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Billet de blog 8 janvier 2026

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Refusons la stigmatisation islamophobe du calot à l'hôpital public !

Le 10 novembre 2025, Majdouline B., infirmière à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, a été licenciée. La raison officielle ? « Port d'une tenue vestimentaire inadaptée, un couvre-chef, et refus réitéré de l'ôter malgré les demandes ». Si le tribunal administratif a suspendu, ce 6 janvier, la révocation dans l’attente d’un jugement au fond, derrière ces mots, se cache une chasse aux employées perçues comme musulmanes.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Radiée pour un calot : la laïcité comme arme de discrimination

Le 10 novembre 2025, Majdouline B., infirmière à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, a été licenciée. La raison officielle ? "Port d'une tenue vestimentaire inadaptée, un couvre-chef, et refus réitéré de l'ôter malgré les demandes".

Derrière ces mots, se cache une chasse aux employées perçues comme musulmanes portant un calot ou une charlotte, de la part de la direction de l'AP-HP. Celle-ci vise tout particulièrement les femmes racisées, et s'appuie sur la charte de la laïcité de 2023 de l'APHP. Cette dernière précise que "la jurisprudence administrative est venue rappeler à plusieurs reprises que tout signe peut devenir religieux par la volonté de celui qui le porte et ainsi être considéré comme un « signe religieux par destination » (Tribunal administratif de Montreuil, 25 janvier 2019, n° 1800133)".

L’islamophobie genrée de l’hôpital

Or, Majdouline B. n'a jamais exprimé le fait qu'elle portait un calot pour des raisons religieuses. Ce qui se joue ici, c'est une présomption de son appartenance religieuse en raison de son nom et de son apparence physique. L'intention religieuse "par destination" du calot est posée par un regard extérieur, celui de la direction, et non pas par la personne qui le porte. Et il l'est d'une manière fondamentalement discriminatoire, c'est à dire en opérant un traitement différentiel entre les personnes en raison de leur appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une race, une religion déterminée.

Ces discriminations touchent particulièrement les femmes et sont profondément ancrées dans une histoire coloniale française qui considère les femmes voilées comme soumises aux hommes de leur communauté et à des croyances sexistes. Ce faisant, leur agentivité est complètement niée. Cela participe à la construction des préjugés racistes et à invisibiliser le patriarcat présent dans l’ensemble de la société.1

Aujourd'hui, des soignantes qui portent le calot vont au travail avec la peur quotidienne de recevoir des réprimandes de la part de leur hiérarchie. Cela est d'autant plus vrai pour les étudiantes, qui sont dans une situation de vulnérabilité face à leur encadrant·es. Nombre d'entre elles renoncent à des carrières hospitalières pour échapper à cette suspicion et cette traque permanente. En outre, cette ambiance peut affecter fortement la santé mentale, et n'est pas propice à l’épanouissement professionnel et à des prises en charge optimales.

La santé publique, une simple variable d’ajustement du racisme ?

Dans un contexte de pénurie criante de soignant·es à l'hôpital public, on peine à comprendre comment on a pu en arriver là. Le principe de laïcité ne suppose pas la neutralité religieuse DANS l’espace public mais la neutralité DE l’espace public. Comment peut-on virer une infirmière qui a eu pour seul tort de porter un peu "trop" une charlotte ? Comment peut-on prioriser une laïcité dévoyée face au besoin de personnel·les nécessaires aux soins des patient·es ?

Il n'est possible de concevoir cette insanité que dans la continuité des offensives racistes et islamophobes mises en place, sous-couvert de laïcité, depuis la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques. 

La construction de la laïcité comme instrument d’exclusion

Cette loi interdisant le port du voile à l'école est un tournant majeur, en ce qu'elle restreint la liberté de conscience et la liberté d’expression garanties par la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette dernière n’est pas une loi qui consacre un athéisme d'État mais une loi qui protège la liberté religieuse, y compris dans l'espace public. Alors que la loi de 1905 distingue clairement le vêtement du comportement, désormais, tant le vêtement que le comportement sont considérés comme des actes de propagande religieuse. Aristide Briant, rapporteur de la loi de 1905, avait ainsi précisé son opposition à l’interdiction d’un vêtement religieux : « Le silence du projet de loi au sujet du costume ecclésiastique n’est pas le résultat d’une omission mais bien au contraire d’une délibération mûrement réfléchie. Il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat plus que problématique, le reproche d’intolérance et même d’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule, que de vouloir par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements ».2

En outre, la laïcité s'applique pour la première fois aux usager·es du service public, et non pas aux employé·es. Cela s'accentue avec l'interdiction du port de l'abaya dans les écoles en 2023 ; il revient désormais aux enseignant·es de juger si une tenue est 'religieuse', en se basant sur leurs connaissances (réelles ou supposées) des religions, notamment l'islam.

Julie Arroyo, Maîtresse de conférences en droit public, met en garde sur la confusion de la notion de “signe religieux par destination” : “Cette catégorie paraît reposer sur une approche subjective : « c’est bien la volonté [du porteur] qui donne son sens au signe ». En même temps, elle s’écarte des théories de l’auto-perception, dans la mesure où « cette volonté n’est pas attendue [du porteur], elle lui est imputée à partir d’une approche objective de la situation. […] Est mise sous contrôle la signification subjective [du porteur], qui n’est pas maître d’imposer son interprétation du signe ». Cette oscillation entre une approche subjective et objective contribue à la confusion. […] L’approche, en ce qu’elle repose sur « ce qui se dit traditionnellement sans vraiment savoir », ouvre également la porte aux « amalgames » faciles, aux stéréotypes, aux préjugés, voire aux discriminations” 3.

