Pouchni
Abonné·e de Mediapart

4 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 nov. 2016

Le gardien du temps

Pneumocoques au plat

Pouchni
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                              LE GARDIEN DU TEMPS
Victoria m'a flanquée un parfum qui me rappelle l'hôpital. C'est sucré et tenace, une infirmière peut-être? Non, c'est dans l'air,une odeur semblable, quelque chose que j'aimais, une  sensation familière. Je me sentais chez moi.
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir un pied dans la tombe. Cette foutue vessie est atone, je ne peux plus pisser. Si j'en réchappe, je ne pourrai pas éviter la poche vésicale ou un truc dans ce genre.
Pourtant, tout va si bien.
Mon petit camion est garé dans la rue, ma fille prépare son CAPES.
J'ai envie de voyager, de partir avec mes six chats et de vivre, vivre encore encore...
Moi, je ne suis pas, en enfer comme dit Clairon.
De ma mémoire retrouvée, je remonte le temps, je fouille les détails,je récupère les dates, les jours, les nuits, je découpe les souvenirs mal placés, je les intercale, avant, après la date fatidique.
Ce soir, ma mère me donnera la date du jour où ma soeur est venue, soit le 25 août 1995, un dimanche.
Nous sommes allés à Grasse, j'avais hâte de les voir sortir de la maison. J'avais la gâle, angoissée par l'idée de leur refiler.
Chaque objet de la maison avait été bombé d'Acardust, y compris, chaises et table de la terrasse.
Les feuilles  de la vigne vierge avaient été aspergées  d'un insecticide destiné aux animaux d'élevage acheté chez la vétérinaire. Je l'utilisais également pour baigner mes chats régulièrement. Tous les escargots mouraient, j'étais étonnée, j'avais pas prévu ça.
Donc, je les ai entraînés un peu rapidement hors de l'appartement. Je pensais que ma fébrilité leurs avait échappée.
Temps maussade, rues tristes, Grasse apparaîssait sans éclat.
Surmontant ma fatigue, j'ai choisi une carte postale pour ma tante à la devanture pluvieuse d'une librairie.
Malgré l'impression de glisser dans un autre monde, j'étais heureuse, je n'ai rien trouvé à lui écrire qu'un banal "je t'embrasse".
Agnès, la fille de ma soeur, a posté une carte pour sa correspondante allemande, une jeune fille morne, moraliste et rabat-joie dont m'avait parlé Nicole.
Son prénom me reviendra.
Parking, senteurs des parfums, retour chez moi.
Non, j'oublie, nous sommes allés manger cours Saleya. Soirée chaleureuse en famille. Des musicos nous avaient un peu farcis la tête, on s'étaient regardés en se marrant...
Retour, la nuit ? Vers dix heures, plus ?
Larguée devant mon immeuble.
J'étais contente de les voir partir, rassurée de ne pas leur avoir filé cette merde d'acariens.
- Lundi 28 août 1995
Je longe la rue Cauvin jusqu'au stade du Ray. Je suis en short gris.
Est-ce ma dernière journée de travail chez la malade d'Alzheimer?
J'ai perdu mes clefs et ma carte bancaire dans une voiture qui m'a prise en stop devant le Crédit agricole.
Le conducteur, un jeune arabe m'a laissée en bas de la rue Jean Médecin.
A peine avait-il redémarré que je réalisais lui avoir laissé mon petit porte-monnaie contenant l'ensemble. J'ai hélé la voiture.  L'occasion était trop facile...
Mes clefs avaient-elles glissé entre les sièges, ne pourrait-il pas me les rapporter...sur ma carte, figure mon adresse...
Etait-ce bien ce lundi ?
Ce jour là, j'ai appelé Clairon.
Il a débarqué tambour-battant, accompagné de son fils et il a fait sauté le canon de ma serrure à la perceuse.
Un soir, la veille, l'avant veille...? Il m'avait expliqué, à l'aide d' un shéma que je m'étais empressée de conserver, n'ayant rien compris, comment ouvrir une porte en détruisant les pompes du barillet. Il semblait attacher une importance quasi-sacrée aux astuces de cambrioleurs qu'il me confiait avec un air de connivence, faisant de moi sa future complice alors qu'il ne me connaissait que depuis quelques heures..
J'avais au cours de cette soirée, jeté dans les chiottes, ou égaré sur le lavabo un billet de 200 francs.
J'allais très mal. Nous sommes retournés deux fois dans les toilettes pour chercher ce billet...
C'était donc dans un bistrot...
A part cet oubli qui m'avait contrariée, je n'ai pas d'autres souvenirs...
Là, je le regardais réparer le plafonnier de la salle de bain ou tenter de souder les fils d'un casque d'écoute. Je lui ai demandé de ne pas s'acharner. Il voulait m'épater.
L'issue ne me revient pas.
Je sais qu'il m'a remis trois nouvelles clefs pour le verrou.
Est-ce mardi que j'ai appelé ma fille ?
- Mardi 25 août 1995
Je dois consulter un calendrier. Ma mère m'informe que le mardi, nous étions le 29 août.
Le dimanche 27, je vois ma soeur, le lundi 28, je perds mes clefs, le mardi 29, je fais venir un premier médecin qui prescrit des antibiotiques pour une atteinte rénale.
J'appelle ma fille, je lui dis que je vais très mal.
Clairon arrive,  impossible de refuser de l'accompagner au bistrot.
Victoria vient chez moi, trouve porte close.
Je vois arriver deux silhouettes dans la pénombre de la rue Cauvin je les interpelle alors que je sors du café avec Clairon, ou bien de chez Mathias...?
Elle est avec son nouvel ami Mentor, ils ont l'air pincés. Je les ai dérangés. Je vois bien qu'ils doutent de la défaillance de mon état de santé. Je suis désamparée.
Le bavardage de Clairon, dont ils font la connaissance, m'indispose. Je tiens à peine sur mes jambes. Ils repartent, en m'adressant un bref sourire forcé,  pressés de rentrer chez eux.
Le ciel est déjà gris. Clairon reste avec moi. Je me plains de la tête, la douleur devient insupportable. Je voudrais qu'il parte.
La nuit lui indique l'heure autant que son estomac. Il s'en va rejoindre sa femme et me laisse, un gant de toilette sur le front.
Le studio devient étrange et blafard, le faible éclairage verdit la tapisserie.
Je souffre, j'ai avalé des anti- inflammatoires, puis des antibiotiques, où des produits semblables. Dans ma tête, résonne une antienne. L'inflammation fait le lit de l'infection...Je tiens ça d'un médecin tortionnaire. Je ne parlerai plus de ce sale type avant longtemps.
J'appelle le quinze. Un médecin va venir. J'en ai déjà consulté un, ce matin, qui m'a éjecté quand je lui ai dit que j'avais la gâle. Il avait regardé mes mains, intactes, en reculant son siège, sans mettre en doute mes allégations.
L'après-midi, à la pharmacie, j'avais demandé qu'on me prenne la tension. J'avais huit.
Le médecin est entré, la porte était ouverte. J'ai peine à le distinguer. Il y a plus d'une heure , j'ai préparé mon chèque, je l'ai signé, maintenant, je suis incapable d'écrire la somme qu'il réclame. Je lui remets mon chèque, en blanc...
Il a appelé une ambulance.
Ma vision s'embrume,je prépare huit cents francs. Dans la journée, j'avais flanqué un coup de pied à un  distributeur de billets qui ne répondait pas à ma demande. Un utilisateur m'a rattrapée en me tendant la somme.
Je sors dans la rue, j'attends...
Je n'ai pas fermé l'appartement, la porte est simplement poussée, il faut penser aux chats, j'ai peur pour eux, qu'ils ne soient piégés dans le studio, enfermés à jamais... je sens que ma vie se dissipe, sous la douleur et l'épuisement.
Victoria n'a pas le double de mes  nouvelles clefs.
Les pompiers me tendent un sac pour vomir, rien ne vient.
Je vois l'entrée de l'Hôpital Saint Roch et ses néons blancs.
Un homme s'approche du brancard. Il s'en va. Je ne sais plus. Je glisse...
Mes chats, mes neuf chats...Que quelqu'un se charge de les euthanasier, sauf Craoudi, il est si jeune, Victoria devra le prendre. C'est elle qui l'a rapporté du Maroc, l'oeil crevé par les sables.
Je suis où...dans un box de l'hôpital, tout est vert. J'ai la sensation de ne plus rien entendre, je distingue mon corps allongé, une couverture à carreaux le recouvre.
Clairon est là, il veut une autorisation pour rentrer chez moi, je signe un bout de papier. Je me pisse dessus. Des gens me téléphonent. Je pleure, des choses terribles sont arrivées...
Je suis dans une fosse au fond de la terre, au fond des mers, dans l'obscurité, contre des murs de cailloux  gris, une tombe secrète et profonde. Je n'en sortirai jamais...Les prisons de Hassan II ?
Je suis entrée à l'Hôpital Saint-Roch, la nuit du trente et un août à quatre heure du matin.
Ma soeur Nicole m'avait vue le dimanche précédent. Effrayée par ma mine, elle avait alerté ma mère.
Ce mercredi trente août, Clairon m'a présenté Mathias, quelques heures avant que je ne sombre dans le coma.
Je me souviens d'un appartement sombre aux murs  recouverts d'immenses tableaux religieux qui représentaient le Pape. L'homme, un polonais, exprimait ses idées politiques sur  le mouvement Solidarnosc auquel il avait appartenu.  Il avait écrit un bouquin sur son ami Lech Walesa.
La fièvre me terrassait, personne ne remarquait mes tremblements. J'ai égrèné quelques propos ordinaires, par politesse, tentant d'abonder dans je ne sais quel sens, pour faire plaisir  à Clairon. J'ai dû interrompre leur conversation, mon corps s'effritait de douleur sous la fièvre et les tremblements croissants.
La politesse est une déficience ridicule et poisseuse qui conduit à se mettre en frais pour n'importe quel con.
- Dimanche 27 octobre 1996
J'ai retrouvé la liste des soins que j'administrais aux chats.
Pulvérisation le 18 août. Ivomec à Caline et Dracula chez Annie. Aux chats du Parking, des boulettes fourrées de Mettizan. Le 19 août, à la Vieille, Porcelaine, la Voisine et Don Juan.
Le 16 août, j'ai vaporisé, Goudron, Perle, Cracra, Winnie, Pimpin, Titougris, le 12 et 17, Poudi, Pop, Fifi, le 10 août, tous mes chats et encore le 25 août, Cracra, Perle, Titou,Winnie, Pimpin, Chou, Goudron.
Un travail éprouvant, en début de nuit. L'après midi, j'ai averti les vétérinaires pour qu'ils m'aident à stopper la contamination. Je suis responsable de l'épidémie de gâle qui se propage sur la ville.
La femme du Docteur Contes m'a fait  entendre que je déraillais. Une remplaçante de son mari proposait d'euthanasier tous mes chats!
 La chinoise, une autre véto, a négocié des tarifs et m'a vendu des tas de produits.
J'ai acheté plus de 3000 francs d'anti-acariens.
J'étais désespérée pour les chats de Nice.
Eradiquer cette pandémie, c'était mon devoir, ma responsabilité.
Je n'y arrivais plus, je vivais seule, dans le désarroi, un calvaire.
Clairon est venu dormir chez moi. Discrètement, j'ai vaporisé d'anti- acariens sa chienne Choupette qui n'en demandait pas tant.
J'avais également traité les habits de Fabrice, un ami qui était passé me voir à Nice avant ma rencontre avec Clairon.
Je disposais toujours d'une bombe anti-acariens que j'utilisais à l'abri des regards.
Personne ne connaissait mon angoisse, sauf ma mère et Victoria que j'ai avertie et qui a pu protéger son partenaire. Heureusement, elle était partie habiter ailleurs. Où?
J'ai parlé à Clairon de mes investigations. Il n'a pas su m'apporter plus de précisions. Ces interrogations sur ce qui s'est passé ne l'intéressent pas, ça le fout en colère.
Tu n'es fait que de colère. Ces échanges inutiles me fatiguent.
S'il savait que ma préoccupation est de connaître le rôle qu'il tient dans ce cauchemar.
En l'an 1994, j'étais encore très heureuse.
