Episode 2 : 4 mars 1879 : Emile de Marcère (ministre de l’Intérieur) interpellé à la Chambre des députés sur le scandale de la préfecture de police de Paris
A la fin du mois de décembre 1878, le journal radical La Lanterne publie une série d’articles sur la préfecture de police de Paris, signés « Un Vieux Petit Employé », dans lesquels des faits graves sont révélés : des fonctionnaires haut placés (dont les noms sont cités) auraient torturé certains prévenus, seraient des agents antirépublicains ayant tenté d’organiser un coup d’Etat après la crise du 16 mai 1877[1], exerceraient un harcèlement moral à l’encontre des employés subalternes connus pour leur républicanisme, feraient surveiller des journalistes et des parlementaires ou encore profiteraient de leur situation pour détourner du matériel appartenant à l’administration. Face à ces accusations, le préfet de police, Albert Gigot, et le ministre de l’Intérieur, Emile de Marcère, tous deux mis en cause, intentent un procès en correctionnelle à La Lanterne pour diffamation.
Le 25 janvier 1879, le gérant du journal est condamné à trois mois de prison et 1000 francs d’amende (environ 4000 euros actuels). L’affaire aurait pu en rester là (c’est sans doute ce que souhaitait le ministre), mais les preuves apportées par le journal pendant un procès très relayé par la presse nationale et provinciale, ont semé le trouble non seulement dans l’opinion, mais aussi dans la majorité républicaine et au sein même du gouvernement.
Le préfet de police se voit alors dans l’obligation de demander au ministre de l’Intérieur l’ouverture d’une enquête portant sur les abus graves révélés au cours des débats judiciaires. Emile de Marcère, ancien magistrat, figure importante du Centre gauche et locataire de la Place Beauvau depuis un an, finit par accepter et nomme une commission d’enquête (qu’il préside) composée de parlementaires et de hauts fonctionnaires, dont le préfet Gigot. Les travaux de cette commission tournent court car au bout de deux semaines seulement, les membres parlementaires remettent leur démission : « en présence du secret professionnel derrière lequel plusieurs fonctionnaires ont cru devoir se retrancher, devant les craintes de destitutions manifestées par plusieurs agents, il ne nous paraît pas possible d’arriver à la lumière complète. La continuation de l’enquête, dans ces conditions, ne saurait convenir à aucun de nous » expliquent-ils[2]. La lanterne titre sur « l’enquête étouffée » et reprend sa campagne en concentrant ses attaques sur le ministre de l’Intérieur : il lui est reproché d’avoir restreint le champ d’investigation de la commission, d’avoir systématiquement cherché à couvrir (peut être par intérêt personnel ?) le préfet de police et les fonctionnaires mis en cause, de vouloir conserver une police politique héritée du Second Empire à l’heure où les Républicains deviennent majoritaires dans le pays. « Il appartient aux représentants de la République de demander compte à M.de Marcère de sa complaisance pour les réactionnaires » peut-on lire dans l’éditorial du 20 février. Le ministre de l’Intérieur n’a plus le choix, il doit s’expliquer devant la Chambre des députés.
Le premier interpellateur, le gambettiste Eugène Lisbonne, lui demande pourquoi l’enquête a été prématurément clôturée et quelles sont les mesures envisagées. Marcère commence par rappeler que la police a jusqu’ici assuré correctement ses missions (sécurité des citoyens, maintien de l’ordre), notamment pendant l’Exposition universelle de 1878, et que la campagne menée par La lanterne avait uniquement pour but de désorganiser les services de police et de créer la suspicion dans l’opinion. Puis il apporte un soutien appuyé à certains hauts fonctionnaires, en particulier le chef de la police municipale, soupçonné de disposer de fonds secrets sans aucun contrôle et d’avoir participé à la préparation d’un coup d’Etat. Emile de Marcère s’indigne qu’on ait pu écrire que son sort (lui, un des pères fondateurs de la République !) était peut-être lié à celui de ces cadres de la police par des opérations de bourse et des « tripotages d’argent » auxquels il se serait livré avec leur complicité. Les applaudissements sont peu nombreux, excepté sur les bancs du centre. Le ministre descend de la tribune sans avoir vraiment répondu à la question posée par le député Lisbonne. C’est alors qu’intervient Georges Clémenceau. Même s’il dîne avec lui chaque semaine chez le sénateur Scheurer-Kestner, Marcère redoute (il n'est pas le seul) les interpellations du jeune leader radical. Celui-ci n’entend pas revenir sur les accusations personnelles dont le ministre estime être la victime (cela, dit-il, regarde la justice), il s’interroge sur les réactions du ministre et du préfet de police après les révélations de La Lanterne ; pourquoi avoir d’abord poursuivi le journal en justice au lieu d’ouvrir immédiatement une enquête interne et de prendre les sanctions et les réformes qui s’imposent ? Pourquoi ne pas avoir accepté de lever le secret professionnel et mieux protégé les témoins afin de faciliter le travail de la commission d’enquête ? Pourquoi avoir mis fin aussi rapidement à cette commission ?