Cette dynamique de "charte de laïcité" toujours plus restrictive et ciblant plus ou moins explicitement l'islam s'inscrit dans une histoire raciste que la chercheuse Christine Delphy analysait déjà en 2008 : "L’islam n’a jamais été que toléré en France à condition d’être discret, de préférence en sous-sol. [...] Quand les dominés ne se cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont alors d’autre choix que de les rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le patron. C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard." 4

Actuellement, cette chasse aux couvres-chefs s’inscrit dans un regard raciste qui perçoit les femmes voilées comme des porte-étendard de l’islamisme. Bruno Retailleau, alors Ministre de l’Intérieur, affirmait ainsi en février 2025 que « pour les islamistes, le voile est un étendard ». Cette vision, assimilant un vêtement religieux à une doctrine politique, s’affilie à une représentation complotiste de l’islam qui le présente comme un tout uniforme, dangereux et incompatible avec la République.

Les discriminations ne se limitent pas aux professionnelles

Cette instrumentalisation de la laïcité à des fins islamophobes pose question sur l'accueil qui est fait aux patient·es musulman·es à l'hôpital, et plus généralement aux garanties que nos services publics offrent à leurs usager·es en terme d'égalité de prise en charge. Ainsi, le récent rapport du Défenseure des droits relève entre autre les éléments suivants :

"Des personnes de confession musulmane ont témoigné [...] de situations dans lesquelles elles ont été renvoyées d’un lieu de soins lorsqu’elles étaient vêtues d’un voile religieux, parfois dès leur arrivée en salle d’attente pour un rendez-vous programmé, au motif de la « laïcité du cabinet ». Cette situation fait écho à une récente étude de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne : une personne musulmane sur dix déclare avoir été confrontée à des discriminations racistes dans les services de santé au cours de l’année. (FRA, Being Muslim in the EU, 2024, p. 33)". De plus, "L’accès aux examens cliniques des patientes de confession musulmane portant le voile est également trop fréquemment conditionné au retrait du foulard.5

Comment cette demande peut-elle apparaître légitime et banale, quand elle consiste en demander à une patiente d'enlever un vêtement qu'elle veut garder, alors même que cela ne change en rien la pertinence de l'examen ? 

Dans un contexte de montée de l'extrême-droite, dont les thèmes et propositions législatives sont activement repris par la droite dans et hors du gouvernement, il est urgent d'agir !

Cette chasse aux calots n’a rien à voir avec la laïcité : c'est une démonstration de plus de l'islamophobie d’État. Rappelons tout de même que le calot fait partie de la tenue soignante en qualité d’EPI (équipement de protection individuelle), et qu’il apparaît d’ailleurs sur une des photos de la page d’accueil du site de l’AP-HP. En ciblant des soignantes musulmanes, ou supposées l’être, les directions hospitalières renforcent un climat raciste largement entretenu dans l’espace médiatique et politique. Par l'humiliation et l'intimidation, elles font passer l’idée que la direction peut contrôler jusqu’à l’apparence des agents, les sanctionner sur de simples soupçons, et limoger celles qui refusent de se soumettre. Elle fait ainsi pression sur l’ensemble des employé·es pour leur faire accepter des conditions de travail indignes. Cela participe à la division entre les travailleur·euses et contribue à entraver leur solidarité et leur lutte pour de meilleures conditions de travail.

C’est une diversion cynique face aux vrais scandales : sous-effectif chronique, manque de moyens, fermetures de lits, salaires trop faibles, formation maltraitante. Alors que l'hôpital public est à bout de souffle, la direction de l'AP-HP choisit le harcèlement, provoque des départs et va jusqu’à congédier celles et ceux qui font vivre l’hôpital au quotidien.

Unissons-nous pour défendre un hôpital public et solidaire, debout face aux violences racistes et aux discriminations !

Leur racisme, nos calots

Depuis la médiatisation de cette injustice, on peut voir sur les réseaux sociaux des soignant·es qui se filment en train d’enfiler un calot avant d'aller travailler, en soutien à l’infirmière licenciée. Portons tous et toutes le calot au travail en soutien à toutes les victimes de l'islamophobie à l'hôpital !

Co-signataires :

  • Pour une Santé Engagée et Solidaire
  • CQFD (Carabin.e.s Queers Féministes Décoloniaux)
  • Le collectif Soin
  • CLIT (Collectif Libre et Inclusif pour Tou·te·s)
  • ASAP (Assemblée des Soins Antiracistes et Populaires)
  • Collectif Soigner ou Saigner SOS

Sources :

1. Femmes musulmanes contre les violences sexistes et sexuelles en France, Lallab, 27 mars 2025

2. Prélot, P.-H. (2012). Les signes religieux et la loi de 1905 Essai d'interprétation de la loi portant interdiction de la dissimulation du visage dans l'espace public à la lumière du droit français des activités religieuses. Société, droit et religion, Numéro 2(1), 25-46. https://doi.org/10.3917/sdr.002.0025.

3. Julie Arroyo, «Interdiction des signes religieux : la fin justifie-t-elle les moyens ?», RDLF 2023 chron. n°30 (www.revuedlf.com)

4. Delphy, C. (2008). Classer, dominer : Qui sont les "autres" ? La Fabrique Éditions. https://doi.org/10.3917/lafab.delph.2008.01.

5. Rapport du Défenseure des droits - Prévenir les discriminations dans le parcours de soins, 2025

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