Mes problèmes avec mon ancien employeur étaient réglés. Deux années à batailler contre l'administration puis le Conseil d'Etat. Rien de plus assommant, fastidieux. De quoi haïr les papiers, pour toujours. Ces tonnes de déclarations, de réponses, tout ce cirque inutile pour tenter d'argumenter et faire valoir les droits qu'ils ont eux-mêmes rédigés. Il faut leur rappeler sans cesse, c'est vous qui avez légiféré...et bien appliquez maintenant!
J'avais retrouvé la liberté et je devais aimer cette région puisque je l'avais choisie. Vivre avec mes chats dans la nature et chanter!
A la Garde-Freinet, le soir de la fête de la musique, ce guitariste nonchalant m'avait souri. Le diable hante les nuits chaudes de la méditerranée.
La rencontre avec Nichan avait été désastreuse.  Je m'étais mise à le haïr.
Ses rituels, son unique lecture, ses raisonnements obscurantistes sur dieu , sa façon de se gratter les oreilles et de bomber un torse grêlé.
Il traînait sa guitare, dont il ne jouait pas, quelques mesures ébauchées  l'épuisaient. Un vieux cahier rendait compte des chansons qu'il écrivait, nostalgiques et maladroites. Il aurait pu rejoindre la cohorte commune des chanteurs français mais il ne plaisait pas aux managers du coin, aussi prétentieux qu'imbéciles.
J'avais espéré chanter avec lui...
Deux mois pour déchanter. Le soir, il jouait toujours la même mélodie, moi, dans la pièce contiguë,  je massacrais  au piano "Porgia amor...Al mio duolor".
Il détestait ma voix, je haïssais la sienne, nasillarde et crachoteuse. De plus, il reniflait en reprenant son souffle à chaque strophe.
Ses préférences musicales remontaient deux decennies. Il était rabache, moralisateur, dépourvu d'humour.
- Tu te moques, tu critiques, tu n'apprécies rien...maugréait-il parfois.
Pour me faire plaisir, il zappait sur la chaîne culturelle, il ne comprenait pas ,refusait mes éclaircissements et retournait au divertissement.
J'ai perdu mes repères.
Un va-et-vient entre deux maisons poussièreuses et frappées de péremption par la Mairie  de  Sainte-Maxime, l'une pour manger avec son père, l'autre pour dormir, les tomettes brisées de l'escalier où me suivaient mes chats emmurés, les pavés de la rue du village envahis par les touristes, ce rituel immuable  achevait de me convaincre de fuir.
Pouquoi se cotôyer, entrer dans la vie terne de ces deux hommes.
Le père pêchait à la sortie des égoûts du village. Un jour, nous sommes passés. Deux poissons s'agitaient désespérément sur le quai.
Mais pourquoi ton père laisse-t-il agoniser ces animaux ?
Je sais répondit-il, il devrait les assommer.
Mais il refusa de le faire pour ne pas offusquer son vieux.
Partager le lit de Nichan me fit horreur.
Je me réfugiais auprès de mes chats, tous enfermés dans cette maison délabrée. J'entendais leurs pattes feutrées, descendre et remonter les escaliers défoncés à la recherche d'une sortie. Comment échapper à cette chaleur d'été et cet ennui.
Ils craignaient Nichan autant que lui se forçait à les supporter.
Chaque après-midi, son vieux relevait un rare courrier. Il en profitait pour inspecter la maison, une ancienne épicerie de Sainte-Maxime. Les pièces abandonnées contenaient des matelas sales. Tout puait la tristesse. Il jetait un coup d'oeil dans la seule pièce dont je disposais, badigeonnée de vinyl blanc,  bien que je m'acquittasse d'un loyer de cinquante francs, somme dérisoire, mais qui n'était pas refusée.
- Samedi 9 novembre.
Dictée Pivot, quinze fautes.
Sophie devait venir.
J'étais effrayée par le récit d'un prélèvement d'organes. Dans un camion, sur l'autoroute près de la frontière italienne. J'avais peur. Les phares illuminaient ma chambre à chaque vrombissement des moteurs.
Ou étais-je ? Près de la Vésubie, sur le bord de l'autoroute?
J'écoutais l'intense trafic de camions  qui en attestait la proximité.
Des voix fortes conversaient dans le couloir, je ne voyais personne.
Victoria m'a raconté l'Immortalité de Kundera. Je ne la voyais pas mais j'entendais sa voix familière, j'étais confiante. Sa silhouette se penchait sur moi, elle disait que c'est trop tôt pour mourir. Elle m'enfournait un yaourt dans la bouche, je détournais la tête, mais  cette cuillère me poursuivait.
J'hésitais, le gouffre de la tranquilité m'attirait.
Un soir ou une nuit, je fus réveillée par mes sanglots, mes larmes mouillaient le drap. J'étais morte, quelqu'un était mort, ma fille ?
Ma fille, dont j'ai décliné l'identité à la place de la mienne lors de mon entrée à l'hôpital.
Elle me l'a raconté. Elle aurait été avertie deux jours après mon entrée à l'hôpital et serait venue constater, surprise, l'hémiplégie qui avait atteint ma jambe droite.  Non! elle ne s'appelle pas Victoria, c'est ma mère et elle n'a pas vingt six ans!
Trois jours, dissipés, évaporés et magiques. J'aurais pu choisir, elle m'a sortie de la nuit sombre. Il faut recommencer.
Atteinte au cerveau, organe de la décision, organe étrange, qui peut faire défaut et entraîner la déchéance. Vivre comme un légume, sans amertume ni honte, heureuse dans la béatitude.
Courte amnésie, retour d'un autre monde qui enfante une nostalgie éternelle, les traces sont indélébiles, tenaces, elles taraudent, elles exigent.
Le retour n'est pas simple, ni rassurant. D'un chariot qui me conduit à l'IRM, une guinguette et quelques tables animées ravivent le désir. Le ciel de Nice s'ouvre à moi, couchée, éblouie.
Restaurer la chronologie, je veux comprendre.
Fin août 1996, j'ai travaillé chez quatre vieux, la méchante à qui j'ai promis de ne plus jamais revenir, la femme atteinte de la maladie d'Alzheimer, assise sur son lit,  dont le mari, un bel homme, me demande de repasser ses culottes, la vieille gentille de l'avenue Clémenceau et l'horrible handicapée, tétraplégique, laissée nue sur le lit.
Celle-ci, j'ai voulu la revoir et suis allée rue du docteur Fighera. J'ai reconnu l'immeuble où j'avais passé une nuit épouvantable, étendue sur un divan douteux, sous une veilleuse blafarde. Elle ne pouvait pas dormir et hurlait toutes les dix minutes. Son mari m'explique que sa femme était  championne de natation. Lors de célébrations estivales sur la Promenade des Anglais, un parachutiste a atterri sur sa nuque et lui a brisé la colonne vertébrale. Il doit se battre pour que la responsabilité des blessures de sa femme soient prises en considération par la ville de Nice et m'agite la réponse négative de la Mairie. Il me confie qu'il est épuisé.
Elle crie, il faut la lever, apprendre les gestes spécifiques pour qu'elle ne tombe pas. Elle est plus grande que moi, son corps nu est inerte et m'inspire le plus grand effroi. Je lui dit qu'elle va tuer son mari si elle l'empêche de dormir. Elle hurle.
A cinq heures du matin, elle réclame son petit déjeûner aussitôt préparé par son époux, un italien complètement perdu, réduit en esclavage. Il m'offre une tasse de café. J'ai constaté qu'elle utilisait une tasse pour cracher. Je suis dégoûtée, par politesse, j'avale une lampée. Je dois prendre congé à huit heures du matin. Son mari souhaite que je reste jusqu'à dix heures. Je ne peux pas, un  autre rendez-vous est prévu. Mon refus  décuple sa colère, elle devient menaçante. Elle vocifère, elle a perdu l'usage de la parole, elle émet des sons terribles pour dire à son mari qu'il ne doit pas me payer. Je conteste vaguement...Il me règle cinquante francs pour la nuit. Je m'enfuis , je ne sais plus quel sens je dois emprunter, je ne connais pas ce quartier. Clairon m'attend dans son camion bleu à l'angle de la rue.  Qu'est-ce qu'il fait là ?
Elle est là. Je l'ai retrouvée. Son mari semble remis, il est adossé à un banc public, sa femme est dans un fauteuil roulant, une femme noire lui donne à boire.
Elle m'aurait survécue! Et c'est une pauvre noire qui accomplit cette tâche repoussante de veiller à la survie de cette handicapée sadique. Son visage a maigri, je reconnais le menton baveux et les yeux fous de l'ancienne championne de natation, effarée, muette  à jamais.
Je n'ai passé qu'une nuit auprès de cette femme. Je l'ai haïe autant qu'elle m'a détestée et pourtant, je reviens voir mes derniers souvenirs. C'est elle qui m'a contaminée dans cette grande rue morne.
Ne pas me fondre, ne pas me noyer...
- Lundi 11 novembre 1996.
Les chats ont pissé contre le cube blanc. Je hurle...ils me regardent les oreilles en arrière. Ils savent comme je sais, qui m'a refilé ce pneumocoque.
J'ai révé qu'on me poursuivait, je revêtais les habits qui me distinguaient comme étant une cible. Un manteau noir, un foulard de soie rouge. Je courais sur le trottoir du cours Eugénie, je tournais avenue Lacassagne, j'empruntais une galerie marchande qui débouchait sur la cour de mon école que je traversais, non sans hésitation. Je craignais des représailles. Je rejoignis enfin le préau en réfection où traînaient des pots de peinture.
Les flics m'avaient vue, ils avaient mémorisé mes chaussures à talons comme on relève le numéro d'une plaque d'immatriculation.
Qu'est-ce que je foutais avec ces godasses démodées.
J'étais sauvée. Mais je regrettais mes poursuivants...
Ma scolarité a été courte, mon père m'emmenait le matin jusqu'au portail du préau. Mon cartable était vide, je traversais la cour et m'enfermais dans les cabinets jusqu'à ce que la sonnerie retentisse, à cet instant, je m'esquivais par l'entrée des professeurs.  De là, j'aperçevais la voiture de mon père qui démarrait. J'avais envie de pleurer...Impossible de faire machine arrière...Je ne suis plus jamais retournée à l'école.
Après-midi. Nice, pas de soleil.
Winnie maigrit de jour en jour.
Au Zaïre, un million de morts en prévision. Pourquoi les blancs se bougeraient-ils? Un millions de noirs en moins. Qu'est-ce que les puissances occidentales en ont à foutre ?
Aux Etats-Unis, les parents d'enfants assassinés peuvent assister à l'exécution à la peine capitale de l'auteur du crime. Tous ne nourrissent pas un sentiment de vengeance éternel. Certains entrent en relation avec l'agresseur, et parfois pardonnent.
Et vivre avec celui qui vous a fait mourir?  C'est ce que je fais depuis un an.
Aucune allusion n'est envisageable. Je tente...Peine perdue. Pourtant j'aimerais qu'il sache...Cela m'aiderait. Qu'il sache ce que je pense. Sujet tabou. Tout le monde y a pensé, ma mère, ma fille.
Dimanche 22 août 1995, je me suis baignée à Beaulieu. L'eau était trouble, couverte de papiers sales charriés par le ressac.  J'ai émergé précipitamment et suis allée me rasseoir près de Clairon qui semblait joyeux, loin de penser que ces moments de gaîté ne se produisaient que rarement chez lui.
J'ai glissé un oeil sur son maillot de bain démodé de plusieurs modes et son corps fait de muscles nerveux et d'os. Pas un gramme de graisse. L'apesanteur d'un moineau. Titi, était-il surnommé. Un drôle d'oiseau, je n'allais pas tarder à le savoir.
Dès mon entrée à l'hôpital, je l'avais appelé au téléphone. A sa demande j'avais rédigé, sur une ordonnance donnée par un infirmier une autorisation de pénétrer chez moi. Puis j'ai sombré dans le coma.
J'ai retrouvé l'ordonnance, manuscrite normalement et dénuée de fautes.
Il n'a jamais cessé de venir me voir à l'hôpital, malgré la réprobation discrète de ma famille qui appréciait modérément ses commentaires intempestifs sur mon état de santé.
Les médecins avaient émis des réserves sur mes chances de survie, mais Clairon élucubrait allégrement sur ma sortie sous huitaine.
D'après eux, il devançait tout le monde et poursuivait mon corps amnésique dans tous les services où il était déposé en attente de soins.
Il réussit à horripiler ma mère que je ne reconnaissais plus, à mettre en colère ma fille, ma soeur et mon beau-frère, les premiers que j'ai identifiés grâce à leur voix.
