Billet de blog 24 décembre 2008
QUELLE ECOLE POUR QUELLE SOCIETE ?
QUELLE ECOLE POUR QUELLE SOCIETE ?QUELQUES REMARQUES A LA LUMIERE DES RECENTES MANIFESTATIONS LYCEENNES Toute politique scolaire menée par l’Etat a bien sûr des ambitions politiques. Ainsi la loi Guizot de 1833, en rendant obligatoire l’instauration d’une école primaire dans chaque commune française, entendait accompagner, grâce à l’alphabétisation, la révolution industrielle naissante. De même les lois bien connues instaurant une instruction gratuite et obligatoire pour les deux sexes qui furent votées entre 1880 et 1882 à l’initiative de Jules Ferry avaient pour ambition première la formation de citoyens susceptibles d’exprimer leur soutien à la République grâce au suffrage universel mettant ainsi un terme aux espoirs de restauration monarchique soutenue par une partie des institutions ecclésiastiques. En 1945 le plan Langevin-Wallon, principalement inspirée par l’idéologie marxiste, chercha à mettre un terme à l’enseignement socialement élitiste de l’Entre-deux-guerres durant laquelle, à l’exception de quelques rares et brillantissimes boursiers, le bac et les études supérieures permettant d’accéder à l’élite sociale étaient réservés aux enfants de la bourgeoisie. Enfin l’instauration du collège unique avec la Réforme Haby en 1977 espérait continuer cette entreprise de démocratisation tout en fournissant à une économie française en pleine transformation une main d’œuvre plus qualifiée. Ainsi jamais les projets scolaires de l’Etat ne furent sans lien avec les évolutions économiques et sociales de la France. Pourtant depuis le milieu des années 70, qui coïncide avec l’arrivée d’une récession durable dans notre pays, l’Ecole publique française ne parvient plus à être l’instrument de promotion et de cohésion sociale qu’elle a pour ambition de continuer à être. Si, dans les années 50 et 60, à la faveur des Trente Glorieuses, elle a contribué, grâce à une méritocratie républicaine qui remplissait les classes préparatoires aux grandes écoles de fils et filles d’ouvriers et de paysans, à la promotion sociale et professionnelle de nombreuses familles, tel n’est plus le cas de nos jours. En effet, malgré des apparences trompeuses, marquées notamment par une impressionnante augmentation du nombre de bacheliers, l’accès à l’enseignement secondaire et a fortiori à l’enseignement supérieur, ne sont plus une garantie de promotion sociale voire même d’accès au marché du travail. Les jeunes lycéens qui défilent aujourd’hui contre les réformes proposées par le ministre Darcos l’ont bien compris, et c’est là la source principale de leurs angoisses. Plusieurs facteurs expliquent, n’en déplaisent à tous ceux qui se sont plus longtemps à faire croire le contraire, cette faillite de l’institution scolaire française qui pourtant constitue le premier budget de l’Etat. On peut ainsi citer :-un collège unique qui, en ne favorisant pas le travail et l’effort du fait du passage quasi automatique de classe en classe et en n’offrant quasiment aucune alternative, a renforcé les inégalités sociales au lieu de les combattre : on voit ainsi se ghettoïser nombre d’établissements où il devient impossible de travailler dans de bonnes conditions tant sont nombreux les élèves agités et démotivés, tandis que les classes favorisés et moyennes un tant soit peu informées se battent pour scolariser leurs enfants dans les établissements privés ou ceux du public dont leur statut dérogatoire permet encore de sélectionner les élèves (lycées internationaux, langues rares, classes musicales, etc…), quand ils n’ont pas recours à des officines de soutien scolaire à domicile qui font florès.-un enseignement professionnel qui souffre d’un tel manque de considération que, à quelques filière près comme l’hôtellerie, il n’accueille que des élèves en difficulté alors que c’est en fait, dans bien des branches comme le bâtiment, l’une des filières qui offre bien souvent les meilleurs perspectives d’emploi et de promotion sociale aux élèves les plus modestes.-des filières universitaires où l’échec est massif et qui, à l’exception de la médecine, très sélective, et du droit, sont totalement dévalorisées du fait des perspectives professionnelles calamiteuses qu’elles offrent en comparaison de celles des grandes écoles, pour la plupart scientifiques et commerciales et surtout payantes, donc hors de portée financière des ménages les plus défavorisés.