L'esprit républicain face au risque de "démocrature"

Ce n'est pas seulement de la "montée-du-FN" qu'il faut s'inquiéter. C'est dans tout le corps politique que montent des sentiments qui, exprimés dans des positions politiques ambigües, dégradent l'esprit républicain démocratique. Or celui-ci seul peut empêcher qu'un jour la bascule soit irréversible vers la "démocrature", quel que soit le résultat de l'élection.

"Car si la Mafia Fhaine prend le pouvoir , c'est fini , elle l'a elle le garde , seule une guerre civile rétablira une république démocratique". (Un membre du club, le 05/02/17 dans le fil du débat autour de l'article "Marine Le Pen dénonce les «totalitarismes» qui «menacent» la France". (https://www.mediapart.fr/journal/france/050217/marine-le-pen-denonce-les-totalitarismes-qui-menacent-la-france/commentaires#comment-8022983)

 Si nous sommes encore en régime démocratique, la "Mafia Fhaine" ne prend pas le pouvoir. "On" le lui donne. Le "on", c'est une coalition  ou une conjonction d'intérêts hétérogènes permises par les institutions, et produites par le talent des démagogues dans une conjoncture de crise. L'accession démocratique au pouvoir des Orban, Kaczynski, Trump, Erdogan, etc., n'est pas irréversible tant qu'un certain seuil n'est pas franchi dans l'exercice du pouvoir. Pour Trump, les contre-pouvoirs institutionnels sont puissants. En Pologne, comme en Roumanie, on peut avoir espoir dans un mouvement populaire massif. En Hongrie, c'est incertain. En Turquie, comme en Russie, la transformation en "démocrature" est peut-être déjà irréversible.

Et chez nous ? Il y a de quoi s'inquiéter, c'est sûr, mais pas seulement de la "montée-du-Fhaine". C'est dans tout le corps politique que montent les sentiments qui, exprimés dans des positions politiques ambigües, peuvent permettre qu'un jour la bascule soit irréversible vers la "démocrature".

 

Que devient l'esprit républicain si la corruption apparaît comme un moindre mal ?

"Plutôt l'escroc que le facho". Combien de ceux qui ont voté Chirac contre Le Pen père en 2002 sont-ils prêts à voter X contre Le Pen fille en 2017 ? Pourtant le père n'avait aucune chance en 2002, alors que la fille en a de sérieuses aujourd'hui. Où est la rationalité de cette position ?  Pour exorciser un risque imaginaire, on a contribué à une dégradation bien réelle de l'esprit démocratique. On s'est auto-intoxiqué avec le spectre de "Hitler-arrivé-au-pouvoir-par-les-urnes". Sauf que Hitler est arrivé au gouvernement par les institutions. Quant au pouvoir, il l'avait déjà "pris" dans la rue au cours des 10 ans de quasi-guerre civile qui ont rendu possible l'accession des nazis au gouvernement. Il suffit de se rappeler que Hitler avait à sa disposition une force para-militaire de 500 000 hommes armés avant 1933, pour réaliser cela. En 2002, le vrai mouvement n'était pas de combattre le danger imaginaire d'une "prise du pouvoir" par le "Fhaine", mais d'exprimer une honte, celle d'admettre que Le Pen représentait une partie de la France, moisie, rance, mais bien réelle. Accepter de voter hier pour "l'escroc" Chirac et refuser de le faire aujourd'hui pour "le banquier" Macron, cela détruit l'esprit républicain et prépare le terrain à une possible bascule irréversible.

 "Plutôt l'escroc que le facho" était déjà discutable, mais que dire de : "le banquier = la facho" ?

 

Que devient l'esprit républicain si l'on invoque la puissance magique de l'insurrection ?

" ... une 6ème république, qui me semble en effet indispensable au regard de la 5ème république et de sa vocation monarchiste".  (Un autre membre du club, sur le même fil). Pourquoi invoquer une "n-ième République" plutôt que réformer La République? CINQ républiques, n'est-ce pas déjà beaucoup? Et a-t-on oublié ce que signifie vraiment le passage d'une "république" à l'autre dans notre expérience historique? Selon les cas, séparément ou ensemble : écrasement militaire, effondrement du régime, guerre civile, coup d'état, dans tous les cas crise nationale profonde, face à laquelle l'insurrection populaire n'est qu'un dernier recours, et souvent fausse victoire. L'invocation de la "6 ème République" est celle d'un imaginaire insurrectionnel, au service d'une stratégie purement électorale. Mélenchon, Hamon, Montebourg etc. oublient (ou font semblant d'oublier) que ce n'est pas une Assemblée constituante qui produit de nouvelles institutions, car elle-même ne peut exister que produite par une insurrection, sous une forme ou sous une autre, qui aurait déjà mis par terre les institutions vermoulues et dicté les nouvelles. Mais ils croient ou feignent de croire qu'une victoire électorale, obtenue selon les règles du jeu, pourrait avoir le même effet qu'une insurrection, qui subvertit les règles du jeu. Or lorsque l'on regarde les réformes concrètes qui seraient au menu de la "Constituante", quelles sont celles qui ne pourraient être réalisées par une réforme de la Constitution actuelle (qui elle-même n'est qu'une modification partielle de la précédente)?

En mobilisant un imaginaire insurrectionnel au service d'une stratégie électorale, on dégrade l'esprit républicain et on prépare le terrain à ceux qui feront appel à cet imaginaire pour instaurer une "démocrature", à des Orban français qui ne viendront pas forcément du FN...

 

Que devient l'esprit républicain si l'on dénie l'économie ?

Combien ça coûte ? Et la bêtise combien elle coûte ? Le savoir est un investissement, pas une dépense” (Mélenchon. Mais Hamon aurait sans doute pu en dire autant, à propos du revenu universel...).  Laisser Mélenchon ou Hamon s'en tirer par cette pirouette, c'est accepter d'esquiver avec eux la vraie question des finances publiques. Car un investissement, qu'il soit dans la brique ou dans le savoir, est une dépense, et doit donc se financer. Faire croire ou laisser croire qu'une relance de la demande permettra de recréer des marges de manœuvre budgétaire sans qu'il soit nécessaire de réduire les déficits publics, c'est dégrader l'esprit républicain, car c'est préparer le terrain à ceux qui exploiteront la désillusion et la rancœur produites par l'échec (prévisible, hélas) d'un tel projet.

Il reste à Mélenchon, qui semble si fier de s'être manifesté simultanément à Paris et à Lyon, de nous montrer qu'il marche aussi sur l'eau et multiplie les pains et les poissons pour nourrir le peuple de France.

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