Une vingtaine de jours s'étaient écoulés, tandis qu'il me rendait visite avec une régularité d'horloge, prenant sa part de temps de visite, au grand dam de ma mère, il m'annonça d'une voix laconique, mais sans détour que nous avions niqué.
J'étais allongée sur un charriot, ce terme ne faisait pas partie de mon vocabulaire. Ce retour au monde fut brutal.
J'ignorais qui il était.
Il appartenait à l'univers familier de l'hôpital, comme le reste du personnel hospitalier, tous ces gens affables concentrés sur ma personne.
Ma première réaction fut d'examiner son corps de la tête au pied. Ce corps ne me rappelait rien, rien absolument rien. Je restai coîte, allongée sur ce brancard, dans l'attente d'un examen IRM.
J'avais reconnu sans hésitation, Heathcliff, le père de Victoria, qui s'était rendu à Nice pour me voir, alors qu'il n'appartenait plus, depuis longtemps à ma sphère familiale.
L'amnésie est un allègement. Rebrancher ses souvenirs est une souffrance.
Clairon m'avait condidérablement lestée par sa révélation. Les jours suivants, je me souvins avoir fait sa connaissance récemment. Dater, je n'en étais pas là.
Lui, s'imposait dans mon univers reconstitué, dans ma renaissance, sa présence allait de soi. Il était là, bien là.
Pour moi, j'entends, car trop présent pour ma mère qui l'accusait de me fatiguer avec son bavardage ininterrompu.
Je finissais par m'endormir, assommée par le débit du récit de ses aventures amoureuses, la description interminable de la mort de sa mère, trouvée par terre avec une fouchette à la main, plantée dans une paupiette, morceau qu'elle destinait à son chat. Il s'étendait longuement sur la difficulté que présentait ce bras raide et plié qui n'entrait pas dans le cercueil. Alors, il lui a cassé le bras.
Ma mère leva ses yeux au ciel, elle l'écoutait distante et exaspérée.
J'étais génée par son insistance à vouloir rester en dehors des heures de visite. Il se cachait dans les toilettes de ma chambre, après le dernier passage des infirmières, juste avant la nuit.
Comment me défendre, comment dire ce que je subissais, mon cerveau malade ne savait pas.
J'espérais qu'un évènement soudain le conduirait à s'esquiver, mais rien ne s'est jamais produit  jusqu'au dernier jour de mon hospitalisation et il n'a pas cessé de prolonger ses soirées malgré mes remarques sur ma fatigue.
J'ignorais alors son incapacité à comprendre des situations simples et son absence de délicatesse.
Tout semblait résolvable, rien ne m'inquiétait.
Ses bavardages confus et contradictoires me conduisirent un après- midi, devant le haussement d'épaule de ma mère, exédée par le monceau de conneries qu'il débitait, à lui expliquer un terme dont j'avais usé, lors d'un instant de connivence entre elle et moi, celui de "Lumpenproletariat".
J'étais encore très touchée cérébralement et mes explications furent alambiquées. Je crois qu'en fait, il avait bien saisi l'insulte.
Je regrettais d'avoir entamé une polémique embrouillée qui s'enlisait dans la béance culturelle de Clairon.
Tout devenait irrésolu.
Me charger des problèmes de Clairon allait tout compromettre.
Je regarde Chouchou, couché sur le côté, comme il est tendre, moëlleux, on a envie de l'embrasser.Il est craintif, jaloux, calculateur et comptable de chaque caresse donnée aux autres chats. Un jour, il s'est jeté sur moi et m'a mordu la cuisse. La Fondation Brigitte Bardot m'avait provisoirement confié la garde d'un chiot, bâtard de berger allemand et il exprima ainsi sa réprobation.
J'ai fait mine de l'assommer avec un balai, j'étais en colère, je me retins. Tous les chats ont eu peur, ils se sont sauvés. A quatre heures du matin, aucun n'était rentré. J'errais dans les vignes de L'Amirauté, où j'habitais à l'époque, au-dessus de Cogolin.
Je m'endormis très malheureuse et me réveillai le lendemain nez à nez avec lui et son oeil entr'ouvert.
- Mercredi 12 novembre 1996.
Deux heures du matin. Je reviens de la tournée des chats avec Annie. Sa maison est dans un état épouvantable, non pas qu'elle soit sale, mais elle est envahie par une foule d'objets qu'elle conserve, au cas où ils lui feraient défaut.
Elle garde ainsi une vingtaine de couvercles en plastique, des papiers d'aluminium usagés qui contiennent là, un bout d'aggloméré trouvé dans une boîte de whiskas qu'elle projette de renvoyer à la firme coupable, içi, de vieilles olives raccornies ou des morceaux de viande mâchées pour Manon, du foie pour Dracula. Il y a des articles de journaux piétinés par les chats, qui ne seront jamais lus, des boîtes en métal vides, des galets colorés ramassés sur la plage et tout un bric-à-brac entassé depuis des mois.
Elle n'entretient plus ses cheveux et devient sourde. Je lui conseille de voir un médecin. Je lui confie mon inquiètude sur l'avenir de ses chats s'il devait advenir un problème comme celui qui m'est arrivé, d'un coup, sans prévenir.
Elle s'en fout. Une seule chose compte, que je sois là, ce soir et que je l'accompagne dans sa tournée nocturne. Elle a peur de déambuler seule dans Nice à des heures aussi tardives.
Ses préparations culinaires n'en finissent pas. Je viens à vingt heures, à deux heures du matin, j'y suis encore. Rien n'accélère son rythme, ni mes remarques acides, ni mes baîllements, ni mon agacement.
On n'a pas capturé le chat blessé, sujet de ses sollicitations. Un petit noir et blanc à moitié sauvage. Partie remise.
Je n'arrive pas à croire que ce pneumocoque se soit développé brutalement. La thèse médicale affirme que  l'absence de rate demeure la cause principale de l'extension fulminante de l'infection.
Splenectomisée, je n'ai pas pu me défendre. J'ai sauvé ma vie en prenant des anti-inflammatoires contre ce mal de tête féroce. Dix années partagée avec un médecin (aussi immonde soit-il, appartée notée 20 ans plus tard)  m'ont tirée de là.
Il n'y a pas d'urgence, disait-il en narrant des cas qui l'étaient, et aussi, pourquoi souffrir et ne pas utiliser les analgésiques qu'offre la médecine, comme les antidépresseurs  dont il usait et abusait en vieux drogué revendiqué.
- Mercredi 13 novembre 1996.
La plage... des roseaux bercés, des dunes voilées, les cris lointains d'enfants sous le ciel vaporeux et le déferlement de la mer inconnue...
L'infirmier racontait ses week-ends avec ses enfants, à la plage, à la montagne, au col de Turini où il ramassait des champignons. C'était bientôt l'automne? Quel pays merveilleux! Dans mon délire, je suivais captivée, ses péripéties familiales, les travaux de son appartement et le prix des rouleaux pour la tapisserie, certaine qu'il habitait La Garde-Freinet, j'imaginais leur maison garnie d'une treille, et le petit portail de fer, envahie par les herbes sèches du chemin.
Les embouteillages qu'il décrivait ne me ramenait pas à Nice. On était au carrefour de la Foux, avant Saint-Topez.
Un matin, quel matin ? Il servit mon petit-déjeûner, que je ne mangeai pas comme chaque matin. Je lui parlai, pour la première fois, de La Garde-Freinet, de Sainte-Maxime.
Je n'habite pas là! dit-il, en marquant un temps, celui d'une réflexion sur l'état mental de son interlocutrice, puis il s'en alla.
Je regardais la biscotte beurrée par ses soins que de toute façon, je n'avalerais pas.
J'échafaudais des plans pour contourner mon anorexie. Je demandais un quignon de pain sec, substance dépourvue de sapidité. Tout me dégoûtait, le salé, le sucré, l'eau, rien ne me faisait envie.
On me menacait. J'allais mourir si je ne mangeais pas.
Mon estomac régurgitait les antibiotiques distillés par une voie centrale. Mais je l'ignorais, mon corps m'était étranger.
Je ne savais une chose, ils se trompaient sur les doses! Je n'osais pas leur dire, puis je leur fis remarquer.
Une nuit, je jurai, la souffrance m'empêchait de dormir une seconde.
J'entendis une infirmière m'interpeller. Ce que vous voulez, c'est qu'on diminue vos antibiotiques!
Oui! C'est juste! Enfin, ils comprenaient leur erreur! Mais pourquoi s'acharnaient-ils à se tromper!? J'étais contente qu'ils aient pris la mesure de ma souffrance. Sûrement qu'ils feront le nécessaire.
Des nuits à guetter l'aube, à entendre les pas étouffés des soignants, les premiers charriots cliqueter dans les couloirs invisibles. Rien ne prédisait un changement, je n'étais pas malheureuse, ni désireuse, j'attendais...j'attendais ma mère quand je compris les heures de visite.
Ce soir, retour aux chats.
Une journée gachée par Clairon. La force me manque. Quand il débarque, c'est l'affolement. Il vocifère, il s'agite, il exige, sans mesure, il déchire, emboutit, qu'importe l'esthétique. Cette notion lui échappe. Ses vêtements, son univers, son camion relève du barbouillage. Tout me heurte. Sa philantropie m'insupporte. Rarement il me touche ou suscite ma compassion. Parfois, une geste généreux éveille mon intérêt, mais il le corrompt et le  détruit avec acharnement, dès qu'il pressent qu'il me plaît, comme s'il supportait mal que mes convictions rejoignent les siennes. Que je relève une idée surprenante dont je souhaiterais le développement, pour enrichir un monologue pesant, il  la dément immédiatement, la vide de son contenu et la dirige sur la voie d'un conformisme insipide . Surgit alors un désarroi furtif qu'il convertit en un terrorisme interminable.
Je concentre toute mon énergie à l'empêcher de transformer mon camion en caravane Pacouli.
Mes colères contre ses prétentions gâchent mes ruses qui auraient pu tempérer la situation.
Je m'évertue à contourner cette volonté de fer qui ruine ma vie.
Combien de fois suis-je allée au bistrot sans ressentir la soif, m'asseoir à une terrasse sans soleil, simplement pour avoir la paix, du moins dans les premiers mois?  Octobre, novembre, décembre 1996.
Toute personne aimée par lui doit vivre au rythme de son sommeil et de son estomac. Il a soif ou faim, il faut boire ou manger, sinon, il vous accuse d'égoîsme, s'il doit travailler, ce qui est un supplice pour lui, il faut partir en courant, parce qu'il est tard et revenir encore plus vite, parce qu'il va faire nuit, qu'il a un appel téléphonique urgent à passer, des devis et des factures à faire.
Très vite, j'ai compris que je ne pouvais pas jeter un coup d'oeil sur un journal, que je n'avais pas le droit de m'intéresser à autre chose que sa petite personne.
Tu m'écoutes Paillette? Ca ne t'intéresse pas ce que je dis? Ecoute- moi, écoute-moi, tu vas voir...
Pendant six mois, je ne fus plus que des oreilles pour entendre, encore et encore et qu'importe ce que je pouvais en penser...ou tenter de répondre. Se rebeller contre ce satrape, ou le fuir est impossible.
- Samedi 16 novembre 1996.
Une journée chargée avec à bord, huit chats et un chien. Tous ont des difficultés à s'entendre. Pour la bouffe, il y a un ordre défini, mais je n'ai pas compris lequel. Perle vient d'attaquer Gamin qui émet un grognement continu qui énerve tout le monde.
Depuis que Victoria m'a apporté sa nia, c'est le souk.
La journée d'hier était mouvementée. J'ai accompagné Victoria à l'aéroport. Prendre un avion pour Genève et contourner la grève d'Air Inter. A la dépose minute, le flic m'a collé une contravention et attend la fourrière, il m'ordonne de ranger mon véhicule sur le côté, je redémarre et m'éclipse.
A Nice, tout est corrompu, les flics font de faux témoignages, les juges sont vendus. Ca donne un climat de République bananière.
Et il y a Zarma que j'emmène partout. C'est ma première chienne.
La distribution, ce sont des assiettes de thon, ou des boîtes servies sur le balcon pour les chats, une  assiette particulière pour le nouveau que j'adore, une sorte de nouvelle Cocotte (...ma petite chatte rousse et blanche qui a probablement été dévorée par les chiens d'un chasseur de l'Amirauté à Cogolin) il est ronronneur, miauleur, et tolérant. Le dernier service est pour Zarma que je dois sortir illico pour satisfaire son transit intestinal. Gamin renifle tout ce que je prépare puisqu'il habite la cuisine, mais ne reste près d'aucune assiette, sauf à la fin, lorsque tout le monde a mangé. Je le sens inquiet mais pas forcément mécontent.