Avant de répondre à toutes ces questions, Emile de Marcère tient à préciser qu’il engage sa propre responsabilité et non celle de ses collègues quant à l’issue du débat, respectant ainsi l’article 6 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 relative à l’organisation des pouvoirs publics. Le ministre se veut rassurant par rapport à la loyauté républicaine de la police, en s’appuyant notamment sur une enquête menée par l’Assemblée nationale. Il plaide même pour une police renforcée dans ses moyens et rattachée directement à l’Etat. Il assume le fait d’avoir limité les investigations de la commission d’enquête, mais sans le justifier. D’ailleurs, il refuse l’idée de devoir se justifier sur sa gestion du personnel administratif : « la Chambre, dit-il, peut juger les résultats de l’administration, mais lui faire connaitre ce qui se passe chaque jour entre le cabinet du préfet de police et celui du ministre de l’Intérieur, cela est impossible, cela est contraire à toutes les règles de gouvernement (…) Lorsque vous nous appelez ici, nous ne pouvons pas vous rendre compte par le menu de chacun de nos entretiens avec les fonctionnaires, ce serait du gouvernement à côté. ». Après cette prise de position en faveur d’une limitation des prérogatives du Parlement, le sort du ministre est scellé. La Chambre ne suit pas l’ordre du jour de blâme (trouvant insuffisantes les explications du ministre) proposé par Georges Clémenceau, mais adopte l’ordre du jour pur et simple (plutôt que d'accorder sa confiance au ministre), ce qui in fine aboutit à la même conséquence : la démission sur le champ du ministre de l’Intérieur qui entraine quelques heures plus tard celle du préfet de police.
Dans son Histoire de la République de 1876 à 1879, publiée en 1908, Marcère, fervent catholique, prétend avoir été victime d’un complot judéo-maçonnique. Plus raisonnablement, on peut penser qu’il a été la cible de manœuvres politiques pour écarter du gouvernement un ministre dont la coloration politique n’était pas assez à gauche. Il a certes donné des preuves de son attachement à la République en participant activement à l’élaboration des lois constitutionnelles de 1875, en étant le premier signataire du manifeste des 363 contre le président monarchiste Mac-Mahon, en révoquant de nombreux préfets conservateurs et même en faisant jouer La Marseillaise pour l’inauguration de l’Exposition universelle en 1878.
Mais la République qu’il défend est celle de Thiers et Dufaure : conservatrice, catholique, libérale, fidèle aux traditions du passé ; les républicains radicaux ne veulent plus de la « conjonction des centres » qui a dominé la vie politique depuis 1871. La Lanterne, à l’origine du scandale, salue la victoire de la gauche sur les centres, de la démocratie face à l’autorité monarchique, des humbles citoyens face aux élites privilégiées et arrogantes, du droit et de la justice face à « l’infaillibilité administrative ». Cette affaire n’a pourtant pas empêché le maintien sous la IIIème République d’une police politique et de méthodes peu transparentes[3]. Enfin, elle a eu accessoirement un impact sur les dîners hebdomadaires organisés par le sénateur Scheurer-Kestner : « De ce jour, Clémenceau, gendarmé par son hôte et ami [pour l’interpellation ayant entraîné la démission de Marcère], s’abstint de revenir chez lui » écrit Michel Winock.[4]
[1] Epreuve de force entre le président monarchiste Mac-Mahon et la majorité républicaine à la Chambre, perdue par le premier qui d’abord se soumet (décembre 1877), puis se démet (janvier 1879), pour reprendre la formule de son adversaire Léon Gambetta.
[2] L’Année politique, 1879, pp.75-76
[3] Cf JM Berlière, Le monde des polices en France, éd Complexe, 1999
[4] M.Winock, Clémenceau, Perrin, 2007, p86