-une dévalorisation généralisée des diplômes provoquées par l’augmentation de leurs bénéficiaires et la baisse du niveau qui en est le corollaire : alors que dans les années 60 une licence donnait accès à un poste de cadre supérieur, elle ne permet trop souvent à présent que de devenir facteur et il certain que nombre de bacheliers d’aujourd’hui maîtrisent beaucoup moins bien l’orthographe ou le calcul mental que leurs grands parents titulaires du certificat d’études dans les années 50 !-une mondialisation du marché du travail au profit des pays émergents, en particulier pour les postes de cadres, qui met chaque jour davantage le système français en concurrence avec des systèmes scolaires étrangers plus sélectifs et plus efficaces, notamment dans le domaine linguistique, alors que la conjoncture économique mondiale ne cesse de se dégrader. Face à cette analyse pessimiste, certains, influencés par les idéaux soixante-huitards, répliqueront que le but de l’Ecole n’est ni de contribuer à la promotion sociale, ni de préparer au marché du travail, mais de permettre l’épanouissement de l’individu et d’en faire un citoyen actif. Outre que les défenseurs de ces analyses sont souvent les premiers à chercher pour leur propre progéniture les filières les plus élitistes, on peut au moins leur rendre grâce du fait que la jeunesse actuelle, formée depuis la 6ème à l’éducation civique, a bien compris la nécessité de faire preuve d’esprit critique et de se défier de la classe politique, comme le montrent les toutes récentes manifestations lycéennes… Néanmoins ces dysfonctionnements du système scolaire français mettent, comme l’a dénoncé de longue date le sociologue Louis Chauvel, de plus en plus en porte à faux les générations : face aux bénéficiaires du baby boom qui avaient bénéficié d’un enseignement primaire et secondaire plus rigoureux et plus égalitaire que celui d’aujourd’hui et ont pu, grâce à une conjoncture économique très favorable, connaître, même sans diplômes, une promotion sociale exceptionnelle marquée notamment par un accroissement sans précédent de leur patrimoine et de leur niveau de vie, et qui continuent de bénéficier de retraites lucratives, leurs enfants et petits-enfants, bien que souvent plus diplômés commencent leur carrière professionnelle comme smicard, et, incapables de devenir propriétaires sans l’aide parentale, sont en pleine dégringolade sociale…Les lycéens d’aujourd’hui ont bien pris la mesure de cette évolution dont ils sont les premières victimes du fait en particulier d’un enseignement secondaire qui ne fait que conforter les inégalités sociales au lieu de les combattre. C’est pourquoi ils sont à juste titre très méfiants face à une réforme du lycée décidée dans l’urgence qui à leurs yeux et à juste titre constituerait un appauvrissement des contenus et des exigences disciplinaires. Parce que l’Ecole publique française a toujours eu pour principale mission de lutter contre les inégalités en offrant aux plus méritants, quelque soit leur origine, de réelles perspectives de promotion sociale, mais aussi d’ouvrir aux jeunes le milieu du travail tout en favorisant leur épanouissement intellectuel, trois objectifs devraient être prioritaires pour l’Etat avant que se lancer dans la réforme du lycée :-réformer le collège pour en faire un lieu de travail et de réussite pour tous en offrant de véritables parcours diversifiés qui répondent aux différentes aptitudes de chacun.-lancer une véritable revalorisation de l’enseignement professionnel qui est une voie de réussite au lieu de le discréditer encore un peu plus par la réforme du bac pro en trois ans.-permettre un accès renforcé des enfants des classes populaires aux filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur par une meilleure information sur ces dernières mais surtout une aide financière accrue de l’Etat et une préparation ciblée pour les élèves les plus méritants. Si les pouvoirs publics, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne prennent pas conscience de ces enjeux majeurs, non seulement l’enseignement public français deviendra une voie de relégation à l’image de ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, mais la crise actuelle de la jeunesse finira par déboucher sur une crise sociale majeure qui risque même à long terme, si l’on y prend garde, de devenir révolutionnaire.
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