Dès que je ne les surveille plus, Craoudi tente des rapprochements douteux vers Gamin, j'interviens juste avant la brasse.
Zarma a chié partout, elle a massacré le panier de Winnie, ce qui me désole, je déteste les choses abîmées ou salies.
Je suis épuisée par le ménage. Clairon ne réalise pas ma fatigue, pas plus que l'organisation dont je dois faire preuve. Il me saoule de mots, m'assomme de propos absurdes. Son insatisfaction me dérange.
Je vais me coucher, anéantie.
- Dimanche, 17 novembre 1996.
Victoria revient ce soir, elle m'a appelée de la gare de la Part-Dieu. Elle s'est bien amusée à Saint-Etienne, puis à Lyon, avec Muriel et Sophie. Le train qu'elle doit prendre est en retard, je lui conseille d'être prudente à partir de Marseille. Le train se vide, il vaut mieux ne pas rester seule dans un wagon. Je regrette de ne pas avoir pris le numéro de sa cabine, mais sa carte ne possédait plus assez d'unités, nous avons été coupées.
Annie ne cesse de m'appeler, elle redoute que je garde le chat qui a été castré, Mouni.
Ce Mouni-là, j'ai bien envie qu'il n'aille plus se geler les couilles dehors. Pourtant, quel travail!  J'ai passé ma journée, la serpillière à la main. Il va falloir se battre contre la volonté d'Annie.
Trop de gens absorbent le temps des autres, ils occupent le terrain de la culpabilité. Chantage au travail de Clairon.
Ma mère a entraîné Vicoria, chez ma tante où se trouvaient Angélique et Marc. Cela m'a contrariée. Se défier des gens qui vous sont chers...
Alors, feindre, avec celui qu'on n'aime pas...
Il me plairait de retourner à Saint-Tropez, ou de partir à l'étranger, Madagascar, cette grande île contrastée qui fait rêver...
Clairon n'aime pas rêver, mes évocations de voyage le contrarient fortement. Il connaît toujours quelqu'un, dont il ne dit pas le nom, qui est parti pour une destination, extraordinaire, dont il a également oublié l'appellation. Je me fais toujours avoir et cherche des pays, des lieux, des déserts ou des villes, des routes, des océans. Il supporte mal mon sens de la précision. Il n'y a pas de mystère... juste une technique pour provoquer l'intérêt, rallonger le temps, son temps de parole qu'il n'épuisera jamais.
Il lasse, il fatigue, il raconte n'importe quoi.
Il a tout expérimenté. La photo, le journalisme, la peinture. Il y a deux huiles que j'ai vues, mais elle sont certainement uniques. Il s'applique à me faire croire que non, il aurait vécu une longue période artistique...! On lui a tout dérobé, tout détruit.
C'est le gosse, comme il dit, c'est à cause de Caty, sa femme, qui l'a laissé faire. Ainsi, il a massacré sa boîte de peinture, ses appareils photo, et les films qu'il a réalisés.
La part du mensonge ne m'intéresse plus.
Je n'ai aucune peine à imaginer qu'un certain nombre de personnes ont profité de ce mélange de naïveté et d'inconscience prétentieuse. Clairon ne sait pas écrire une phrase correcte, ne distingue pas le sujet d'un verbe.
A l'entendre zozoter, certains policiers se moquent ouvertement de lui.
Toute explication logique est un exercice de haute voltige. L'aider est un acte  dangereux qui peut se retourner contre vous. Tel mot, tel verbe est un objet suspect, capable de prendre des formes différentes qui l'offense et il aura tôt fait de vous démontrer que c'est vous qui ne respectez pas l'orthographe. Il ne comprend rien aux méandres administratifs mais sa défense est si alambiquée qu'elle plonge dans le chaos toute personne sensée qui  abdique par KO précisèment.
Je  suis sous antibiotiques à vie. Il y a t-il des conséquences?
Je songe à partir, mais la famille Clairon fonctionne avec mon compte bancaire, toutes les factures de son "entreprise" sont encaissées sur ce compte. Je signe tous les chèques par avance pour éviter qu'il ne débarque chez moi à tout moment en clamant  "que son gosse a faim", qu'il doit acheter à bouffer et que si moi, je ne mange pas, tout le monde n'est pas obligé d'en faire autant.
Il m'a fait le coup tant de fois, le chantage à la famille en détresse! Il sait que ça marche et en profite beaucoup, mais les ficelles sont usées et nos relations se détériorent. J'aimerais que tout se passe sans douleur...je rêve.
- Lundi 18 novembre 1996.
J'écoute l'émission avec Deawoo, le coréen qui doit reprendre Thomson, puis le débat avec des chefs d'entreprises.
Les peuples ont toujours été séduits par les fous sanguinaires..
Il paraît que nous sommes le dernier espace de liberté. Nous allons déchanter en installant je ne sais quel dominateur mafieux décidé à ruiner le pays à l'aide de traders cachés derrière l'ordinateur.
Victoria ne m'a pas appelée. Déçue... La meute de chats sommeille sur le lit. Winnie est sur le fauteuil, Zarma dort affalée sur le tapis, Mimi est lové dans le bidet et Gamin, dans le placard.
Un rare moment de tranquilité. Clairon n'est pas là. Je respire. Son désir d'occuper mon attention, mon intérêt, l'obligation de sembler passionnée par son bavardage  me minent chaque jour un peu plus. Il a dû le pressentir,serait-il susceptible d'attention à l'égard de l'autre...
De son  cafouillis inépuisable, il tente de me faire croire que je joue un rôle salutaire pour lui...Une flatterie destinée à prolonger la conversation.
Mon histoire méningée s'abrège. Eclaircir le rôle que chacun des deux a interprété serait une bonne idée. Ma vie est une fuite incessante. Il faudrait que j'invente un personnage. Que je sois maquillée pour être admirée et déambuler, chaussée d'escarpins serrant la cheville d'une lanière sensuelle. Que ma voix soit juste et cassante...Qui suis-je?
Je suis fatiguée, ça se voit aux sillons qui barrent les commissures de ma bouche, aux forces qui me manquent, à l'angoisse qui me lie, me retient.
Le dentiste a raté les couronnes du bas. Par absence de jugeote, de regard esthétique. Je l'ai vu et ne lui ai rien dit. Je n'ai pas osé, je suis lâche, et je crains les représailles.
Voilà, je suis toujours aussi nulle dans les relations humaines, malgré les cassures cérébrales. Aidez-moi, cela me semble trop difficile.
- Mardi 19 novembre 1996.
Clairon est passé à midi pour prendre son chéquier et me donner 2500 francs en échange de ma voiture!
Il y tient à m'acheter cette cariole, autant que sa femme. Parce que c'est la mienne! J'ai tenté de l'en dissuader, bien que ça m'arrange financièrement, car elle me manquera sûrement. Me déplacer uniquement avec ce camion va me gêner.
Comme Clairon, Caty convoite les affaires des autres. Ma Fiat ne fait pas partie des objets susceptibles de satisfaire ses désirs. Ses yeux s'illuminent à la vue d'une Testa Rossa, elle aime la frime et croit dur comme fer que les gens friqués "ont beaucoup travaillé". Que pensent-ils acheter avec cette Panda déglinguée?
Clairon souhaite me suivre jusqu'à Lyon pour les fêtes de Noël.
Je suis dubitative.
Victoria ne m'a pas appelée. Pas d'inquiétude à propos de ses animaux?
Beaucoup d'incertitudes. Elle veut voir jusqu'où ira l'indifférence de Mentor. A la gare, il n'a pas prêté attention à la chienne que je tenais en laisse. J'étais chagrinée. Il est content d'être débarrassé des contraintes liées aux animaux, l'obligation de sortir, l'entretien des litières, l'achat des boîtes. Il ne reviendra pas sur sa liberté retrouvée depuis le départ du chat et du chien. Si Victoria compte sur le vide laissé par Zarma et Gamin, elle s'achemine vers une désillusion.
Craoudi se planque sous les draps pour piéger Gamin et lui coller un coup de patte, l'autre n'est pas joueur et émet un  grognement qui l'excite considérablement.
Il pleut à Nice. Les éclaircies du matin ont disparu, une nouvelle dépression s'installe. Il fait froid. Ce temps d'hiver compromet mes recherches sur la mémoire.
Tout est advenu à la fin du printemps et en été. Je me souviens des mois sans couleurs qui ont suivi ma sortie de l'hôpital et la pesanteur inouie de Clairon.
Je devais partir de la maison à toute vitesse, sans déjeûner, sans me laver, car il était en retard. Une fois dehors, il n'était plus du tout pressé et l'on s'attardait une heure dans n'importe quel bistrot sans éclat où je pouvais enfin prendre un thé.
Il me ramenait vers 7 ou 8 heures et m'obligeait à faire les courses en courant, il rentrait chez sa femme et revenait vers 23 heures.
Son programme m'horripilait, mais je n'avais pas la force, ni  les mots justes pour mettre fin à ce maternage odieux.
Je m'insurgeais malgré tout.  Nous eûmes  des disputes qui tournaient au drame. Il feignait de prendre mes remarques pour des séquelles de  méningite et rejetait ainsi  toute discussion.
J'ouvrais grand ma porte et lui demandais en hurlant de quitter ma maison, mais il ne partait pas pour autant et je devais subir ses discours jusqu'à des heures avancées de la nuit. Dire ma fatigue, mon souhait de dormir enfin ne le touchait pas du tout.
Il s'endormait toujours du côté libre du lit et m'imposait celui du mur. Il laissait la télévision allumée, je devais me relever dans la nuit pour l'éteindre.
Mes chats étaient virés du lit à mon grand désespoir. Seule, sa chienne Choupette  restait sur la couverture.
Plusieurs fois, il a manifesté son ennui. Il voulait de la nouveauté et m'entraîner dans des lieux exécrables. Un soir, il m'a conduite dans un de ces lieux  sordides où des gens se baignent dans une piscine ronde et exiguë, sous des néons lugubres, se regardent comme des endives et finissent par s'accoupler dans l'eau. Ce ne sont pas ces rapprochements sexuels dépourvus de la moindre fièvre érotique qui me gênaient, mais les tronches d'épiciers et de magistrats émergeant de l'eau ne coïncidaient pas à l'idée que je me fais de Don Giovanni. Leurs regards presque égarés, leurs corps décolorés, dénués de charme,  me répugnaient.  Mon refus le décevait. Je lui opposais mes jugements sur une promiscuité impensable avec ces adeptes d'une débauche commune que je méprise.
J'ai compris, plus tard, qu'hormis ce type de distraction, rien ne comblait le vide qui l'habitait. Pas un livre, pas un film ne trouvait grâce à ses yeux.
Toute activité autre que celle de l'entendre ou de le suivre le révulsait. Repousser l'envahissement et l'emprise qu'il avait construits sur mon être défait par la maladie, retrouver mes capacités de jugement et lui faire face m'ont demandé des efforts épuisants.
Il me vole mon temps, il se l'approprie, il m'oblige à  suivre le cheminement de sa pensée tordue. Il me demande de me taire, de ne pas l'interrompre, au cas où cela lui ferait perdre le fil de ses histoires, de ne pas parler politique alors qu'il claironne dans les bistrots des idées racistes dont j'ai honte.
Il m'accuse de le contredire et ainsi de l'empêcher de se concentrer sur son itinéraire. Il se gourre de route constamment et prétend que ce sont mes interventions  qui troublent sa conduite. Il est niçois, moi je suis arrivée à Nice en janvier 95. Pourtant, je repère parfois les erreurs qu'il commet aux croisements, malgré les séquelles spaciales laissées par la méningite.
Je ne l'aide pas, je critique. Si je lui réponds, si je l'écoute encore c'est que je le considère. Il n'a besoin que de ça.
Lorsqu'arrive le soir, je redoute sa venue. Le matin, je laisse le répondeur débiter l'éternel "vous pouvez laisser un message...". Il le fait rarement et s'autorise à débarquer chez moi sans prévenir car il s'inquiète à mon sujet.
Il était à ma porte ce matin. Je lui fais un café , il ne me lâchera qu'avec difficulté. Mon temps lui appartient.
C'est midi, il a faim, il arrête son camion près d'un bistrot laid et sombre. On n'y mange que des pizzas.  Mais il y fait une rencontre, un type qui bosse comme artisan de je-ne-sais-quoi. Il y en a beaucoup à Nice, un jour, ils paradent au volant d'une Porsche et habitent un palace, le lendemain, on les revoit reclus dans un garage sans fenêtre, rempli des meubles qu'ils ont pu sauver.  Leur femme a pu installer une table coincée entre un buffet et des machines industrielles autour de laquelle trois marmots se restaurent. Lui est condamné à  conduire sans assurance, un camion déglingué.
Pour l'heur, ils débattent d' une collaboration éventuelle dans le travail. L'entente semble cordiale, aucun des deux n'écoute l'autre. J'entends leur discours qui fonde les bases de leur séparation future. Il paraît que les couples perdurent sur des malentendus. Ceux-là devraient rester très longtemps ensembles!
Le gros blond décrit l'ordre parfait qu'il souhaite tenir dans leur futur atelier commun. Connaissant le bordel épouvantable dans lequel Clairon évolue, je lui adresse un vague clin d'oeil. Il ne saisit pas. Surtout, je n'interviens pas, ravie qu'une opportunité d'affaire l'occupe. Autant de temps gagné pour moi. Mais les deux protagonistes se séparent sans avoir rien conclu.
- Mercredi 20 novembre 1996.
Vignette camion achetée, assurance régularisée. Le voleur de temps m'a suivie. Il va avenue Jean Médecin où il doit mettre en route un chantier, mais non, il m'accompagne chez l'assureur.Je fais la gueule et ignore  les conneries zozotées qu'il débite sans souffler dans mon dos.  Son souhait, devenir expert en bâtiment. Bien sûr, il aurait des problèmes avec la paperasserie...J'approuve tant de clairvoyance. Suivre des études d'expert lui déplairaît...Pour quelles raisons devrait-il entreprendre une formation qui ne lui convient pas et qu'il n'achèverait pas, vu son niveau de français? Du coup, il se fout en colère, j'en profite pour lui rappeler l'heure. Il essaie de me retenir, me poursuit jusqu'à ma voiture. Je pars vite.
Il faut que je parte...Où?
Victoria ne m'a pas appelée. Son téléphone ne répond pas.
Je ne trouverai jamais plus de travail. Je suis inquiète.
Récapitulons. Il reste cette hésitation du bras gauche, séquelle de l'hémiplégie, une amnésie des actes immédiats, un problème visuel lié à la représentation. Voir un ophtalmologue...
- Jeudi 21 novembre 1996.
J'ai terminé mes soins dentaires. Je suis contente, il faut voir à l'usage. Le dentiste est un garçon superbe, désagréable, énervé, tâtillon et cassant avec son assistante qui a su l'amadouer au fil des séances. Bravo, il faut le faire, avec ce type toujours sur les dents.
J'ai appelé Victoria qui a démandé des nouvelles de ses animaux d'une voix morne. Elle a peu parlé de son voyage, juste de ses travaux à la Villa Arson. Ma mère m'a dit quelle devait être ennuyée. C'est probable.
Annie continue à me téléphoner bien qu'elle sache pertinemment que je ne lui répondrai pas.
Ce matin, je suis allée aux arênes de Cimier, le rendez-vous des chiens. Zarma a plein de copains, des chics, des natures, des revenus -de -tout.
On ne fait jamais tout ce qu'on a décidé de faire dans la journée. Je ne retrouve pas toujours ce qui m'importe. Je vais noter. Mon état d'handicapée mentale me rend incapable de me défendre contre l'autre handicapé mental qui trouve chez moi un terrain favorable à exercer sa soif de manipulation. Bien sûr, j'arrive à m'extraire parfois des pattes de ce paranoîaque mais je pense aux autres personnes plus fragiles où simplement dans l'impossibilité de se mouvoir, comme cette Réjane dont le père abusait.
Un cerveau fou se glisse entre les failles d'un autre cerveau, telle une substance cannibale toujours préoccupée d'échapper au néant et de lui imposer son désir primaire, rester vivant.
Clairon n'est pas mort, mais il se débat, il a commis cette intrusion pendant ma dégénérescence et aussi à ma renaissance cérébrale. Comment l'extirper...
- Vendredi 23 novembre 1996.
Annie est venu récupérer son chat. Je lui ai dit  "non", je l'ai décidé, pour le chat et le reste de ma vie.
N'étant pas femme à se laisser impressionner, elle a tenté de me convaincre usant de raisonnements absurdes et volontairement blessants. Puis elle a empoigné mon téléphone et a appelé ma mère. J'ai crié qu'elle était chez moi et lui ai arraché le combiné des mains. Elle prétend que je l'ai giflée mais je ne m'en souviens pas. Je l'ai vaguement repoussée, il semble qu'elle ait esquivé ma main. Elle a été surprise car j'ai pu saisir sans peine le col de sa veste, lui faire traverser la pièce et la foutre dehors.
J'ai été très étonnée par le peu de résistance qu'elle m'a opposée. Je ne suis plus très costaud, toutefois, je l'ai virée sur le pallier sans effort.
Ce pugilat m'a secouée. Après la bataille, je comptai mes chats et chien et constatai que pas un n'en avait profité pour se barrer et servir d'otage à cette folle nazie!
J'ai joint Monsieur Dumas par téléphone pour lui narrer la rixe, avant qu'elle ne le fasse à sa façon et pour écarter l'hypothèse de passer pour un bourreau des chats, argument dont elle abuse...
Il a convenu de sa folie, il en a même rajouté. En vieil anarchiste espagnol, il est choqué par ses opinions politiques marquées à l'extrême droite, ce qui ne l'empêche pas de la coucher sur son testament pour protéger les chats du parking de la Villa Arson.
La protection animale exige l'acceptation de toutes les dérives humaines.
Annie réalise l'exploit de rester éveillée jusqu'à trois heures du matin pour nourrir les chats des rues de Nice. Elle ne participe à aucune action politique, je crois qu'elle ne lit pas de journaux. Seul, son discours est choquant, mais pour qui l'entend, sa véhémence rebute et éloigne. Pour tout dire, elle défend le national-socialisme! Il faut aussi préciser que sa mère est allemande et qu'elle a la nostalgie d'une époque heureuse dans l'Allemagne hitlérienne.
Il m'arrive parfois de fredonner une chanson allemande, souvenir de mon passage en Thüringe, de retrouver une strophe de Lili Marlen,ou un air des Croix de bois...Hansenklein geht allein, in die grossen Welt hinein...Son regard s'illumine,  son visage arbore un sourire ébahi. Sa mère ne lui a rien appris de sa langue, lui a-t-elle seulement murmuré quelques mots gothiques et tendres...
Une nouvelle pas ordinaire, Victoria voulait m'appeler, je l'ai devancée. Mademoiselle m'a suggéré qu'on pourrait se voir demain.
- Dimanche 25 novembre 1996.
Aux arènes de Cimiez, des oliviers sont plantés sur une prairie. Leurs branches s'agitent, battues par le vent violent.
La première vision de ma renaissance, c'est l'arbre qui se courbe sous les rafales de la bise de septembre derrière la fenêtre de ma chambre d'hôpital. Le volet jaune tape contre le mur. Un nouvel univers s'ouvre à moi. Ses branches  plient dans tous les sens. Est-ce qu'il pleut?  Je découvre au loin, un grand portail de fer qui protège d'immenses bouteilles de gaz marquées A G A.  Un décor étrange, désolé et fascinant.
Au gré des sorties de ma chambre, étendue sur un brancard pour rejoindre le bâtiment où se tient l'IRM, je découvre les déambulations d'un  vaste hôpital animé, on passe devant un restaurant dont la terrasse remplie de gens me surprend et me réjouit. Je n'étais donc pas seule dans une chambre d'hôpital construite sur un versant de la Vésubie...! Je me soulève pour mieux voir.
L'olivier furieux n'est pas unique, il est le dernier d'une longue rangée.
Plus tard, après ma sortie de l'hôpital, je retournai voir mon arbre, me hissai sur le bord de la fenêtre de mon ancienne chambre,pour contempler encore et encore le lieu de ma renaissance. Une pièce triste avec un lit, un lavabo contre le mur du fond, un endroit pour les mourants. Chaque fois, je la retrouvais vide.
Puis un jour, j'aperçus un viel homme dans la pénombre. Bien sûr, il allait mourir, ou, était-il déjà mort?
J'aimais venir en neurologie. C'était un bonheur et une interrogation sur ces jours disparus de ma vie. Que s'était-il passé?
On m'avait prescrit des injections destinées à réduire un spasme facial. J'arrivais toujours en retard, j'oubliais le rendez-vous. Un jour, le docteur Borg  rangea ses affaires devant moi et refusa de m'injecter. Tant pis.
Pourtant, quel plaisir de déambuler dans les couloirs, de sentir l'odeur de l'hôpital. Je traînais à la recherche d'un visage connu, d'un infirmier où d'un quelconque soignant. Je suis même allée jusqu'à la grande porte interdite au public qui sépare les soins intensifs des couloirs. Soudain, une infirmière l'ouvrit. Je lui parlai, elle se souvenait à peine de moi. Je n'ai pas pu revoir ma chambre.
Un an plus tard, le retour à la réalité n'a pas gommé ma fascination du voyage au pays des morts. Je m'étonne. Je vis encore, c'est curieux.
- Mardi 17 décembre 1996.
La petite lampe témoin me dit, avant de sombrer dans le sommeil, que c'est bon d'entendre ronronner les chats.
Nicole a la grippe. Franck, a trouvé du travail pour février. Noël approche, ça rend les gens tristes, pas moi.
Des rais de lumière fusent dans des endroits étonnants. Sur le mur éloigné du vestibule, à quatre heures de l'après-midi, un éclair de soleil dans un ciel sombre. On s'en fout.
Fabrice m'a appris qu'il était venu entre le dix et le quatorze juillet 1995. En fait, c'est en août. Je n'avais pas encore rencontré Clairon. Lui, il m'a prise en stop autour du vingt août. Je portais un short gris, un tee-shirt transparent et une longue écharpe blanche.
Ce soir là, il m'a entretenue des heures sur les péripéties de son divorce. J'écoutais distraitement, amusée par sa grossièreté.
Je suis vulgaire, disait-il entre chaque  anecdote dépourvue de chûte. Je compris plus tard qu'une conversation avec lui n'est pas le récit d'un fait comportant un déroulement et une fin. C'est un monologue interminable dont il tire une source de plaisir gluant.
J'ai trouvé ce soir-là, la force d'abréger.
Victoria habite à nouveau la Villa Arson, dans une chambre double. Je l'ai aidée à déménager il y a deux semaines environ. Cela n'a pas l'air de la réjouir, mais nous n'avons pas l'occasion de nous parler. Souhaite-t-elle que je lui prête mon petit camion... mais son aménagement n'est pas achevé. Je compte le terminer ces jours prochains.
Je ne suis pas allée au vernissage auquel m'avait convié Stéphane samedi dernier. J'espère me rendre chez lui dans les jours qui viennent avant que Winnie ne meure. Je veux voir la vétérinaire de Saint-Tropez chez qui je l'avais récupéré. Une mauvaise personne était venue le faire euthanasier et j'avais convaincu le vétérinaire remplaçant de me le confier. Là, il dépérit...
Ma mère vient d'apprendre par moi que Victoria s'est débarrassée de ses meubles. Je lui ai dit un soir, au téléphone,  elle m'agaçait et c'est sorti d'un coup. Ca a failli tourner à l'incident, mais le souvenir de ma méningite a freiné sa colère. Je lui suis reconnaissante de ça.
Bien qu'elle m'ait recommandée de ne pas  informer Victoria de cette révélation tardive, je l'ai fait quand même. Victoria a souri, jaune. On ne s'attardera plus sur cet épisode. Tant mieux, mais il est sous- entendu à chaque conversation téléphonique avec ma mère. C'est désagréable. Un Gaveau, un confiturier ancien, des souvenirs de l'Art nouveau...
Du coup, j'ai commandé une machine à écrire pour elle. L'idée c'est qu'elle se mette à écrire un récit sur sa vie politique, mais je n'y crois pas trop.
La meute ne me laisse guère de temps. Je ramasse une dizaine de crottes par jour, mais l'échelonnement ne me permet pas de m'organiser parfaitement.
Je crois que je n'irai pas à Lyon pour Noël.
- Vendredi 21 décembre 1996.
Victoria et Mentor sont partis à Grenoble. Ils sont invités à La Plagne. A l'heure qu'il est, il sont là-haut.
Il pleut dans leur chambre et ils espèrent obtenir un studio de plain-pied plus grand, c'est ce que le Directeur leur a promis.
Ce soir, Clairon reçoit son ami de Lyon.
Ces dernières journées ont été poussives. Aucunes de mes décisions ne se sont réalisées. Tout a été reporté à demain, où à jamais.
Qu'est-ce que j'attends?  Mon camion, dont l'aménagement s'éternise?
Marie-Claude m'a téléphonée hier soir, elle a évoqué l'idée de venir en septembre. Septembre!
- Mardi 1 janvier 1997.
Voilà, on y est. Minuit, j'écoute Johnny Hallyday à la télé.
Victoria m'a appelée. Elle est rentrée à Nice.
J'ai appris son périple par ma mère. Lyon, les Thénardier, son père à Miribel, son oncle, chez qui elle s'est emmerdée à mourir, la famille de Mentor à Bourg-en-Bresse. De tout ça, je n'ai pas eu d'échos.
Sa mésaventure avec la voiture s'est bien terminée. Sa voix me semble toujours aussi morose. (Au téléphone, elle m'a demandée si j'avais installé sa machine à laver).
Le réveillon était acceptable malgré la tentative de Clairon de saboter la soirée.
Ses fureurs me touchent de moins en moins, sauf lorsqu' il m'accuse de "le mettre plus bas que terre" où qu'il m'oblige à me défendre sur ce que j'ai dit, ce que je n'ai pas fait...
Il aurait été inconcevable que tout se passe bien. Pressentir ses humeurs, étouffer le conflit qui couve, on est sur la corde raide avec Clairon.
Je l'ai averti,  l'année quatre-vingt-dix-sept ne souffrira pas un seul drame, nous ne nous reverrons plus.
La supression de son omniprésence créera un vide....
Il était âgé de seize ans quand il devint père de deux jumelles. Il me fallut du temps pour comprendre comment elles étaient mortes. Lorsqu'il m'en parla, il y a un an, j'eus toutes les difficultés du monde à retracer son parcours, extraire une chronologie du fatras chaotique qu'il débitait sans émotion.
J'avais été frappée par cette histoire. Il me soutenait avoir revu la mère de ses petites filles, un soir en allant acheter des cigarettes vers l'église Notre-Dame. Ce soir-là, vingt et un ans plus tard, cette femme l'aurait imploré de retrouver une de ses filles tombée entre les mains d'un proxénète, demande qu'il déclina. Clairon est très peureux et redoute toute les situations qui le mettraient en danger.
Je pensais qu'il avait mélangé ses souvenirs, que ces petites filles existaient encore, qu'il les avaient abandonnées, oubliées.
Clairon est père d'un fils qu'il a eu avec Caty et qui se nomme Grégory. Il a également un autre fils appelé Fabien qu'il évoque rarement et dont il nie la paternité. Il m'a montré une photo, c'est son portrait.
Sa mère est allemande, elle aurait vécu avec Clairon et Caty, puis  serait partie à Montpellier. Retracer son existence est périlleux. Parfois, j'imagine une fille joyeuse et téméraire. Il prétend qu'elle séduisait tous les hommes et la présente comme légère et facile, d'où son refus de reconnaître l'enfant. Puis il évoque son frère avec qui il aurait eu des mots. Ensuite, il soutient qu'elle s'est acoquinée avec un banquier qui serait en fait le père de Fabien. Je m'y perds.
Avec le temps, je récupère mes capacités intellectuelles. Je l'interroge sur les dates, les lieux, je me familiarise avec ses narrations sempiternelles et elliptiques.
Je finis par comprendre qu'il a également partagé quelque temps sa vie avec Betty.  Celle-ci se serait mariée plus tard avec un autre homme dont elle aurait eu des jumelles.
Bien que l'histoire me fascinât, il me fut impossible de soutirer d'autres précisions, sinon, les boniments  mysogines qu'il débite sur les femmes dont il a croisé la route.
Betty était dangereuse, elle l'aurait mis sur le trottoir! Il rajoute qu'il a failli la balancer du septième étage un soir, que le père de Betty l'aurait sauvée  en la retenant par les pieds! S'ensuit une description épique de la scène, histoire que j'en saisisse tout le suspens!
Parfois, il la décrit comme une brave fille qui l'a recueilli, lui l'enfant abandonné par son frère, parfois il l'a présente en fille calculatrice, prête à exploiter et endetter sa mère!
A son retour du service militaire, Clairon retrouve l'appartement commun entièrement vide. Elle s'est barrée et a vendu tous les meubles pour se faire du blé.
Les retrouvailles avec son ancienne maîtresse aurait plongé Caty dans le ressentiment durant plusieurs jours.
Caty est dotée d'un capacité remarquable à supporter les affronts, sans réagir, sans se rebeller. Si elle a tenté de le faire, il a su l'en dissuader, se vante-t-il.
Toute tentative de datation des récits qu'il raconte devient un casse-tête sans fin.
Imaginer que de graves turbulences aient secoué le couple n'a rien d'extraordinaire, d'autant plus que Manu, la mère de Fabien vivait avec eux, dans l'appartement.
Clairon réfute donc la paternité de Fabien, mais il fouille les raisons de son refus. Attend-t-il qu'on le persuade du contraire?
Il calcule la date d'accouchement, il ressasse les flirts de Manu et cherche les coïncidences qui pourraient le délivrer de la responsabilité de cette naissance. Il assure qu'il a aidé financièrement Manu, qu'il a vu son fils régulièrement tant que sa mère vivait encore sur Nice.
Aucun obstacle à penser qu'il devait passablement emmerder cette femme. Clairon ne peut se contenter de Caty, elle refuse toute approche charnelle avec lui.
Elle ne supporte pas ma queue, profère t-il quand il est en colère contre elle, c'est à dire tout le temps.
La vie commune devait être intenable, surtout pendant la grossesse de Manu. D'après Clairon, chacun se demandait qui était le père de cet enfant.
Imagine t-il vraiment que l'on puisse croire aux fables qu'ils se raconte à lui-même?
Caty a dû retourner chez ses parents à une époque que je ne situe pas. Peut-être, avant la naissance de Fabien, avant l'arrivée de Corinne, une prostituée chez qui il se rendait régulièrement?
Caty est partie, c'est certain, il est allé la récupérer à Cannes et d'après lui, la famille ne lui a pas réservé un accueil chaleureux.
Il aurait frappé sa mère qui l'accusait de mettre sa fille sur le trottoir, il aurait traité son père de "gros con". C'est le vocable préféré de Clairon. Même son chat, Ulysse n'y échappe pas.
Les yeux vides, Caty parle d'un  père, égoïste, méchant, ancien mercenaire qui ne verse aucun subside à sa mère. Il s'achète des steacks, des chaussures de mac bicolores et cache sa calvitie avec une perruque. Il laisse sa femme et ses filles dans le dénuement. Toutes quatre le regardent dévorer sa viande ...
La mère de Caty est morte lorsqu'elle avait huit ans. Son père s'est remarié, a planté deux filles et un fils à sa nouvelle femme qui a  aussi élevé Caty. Aucune de ses filles ne fréquente plus son géniteur.
En mars ou en avril, la belle-mère de Caty est morte dans un incendie.
C'est dans le sommeil lourd de barbituriques que le feu l'a consumée vivante. Elle s'est traînée par terre, les jambes brûlées. Ses chats ont brûlés vifs.
Ce jour  là, Caty et Clairon ont déboulés chez moi, ils venaient d'apprendre le drame par Nice-Matin. Caty ne parvenait pas à joindre ses soeurs, les stupidités  de Clairon couvraient la sidération de Caty qui finit par obtenir l'hôpital de Toulon où sa mère avait été transportée. Elle venait de décéder.
Clairon se mit à crier, à insulter sa femme, ignoble, incapable de respecter la peine de Caty. Je lui ai dit de la boucler, ce qui n'arrangea rien et provoqua un flot de paroles ineptes et assourdissantes.
Il ne vivait plus avec elle depuis très longtemps, mais le père de Caty hérita de sa femme. Ses filles pensèrent qu'il refuserait le maigre pécule qu'elle avait mis de côté, il n'en fut rien et il ramassa l'argent sans participer aux frais d'enterrement.
Selon Caty, son père serait atteint d'un cancer. Ni son frère, ni ses soeurs n'ont de renseignement précis, ils ne le fréquentaient pas.
Il portait beau dit-elle, comme les italiens. Sa confortable retraite de légionnaire, il la consacre à son apparence, il veut épater la galerie. L'argent, c'est pour sa gueule. Il ne participait à aucun frais du ménage.
 Récupérer Caty, cette belle fille, grande et blonde au regard  inquiet, ne fut pas une tâche insurmontable pour  Clairon, qui est capable, lui, de partager l'argent qu'il gagne.
- Dimanche 5 janvier 1997.
Victoria et Mentor ont déjeûné chez moi ces derniers jours. Il n'y a personne à la Villa Arson, Mentor s'emmerde et Victoria veut laver son linge.
J'ai eu du mal à installer cette machine, sans Clairon je n'y serais jamais parvenue. Elle fonctionne donc, et depuis hier je  fais tourner le tas de linge que Victoria m'a laissé. Elle m'a interdit de m'occuper de ses affaires...Qui va le faire? J'ai séché son linge jusqu'à deux heures du matin, j'ai mes propres lessives en retard et une tonne de frusques à repasser.
Ils ont séjournés à Bourg-en-Bresse chez une cousine de Mentor qui a trois petites filles, gentilles, remarque Victoria en les comparant au frère de Mentor, âgé de six ans qu'elle trouve, gâté, adulé par sa mère, et faussement aimé par son père, ce qui le rend odieux. Ce sont de tendres petites filles dont l'une a été maltraîtée par leur père, un maghrébin, déchu de ses droits paternels. Il l'a fracassée contre le mur et lui a brisé toutes les dents.
Ces fêtes ne m'ont pas distraite. Je veux savoir comment j'ai contracté ce pneumocoque. Si je fouille encore les bribes de mémoire sur ma rencontre avec Clairon, je dois aboutir.
Supposons que nous ayons passé ensemble une première soirée,  et qu'il s'agisse du vingt juillet. Etait-ce le soir même de notre rencontre...Je ne peux pas compter sur l'aide de Clairon.
Je suis partie un matin pour me rendre chez une vieille, je l'ai déjà expliqué. Je suis sûre que c'est le jour où j'ai perdu mes clés. Je me souviens maintenant que je l'ai appelé au téléphone pour qu'il m'aide à ouvrir ma porte. Cette démarche  m'obligeait à renouer avec lui et cela me contrariait, je redoutais son emprise,  il ne m'inspirait que du dégoût et de l'inquiétude.
C'était la veille de mon hospitalisation.
L'othorino-laryngologue, qui est entré dans ma chambe à la tombée de la nuit en novembre 1995, m'avait dit que les femmes ne crachent jamais et que ce défaut leur occasionne des infections buccales.
J'observe une hygiène rigoureuse.
La veille de la perte de mes clés, Clairon n'est pas resté avec moi. J'étais contente qu'il parte, sa logorrhée m'insupportait. Une telle liaison ne pouvait me convenir. J'étais déjà si fatiguée. La douleur me terrassait. Je ne connaissais personne qui put m'aider dans cette ville. C'est à lui que j'ai demandé de l'aide.
J'avais constaté que ses dents étaient couverte de tartre, noircies par le goudron, qu'elles semblaient carriées. Ca me dégoûtait.
Aujourd'hui, je lui demande de ne plus me mettre en danger avec son manque d'hygiène. L'échange verbal est houleux. Il refuse de comprendre. Il se lave rarement les dents si ce n'est pour me faire plaisir, et cela ne change pas grand chose car elles sont couvertes de carries à la jonction des gencives et le dentifrice ne guérit pas l'infection. L'idée de se rendre chez le dentiste est évincée catégoriquement. Il n'en ressent pas le besoin, d'abord, ensuite, il n'est pas assuré social. La sécurité sociale l'avait envoyé à Médecins du Monde, mais il ne veut pas y aller.
Il perçoit mes exigences comme un affront. J'ai l'intention de me séparer de lui, mais je ne maîtrise rien.
Choisir sa vie, impossible. Cette foutue machine à laver nécessite une installation électrique plus moderne, à qui puis-je demander ce bricolage, si ce n'est à Clairon. Ce studio que j'habite a été choisi par Clairon et Caty, je n'aurais jamais pris un appartement sans extérieur. Je suis derrière les arènes de Cimiez, cela devait leur sembler chic. Il est géré par l'agence immobilière où travaille Caty, Clairon effectue des travaux également pour cette agence, disons plutôt des expéditions contre des locataires, des squatteurs. Il coupe l'électricité, érige des murs, commet toutes sortes d'opérations d'assainissement qui deviennent de véritables expéditions punitives.
Il récupère des meubles, des machines, j'ai ainsi une machine à laver la vaisselle dont je n'ai rien à foutre puisque je ne mange pas chez moi. Un jour, il la donne, et je vois arriver un mec qui vient la prendre. Je la croyais à moi, non, Clairon a besoin d'argent, alors il vend ce qu'il m'a donné.
Ce putain de temps me bloque, je devais me rendre à Saint-Tropez, impossible, il pleut violemment, des bourrasques de vent soufflent sur les trombes d'eau, l'humidité et le froid s'installent.
Tout me revient, les odeurs ravivent ma mémoire. L'ordinateur plante, les chats ont vomi sur le clavier, le T se transforme en TG, tgt...Je passe un coton parfumé pour nettoyer les touches. C'est ça?
- Lundi 6 janvier 1997.
Comment vivre? Il ne reste que des miettes, les riches ont volé le gâteau. Et encore, les ramasseurs de miettes gênent, ils deviennent trop nombreux, ils revendiquent! L'impression d'être inutile, d'être de trop gagne les masses. Le capitalisme ne parle que de mondialisation. Une poignée de nantis dirigent le monde, mais quand les hommes comprendront-ils qu'il faut les éliminer?
Victoria songe à partir au Viet-Nam, c'est vrai que  chez Mentor coule un quart de sang  indochinois. Je déteste les pays de mousson, humides et sans soleil.
Ah! C'est l'odeur du linge repassé, ce parfum qu'exhale l'hôpital...J'imagine, le volet jaune paille, les branches de l'olivier, battues, pliées sous la tempête, la table à la droite du lit, le tiroir qui contenait mes lunettes.
Au début, j'ai pensé que je n'étais pas seule dans la chambre. Je sais que je suis restée deux jours en observation à Saint-Roch, dont il ne me reste rien qu'une vision de gens affairés dans une chambre commune...
La découverte de la présence de ma mère ne m'a pas étonnée, pourtant, je ne l'avais pas vue depuis deux ans. Je la vois arriver au bout de mon lit, vive, menue, légèrement voûtée. Celle de ma fille m'interrogeait davantage. Je tentai de la rassurer.
Les matins, j'inventais des statégies pour attraper mes lunettes posées trop loin sur le meuble blanc. Pas moyen d'atteindre le tiroir, je réinventais l'espace, j'ignorais  mon corps relié à des bouteilles. Je ne savais rien de la voie centrale, ni de la sonde urinaire. Mon cerveau descendait du lit, s'emparait du journal, je ne pensais qu'à lire.
Avec bonheur, je commencais un article, je tournais les pages encombrantes pour trouver la suite, mais le journal glissait, il tombait lamentablement sous mon lit, j'attendais que l'infirmier le ramasse. Je recommencais sans relâche. Cela m'épuisait. Tous les objets subissaient la même trajectoire, tout était par terre. Mon cerveau s'emballait, je sortais de mon corps pour ramasser, le thermomètre, mes lunettes, les pages éparpillées du "Monde". Mes bras et mes jambes restaient inertes.
Les jours passés à l'hôpital Pasteur furent divers. J'ai traversé des couloirs sur un brancard poussé par des hommes invisibles, j'ai stationné devant des fenêtres de bureau où dans des hangars avant l'entrée dans la salle où s'obtiennent les IRM. Il y eut la ponction lombaire, j'en avais subi plusieurs mais celle-ci fut inoubliable. Saïd, un médecin syrien effectua sa première ponction sur moi. Mes hurlements ont alerté tout le service des soins intensifs. Il a dû avoir autant peur que moi j'ai eu mal. Je l'ai revu plus tard, alors que j'avais recouvré mes esprits. Il me regardait  l'air amusé. C'est ainsi que j'ai appris que j'étais atteinte d'un hémispasme facial. Il me disait qu'il existait des soins appropriés. Adossée contre l'oreiller, j'étais heureuse d'entendre une personne affable, mais bien incapable de comprendre de quoi il parlait.
Du personnel hospitalier je conserve un souvenir agréable, comme celui de gens familiers. C'est avec regret que j'ai quitté les soins intensifs pour monter à l'étage supérieur destiné aux malades en voie de guérison.
Le déjeûner du matin  que je délaissais en espérant que la faim s'empare de moi, que je puise la force de l'avaler, s'attardait sur la table. La toilette du matin achevait de m'accabler, surtout quand ils décidèrent de me la laisser  faire, seule.
J'ignorais les raisons qui m'empéchaient de me laver normalement. Je savonnais une jambe, je ne la rinçais pas, je saisissais l'autre, l'abandonnais pour revenir à la même. Chaque geste exigeait une réflexion difficile sans susciter la moindre interrogation.
Sans plus me poser de questions, je réalisais que je ne pouvais plus utiliser mes couverts. La fourchette volait, je flanquais tout par terre, sauce, pain, sans  plus m'alarmer. Je me plaignis tout de même auprès de l'infirmier. Une équipe médicale déboula dans ma chambre pour tester mes réflexes neurologiques. C'est une expérience humiliante où tu dois exécuter des gestes ridicules devant tout le monde. Toucher le bout de son nez, puis les épaules, sur une jambe, puis l'autre. Je n'y arrivais pas, j'avais l'air d'une idiote.
J'étais vaguement consciente qu'il se passait quelque chose, mais je n'étais pas inquiète. Avoir l'air intelligent me préoccupait davantage, aussi ai-je dit à l'infirmier que j'avais l'impression d'avoir pris une pêche dans la tête. C'est exactement ça, répondit-il. Ce commentaire m'alertait, mais sur quoi?
J'étais très intéressée par mon cas, comme s'il s'agissait d'une personne extérieure, sans crainte légitime, comme si cela ne me touchait pas. Je nageais dans l'euphorie, la folie douce, le bonheur de ne pas être.
Mon intérêt pour les sciences semblait intact.
Mes gestes n'étaient plus coordonnés, j'avais perdu toute précision, toute  représentation spaciale. A cela, je ne voyais rien de grave. Rien.
- Mardi 7 janvier 1997.
Lessives terminées. Ménage à vérifier. Odeurs persistantes débusquées. Diplomatie à observer.
Mon petit camion a un problème d'étanchéité au niveau du réservoir d'essence. Quelle chiotte!
Je suis passée devant mon ancienne adresse, rue Cauvin, en revenant de la rue Ackerman où Clairon doit déposer ses briques pour monter le mur anti SDF.
J'ai pu me remémorer la nuit où j'ai abandonné mon appartement en laissant la porte ouverte en pensant qu'il se pourrait que je ne revienne jamais. C'est la meilleure inspiration que j'ai jamais eue de ma vie.
Je n'ai pas craint la mort. Sur le brancard d'un box des urgences de Saint-Roch, je me suis vue, sans forces, dénuée d'entendement, sombrer dans le néant, tomber du chariot.
Je ne saurai jamais si je suis réellement tombée.
Un soir tranquille! Cinq chats sur mon lit prêts pour la nuit. Craoudi est sur le fauteuil. Il crâne moins, il et dominé par Mouni qui comprend mal les odeurs qu'il ramène de l'extérieur. Winnie est dans son panier, Gamin surveille le cheptel du haut de l'armoire. Il attend l'instant propice où il pourra s'installer discrètement sur le lit sans risquer les coups de pattes et autres grognements hostiles des plus anciens.
Clairon est rentré chez lui. Ouf.
- Vendredi 10 janvier 1997.
Détails très frais sur les premiers jours d'administration des antibiotiques. J'avais un bol pour cracher les flots de bile qui affluaient dans ma bouche. L'approcher de ma bouche nécessitait une telle énergie, non pas physique, mais mentale, que je renoncais et bavais sans retenue sur les draps.
Clairon me l'a rappelé. S'étant appuyé sur mon lit, il avait retrouvé sa main gluante.
Les équipe de nuit me réveillaient. Je souffrais beaucoup d'un mal indéfinissable, je jurai de douleur.J'entendis l'infirmière me parler.
 Vous souhaitez que l'on diminue vos antibiotiques, je sais...
Entendre une réflexion aussi pertinente combla mes espoirs.
J'étais persuadée qu'ils m'administraient des doses trop fortes. Je recevais ces médicaments par voie intraveineuse en si grande quantité qu'ils m'envahissaient l'estomac. Je me concentrais pour recracher ces antibiotiques par la bouche et rectifier l'erreur qu'il commettaient. J'en étais sûre. Pourtant, j'ignorais les raisons qui justifaient cette prescription, cette question, je ne me la posais pas.
Je savais qu'il y a des seuils à ne pas franchir. Si mon estomac rejette le surplus, c'est qu'ils se trompent et empirent l'état tragique dans  lequel je suis.
Il y avait eu un mieux d'environ deux jours. Assise dans un fauteuil , une couverture sur moi, j'allais renaître. Pourquoi suis-je retombée dans la souffrance. Je n'ai pas de colère, je veux vous exprimer mes craintes, mes doutes sur la posologie que vous m'imposez. Vous vous trompez, vous me rendez malade!
L'infimière interrompit toute contestation.
Vous avez des kystes dans le cerveau, madame!
J'étais interdite. Pourquoi aurais-je des kystes dans le cerveau !
Remonter le temps. Atterrir dans un service de neurologie. La chose la plus étrange qui me soit arrivée.
- Je ne sais quel jour en janvier 1997.
Le directeur de la Villa Arson a donné un studio à Victoria et Mentor. Elle est ravie. Je suis allée manger chez eux hier soir. Bien évidemment il est interdit de prendre un animal, pourtant elle a repris son chat Gamin et je suis allée lui apporter Mouni. J'espère que tout va bien se passer.
Gamin fait le cake devant ses parents, Mouni doit s'habituer à ses nouveaux maîtres.
Mon cousin Marc m'a remercié de mes voeux et m'a envoyé un chèque. Demain, je lui écrirai ainsi qu'à ma tante Marie.
C'est bien de vivre, il y aura bien une prochaine étape de la mort. Je la  souhaite aussi douce que la dernière fois. Sauf que j'y allais un peu vite. Il est bien de se préparer, de ranger ses affaires, de prévenir sa famille, d'assurer  l'avenir aux animaux qui nous survivent. Sans souffrance.
- Samedi 11 janvier 1997.
Cinq heures du matin. Drin!
C'est Victoria et Mentor. Ils balancent la cage et Mouni avec.
 Il a miaulé toute la nuit...!
 Ils repartent aussi sec terminer la leur. Bon début d'une journée sans joie.
Clairon veut resserrer les fuites d'essence de mon camion, disputes, insultes, et on part, sa femme, son fils, les  trois chiens et Craoudi visiter deux maisons route de Grenoble.
Clairon n'a pas le numéro, ni le nom de la rue, ni le téléphone des propriétaires. On erre, on s'engueule. Je m'emmerde, j'essaie de m'esquiver. Ouf, il a oublié un rendez-vous, on rentre à Nice à toute vitesse.
Les animaux ont repris leurs hostilités. Ca souffle dans les paniers. Mouni s'impose, Craoudi s'écrase comme une galette.
- Vendredi 18 janvier 1997.
Le temps passe. Voici plus d'une semaine que je ne m'intéresse plus à ce journal.
Un débarrassage dégueulasse, mercredi, dont on est sortis épuisés, écoeurés. Rien à récupérer, des casseroles, un poste à galène. Des tonnes de merdes, tringles, ferrailles, marbres, étagères, des vieilleries de quarante ans. Je ne le ferai plus . Victoria m'a aidée puis elle est partie vers quatre heures. Nous avons mangé ensemble en compagnie de la famille Pacouli.
Clairon ne vient pas ce soir.
Il a ciblé une autre personne à phagocyter.
Pourtant,hier, j'ai dû encore l'entendre tard dans la nuit. Recroquevillée au fond du lit, engoncée dans un anorak argenté, je simulais le sommeil, espérant  décourager son babillage incessant. Cela faisait quatre heures qu'il parlait de la future société qu'il compte fonder avec moi. J'estimais que sa capacité de monologuer  avait été satisfaite. Faux. Il a changé de sujet, il s'en est pris à sa femme et son fils dont il a dit tant d'horreurs que je suis sortie de ma prostration. Ma colère a explosé. Il a  franchi le seuil de ma porte que j'ouvrais, grande et il est parti, non sans m'insulter au passage.
Généralement, ma colère ne le décourage pas, au contraire, il s'engouffre dedans et s'éternise, pour en tirer je ne sais quel sevrage salutaire. Cela peut durer une nuit entière.
Il élabore voluptueusement le drame qu'il noue en reprenant les réponses blessantes que je lui assène. Pourtant, j'ai appris à me retenir, à esquiver les pièges dont il est coutumier pour écourter sa présence.
Mais je suis anéantie. Ses vantardises, ses affirmations, cette obsession de prouver qu'il savait "avant" tant de choses qu'il aurait "oubliées".
Qu'il disparaisse de ma vie. Il est entré ce soir où je sombrais. Je me sens liée à lui, à son quotidien. Je ne peux m'enfuir.
Quinze fois par jour, il me  téléphone. Tous les messages qu'il laisse sur mon répondeur débutent par une invitation affable.
Tu veux prendre le soleil aujourd'hui, ou bien "j'ai trouvé quelque chose pour ton petit camion" sinon, plus accrocheur " Tu sais quoi?"
C'est toujours gentil, serviable, ingénieux, en adéquation avec mes intérêts, ceux qu'il a créés, comme ce camion et ceux qu'il a repérés. Difficile de dire non abruptement. Si je le fais, il insiste, si je refuse encore, le voilà qu'il débarque chez moi, accompagné de son fils et sa femme.
Ces derniers jours, c'est Caty qui m'appelle, pour des courses, une balade en montagne, qu'importe, pourvu que je sois là, incorporée dans le même bâteau.
Normal, il possède mes clés, un compte bancaire à mon nom, car il est interdit bancaire, parfois, il requiert  ma signature bien qu'il ait une carte qui me délivre de ces démarches.
Je me demande comment fermer ma porte au cas où je m'enfuirais d'un coup. Mais où aller, avec mes sept chats et la chienne.
Il fait froid. Où dormir sans risquer de se faire chasser. Et puis, mon camion n'est pas achevé. Manquent les rideaux. Et comment descendre les animaux sans se faire remarquer dans cet immeuble construit en U.
 Je suis partie un soir, dormir dans l'Esterel. Mes chats que j'avais laissés sortir ne rentraient pas. Titougris dévalait les pentes abruptes. La nuit tombée, je n'osais plus éclairer l'intérieur du camion. Je m'étais garée derrière une haie, en bord de route, dans un lieu que je croyais isolé. J'ai compris qu'il s'agissait d'un lieu de rendez-vous. J'ai dû dormir quand même, sur le matin, sans doute....
- Mardi 21 janvier 1998.
Clairon vient de passer. Je l'ai éconduit. Il m'a pris la tête. Pendant ce temps, Zarma a dévoré le poulet. Plus rien pour les chats. J'ai envie de le tuer. C'est la chienne qui prend les coups de pied. Ca ne le décourage pas, il me demande un café. Devant mon exaspération, il part.
La tranquilité est de courte durée. Téléphone. C'est lui, il m'invite à manger. Non! non! merci, non!
J'éprouve une haine inextinguible. Son unique préoccupation, mon temps, je le vois s'introduire dans ma tête. Il m'interroge toujours sur mon emploi du temps. A chaque fois, je me fais avoir. Qu'est-ce que tu as prévu, ce soir, demain, ce week-end?
Et toi, tu sais, ce que tu dois faire, plutôt, ce que tu vas dire?
Moi, c'est tout vu! J'ai mon programme! a-t-il l'aplomb de répondre.
Il ne travaille que l'après-midi car il se lève à 13 heures, il finit sa journée aux alentours de 18, 19 heures, non sans être allé au bistrot pour m'emmerder une heure de ses discours délirants.
Je n'en peux plus d'être le réceptacle de ses angoisses abyssales, je ne veux plus le voir.
Minuit et quart.
Clairon m'a appelée. Je dis que je suis très fatiguée. Il feint de me croire, il renchérit non sans perfidie en ajoutant qu'il a remarqué mon dysfonctionnement! Ce soir, c'est gagné, comment vais-je faire demain?
...Fin janvier 1998.
Victoria et moi sommes allées à la déchetterie de Nice, l'entreprise a refusé que nous prenions des photos sans l'autorisation de la Mairie. Victoria choisira un autre sujet pour son examen de fin d'année.
Pour ma part, j'ai lu que le Piridioxine, présent dans la vitamine B6 provoque des troubles cérébraux. Pourquoi cette vitamine n'a-t-elle pas été retirée du marché?
J'en ai pris juste avant d'avoir ma méningite. Un médecin, consulté sur la persistance de la gâle, dont je me croyais  atteinte, m'en a prescrit pour m'aider dermatologiquement. Il avait reculé en voyant mes bras enflammés par les produits  destinés aux maisons et dont je vaporisais abondamment mon corps.
Quelle découverte! Cette substance a-t-elle joué un rôle dans cette histoire?
J'interrogerais bien quelques autorités, mais je crains qu'ils ne m'envoient gratter.
Savoir, savoir, qu'en ferai-je de mon savoir?
L'eau polluée de Beaulieu, les quatre vieux chez qui je suis allée la veille, la rencontre avec Clairon, l'ingestion de ces vitamines, les multiples protections que j'utilisais pour éliminer un parasite imaginaire, ce  faisceau de soupçons  obsède ma cervelle, même le graniti que j'ai acheté  dans un commerce aux contenants douteux devient suspect...
Je veux une réponse, car je crois, je sais que c'est lui! Lui, qui m'a fait mourir, qui est coupable! Lui, l'ignorant, ce danger pour l'humanité! Que des éducateurs se penchent sur le cas de cet homme  barbare qui menace la planète pour satisfaire sa logorrhée cannibale!
Et puis, je sais qu'un soir il m'a droguée. Ca s'est passé probablement dans cette brasserie illuminée où j'ai perdu ce billet...Cete réflexion s'est insinuée dans mon esprit, plus tard, bien plus tard, à l'écoute des vantardises proférées par Clairon de quelques méfaits commis sur d'autres femmes qu'il évoquait avec un ami de son acabit.
Toutes les attentions qu'il a pu me manifester n'avaient qu'un but, se servir de mes oreilles complaisantes! Mais un récepteur silencieux ne comble pas son verbiage maniaque. Le silence s'apparente à l'indifférence. Il faut prendre de l'intérêts aux narrations!
Ah! bon? alors? Oui, ç'est ça! Tu as raison! 
Tu m'écoutes, Paillette?
Oui, tu crois, certainement, oh!, il exagère, non! C'est pas vrai!
Pas plus, mais ne pas faillir. Un silence prolongé l'alerte.
Tu t'en fous, ça ne t'intéresse pas ? Tu n'es pas d'accord ? J'ai pas raison ?
Si si, tu as raison, tu es passionnant, tu sais ça ?
Quelles pitreries, quel ennui! Des heures perdues, sacrifiées.
Je voulais reconstruire ma mémoire. Ne plus y songer! Mes journées sont gachées par les téléphones, les intrusions, les obligations. Aller au bistrot, l'entendre babiller sur l'administration, les impôts, les intellos ...
Le temps d'un autre, le dérange, l'assombrit, le plonge dans un désarroi qu'il convertit en insultes. Le drame est déclenché. Son fils est interdit de parole. Le gamin n'est pas assez fûté pour se taire. Il l'interrompt à l'instant précis où la crise démarre.
Ta gueule Grégory! Petit noeud ! Tu as la chance que Paillette soit là, sinon, tu aurais mon poing dans la gueule!
Caty se garde bien de l'ouvrir. Elle intervient avec précaution, sans crier. Elle  joue son rôle de victime avec zèle, ce qui augmente la fureur du cinglé  qui redouble d'insultes.
Enculée, enculée, occupe-toi mieux de ton gamin, tu le laisses tout faire! Tu en fais un véritable voyou! Tu le pourris, ce petit merdeux!
Il la menace de lui couper les vivres, lui gâche ses soirées télévisées, lui massacre sa vie.
Caty travaille dans l'agence immobilière, elle a un salaire. Je ne comprends pas son obstination à rester auprès de Clairon. Elle nous accompagne lors de virées minables que j'invente pour me soustraire à un tête-à-tête insupportable maintenant.
Je l'ai convaincu de prendre des photos des enseignes lumineuses de Nice. J'ai été surprise de voir arriver Caty et Grégory nous accompagner dans cette galère. Quel plaisir tire-t-elle de ces aventures simulées qui permettent d'occuper "la bête". J'y glane un peu de repos. Mais, elle ?
Impossible qu'il ferme sa gueule cinq secondes...Pourtant, je m'évertue à louer ses talents de photographe. Il repère encore des ennemis, des automobilistes qui ne comprennent rien essuient sa colère.
Il sait que la coupe est pleine. Il évoque ma présence pour ne pas frapper son fils, tout en me faisant endosser le rôle de persécutrice qui se mêle de ce qui ne la regarde pas. Je l'empêche d'éduquer son rejeton, je le dresse contre son père. Il m'accuse de jeter de l'huile sur le feu. Expression, qu'il ne retrouve pas et qu'il cherche, tel Monsieur Jourdain s'exerçant à la prose.  Du feu, sur l'huile jettes-tu ?
La présence de Caty l'indispose. Sa rancoeur explose contre elle.  Je m'insurge, ça ne fait qu'envenimer le drame qui couve.
Il menace de m'éclater la bouche.
- Antibes, 24 mai 1998.
J'ai adressé un mot d'excuse à la psychiatre d'Antibes, la seule qui ait levé le voile sur une question que je n'avais pas posée...
Clairon, que je n'ai pas invité, a modifié mon emploi du temps, je n'ai pas su m'en dépêtrer. Il ignore mon adresse, je lui ai donné rendez-vous sur le parking de Casino. Il souhaite que je lui fasse un chèque pour la cantine de Grégory. Six mois, que j'ai clôturé le compte bancaire dont il se servait... Je promets de lui envoyer.
J'ai annulé la séance du 29 mai chez la psychiatre.  Je ne pars qu'une semaine chez un ami,  nous irons à la féria de Nîmes. Je ne l'ai pas vu depuis vingt ans, j'aime entendre sa voix ironique et calme...Il dirigeait le théâtre à Lyon. Au téléphone, il raconte qu'il a fui Paris où il montait un spectacle, qu'il a tout abandonné et s'est réfugié dans les Cévennes. Je n'imagine pas l'effondrement...J'ignore encore que je n'ai plus rien à faire sur la Côte d'Azur et que je suis en partance ...
Je  remets les médicaments que je n'ai pas pris au centre social d'Antibes. Aux dernières infos, j'entends que les femmes tuent vingt fois moins que les hommes, mais dans quatre vingts pour cent des cas, elle suppriment leur compagnon.
 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Nouveaux vaccins, traitements… : des pistes pour protéger les plus fragiles
Avec des vaccins peu efficaces pour limiter la transmission d’Omicron, le raz-de-marée des infections se poursuit. Si une quatrième dose est écartée, des vaccins plus adaptés et de nouveaux traitements sont attendus pour aider à protéger les plus vulnérables.
par Rozenn Le Saint
Journal — Énergies
Nord Stream 2 : le gazoduc qui ébranle la diplomatie allemande
Entre intérêts économiques et alliances, Nord Stream 2 se retrouve au cœur des contradictions de la politique allemande. Sous pression, la coalition gouvernementale accepte finalement que le gazoduc construit pour écouler le gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique soit inclus dans les sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine.  
par Martine Orange et Thomas Schnee
Journal
Aux jeunes travailleurs, la patrie peu reconnaissante
Dans la droite ligne de 40 ans de politiques d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, le gouvernement Macron s’est attelé à réduire « le coût du travail » des jeunes à néant. Selon nos invités, Florence Ihaddadene, maîtresse de conférences en sociologie, et Julien Vermignon, membre du Forum français de la jeunesse, cette politique aide davantage les employeurs que les jeunes travailleurs et travailleuses.
par Khedidja Zerouali

La sélection du Club

Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot