Islam et panique morale -I- La perception de la menace islamique en Europe

Le 28 octobre, alors que l’Hôtel de Ville de Paris accueille la remise du « prix de la laïcité », une journaliste est priée de retirer son voile. Est-ce une « provocation » pour une femme de venir voilée à une manifestation laïque ? Cet incident peut être vu aussi comme un glissement symbolique de la laïcité, d’un principe de séparation et de neutralité, vers une pratique de défense identitaire.

par Jeanne Prades

La perception de la menace islamique en Europe et la singularité française 


 

Le 28 octobre, alors que l’Hôtel de Ville de Paris accueille la remise du « prix de la laïcité » organisée par le Comité Laïcité République (CLR), une journaliste de l'hebdomadaire franco-turc Zaman France, Suheda Asik, est priée de retirer son voile par une organisatrice. Si la Mairie de Paris s’est désolidarisée de cette initiative, le CLR a évoqué la possibilité d’une « provocation » de la part d’une femme de venir voilée à une manifestation laïque[1]…  

D’aucuns y verront un paradoxe ou une bévue, d’autres, au contraire, la plus grande cohérence. Cet incident peut être vu aussi comme un signe, parmi tant d’autres, du glissement symbolique de la laïcité, d’un principe juridique de séparation et de neutralité, vers un discours et une pratique de défense identitaire. La question posée une fois de plus est évidemment celle de la perception de l’islam en France. Mais la différence des réactions dans d'autres pays européens face à ce genre de situation amène à poser une autre question : en quoi cette perception diffère-t-elle chez nos voisins, et comment cela nous permet-il de mieux comprendre notre singularité ?   

 

L'après 11 septembre : une "panique morale" globalisée ?

« Cet islam sans gêne » (Le Point), « Le mensonge du multiculturalisme » (Focus), « Le cauchemar de l'Eurabia » (The Spectator), ont fait régulièrement la Une des grands hebdomadaires européens en ce début de siècle. Du 11 septembre 2001 aux révolutions arabes, chaque événement touchant de près ou de loin le monde arabo-musulman a été l'occasion d'un véritable déferlement médiatique sur la question de l'islam en Europe.

Aussi le nouveau populisme européen ne se limite-t-il plus aux « extrêmes » mais se recentre, témoignant d’une alliance « contre nature » entre réactionnaires et progressistes sociaux. En Suisse, c’est l’Union Démocratique du Centre qui a fait interdire les minarets. En Norvège, c’est le Parti du Progrès qui combat l’islamisation dans son programme politique. En France, le Front National a changé de thématique : à l’instar des partis de gauche, il fait de la laïcité le fer de lance de sa lutte contre l’islam. 

 Ce phénomène pourrait s’interpréter comme le symptôme d'une panique morale globalisée au sens de Stanley Cohen[2]. Selon George Morgan et Scott Poynting (Global Islamophobia), celle-ci trouverait son origine dans les attentats du 11 septembre 2001 qui auraient fait apparaître l'islam comme le nouvel ennemi d'après Guerre Froide.

Dans cette période perçue comme apaisée, les attentats de New York ont représenté l’horreur et l’inconcevable. Les cadres de références et d’interprétations du monde ont été bouleversés. Le besoin de combler un vide narratif s’est traduit par une globalisation de la vision huntingtonienne du clash des civilisations[3] à l’échelle mondiale et le déplacement global de l’axe d’opposition Est/Ouest à l’axe Nord/Sud dans la perception de la menace au niveau occidental.

Il semble donc que les attentats du 11 septembre ont constitué une date charnière dans l’appréhension de l’islam et des communautés arabo-musulmanes en Europe occidentale[4]. Par la suite, des événements liés à ces populations ont connu un retentissement médiatique et politique intense et généralisé. Les soulèvements de 2010-2011 ont donné lieu à des interprétations et interrogations variées dans la presse européenne. Ils ont été perçus en France comme un « printemps arabe », mais cette appellation n’a pas été autant utilisée dans les medias britanniques et allemands.

Par ailleurs, les caricatures de Mahomet publiées par un journal danois le 30 septembre 2005 ont déclenché de vifs débats sur la liberté d’expression en Europe, et des contestations violentes dans le monde arabo-musulman. Il n’est pas utile de rappeler avec quelle intensité cette question est revenue dans l’actualité avec l’attentat de janvier 2015 contre Charlie hebdo.

 

Une panique morale proprement française ?

L'étude de trois grands hebdomadaires européens (Focus, The Spectator, Le Point) sur ces moments médiatico-politiques montre bien les variations dans la perception de la « menace islamique » dans nos pays d’Europe occidentale, du moins dans la période qui a précédé la cristallisation de cette menace dans l’émergence de Daech à partir du chaos syro-irakien.

Si le 11 septembre a réactivé la théorie du choc des civilisations dans les trois magazines, la conception de la menace a traduit des sensibilités spécifiques à chaque société : elle apparaît « terroriste » dans Focus, « civilisationnelle » dans The Spectator et « sociétale »[5] dans Le Point. Seul le cas français semble en effet répondre aux critères développés par Stanley Cohen : volatilité, hostilité, projection, disproportion, consensus.

Par ailleurs, l’« affaire des tchadors » de 1989 suggère que la problématisation et la construction médiatique de l’islam avait déjà commencé bien avant le 11 septembre en France. Cette affaire semble avoir été un premier moment de panique morale. Le caractère volatile du phénomène est à la fois validé et nuancé dans notre étude. L’islam fut déjà construit en Folk Devil à la fin des années 1980 à travers les filles voilées de Creil, si l’on en croit l’analyse détaillée de Thomas Deltombe, puis le phénomène se serait peu à peu essoufflé. Les attentats de 2001 n’ont donc pas déclenché la problématisation de l’islam mais l’ont réactivée, cimentée puis elle s’est banalisée : la panique n’est plus volatile aujourd’hui, la thématique de l’islam et des musulmans de France est devenue récurrente dans la sphère publique. 

L’hostilité singulière manifestée dans Le Point témoignerait d'une panique morale proprement française, fondée sur la projection d’une mémoire coloniale conflictuelle sur le cadre interprétatif de l’islam et des musulmans. Un cadre qui oppose au musulman modéré, intégré au Nous national, le musulman intégriste, figure de l'Autre, incompatible avec les valeurs de la République.

 

Une mémoire coloniale conflictuelle

On peut envisager en effet cette singularité comme l’expression d’un ressentiment latent issu de l’expérience coloniale avec les peuples du Maghreb, en particulier le peuple algérien. Perdue politiquement plus que militairement, la guerre d’indépendance de l’Algérie aurait ouvert une plaie dans l’identité française : le retour des français d’Algérie et la sédentarisation, dans l’hexagone, d’un nombre important d’anciens « colonisés » auraient favorisé une crise identitaire liée à la mémoire[6]. Le ressentiment de la communauté dite « pied noir » se serait diffusé, notamment grâce à son influence médiatique et son poids électoral dans le Sud, comme grille de lecture de l’islam en France. En miroir, le « rejet » apparent de la société française par certains individus issus de cette immigration postcoloniale entretient une dynamique conflictuelle où immigration et mémoire coloniale semblent inextricablement liées dans l’imaginaire collectif.

De son côté, l’Allemagne n’a pas, ou très peu, de passé colonial et la présence de l’Islam sur son territoire découle principalement d’une alliance économique avec la Turquie, qui prolonge elle même une ancienne alliance avec l’Empire ottoman. De même, la continuité politique et économique entre l’Empire colonial et le Commonwealth se traduit sans doute par une expérience plus pacifique et positive dans la mémoire britannique.

Si c’est l’accès à la citoyenneté d’un ensemble d’individus autrefois « sujets » qui a contribué à un processus d’altérisation du musulman en France, un détour par la citoyenneté dans les autres sociétés européennes pourrait être une voie explicative. En Allemagne, le jus sanguinis signifie généralement que les étrangers résidents n’intègrent pas la communauté nationale, même si la législation a beaucoup évolué depuis quelques années. Par ailleurs, au contraire de la France, la présence de la communauté turque découle d’un accord de main d’œuvre passée entre pairs en 1961, et cette population n’est donc pas passée d’une condition de dominée à celle d’égale. Au Royaume-Uni, le statut souple de « citoyen britannique » accordé aux ressortissants des anciennes colonies évoque plus une continuité qu’une « fracture coloniale », au sens que les postcolonial studies ont donné au cas Franco-algérien.

 

Une "nouvelle  laïcité" comme rempart identitaire

L’un des signes de cette sensibilité spécifique serait la mobilisation systématique et souvent disproportionnée de la « laïcité » en défense de l’identité française. Cette focalisation sur les signes religieux musulmans depuis une vingtaine d’années ferait écho à la question rhétorique mainte fois posée dans le débat public sur la compatibilité de l'islam avec la démocratie.

Il semble que la mobilisation du cadre laïque est à la fois cause et conséquence de la panique morale française. Cause car la tradition laïque spécifiquement française s’est traduite par l’émergence de mouvements qui, soit par anticléricalisme, soit par attachement à une laïcité de tradition catholique, expriment une réticence à la visibilité de l’islam. Et conséquence car le cadrage colonial explique en partie, me semble-t-il, que la laïcité ait changé de contenu et qu’elle soit devenue depuis les années 2000, le recours rhétorico-légal majeur face à l’implantation de populations explicitement musulmanes sur le territoire. En effet, le rapport Baroin Pour une nouvelle laïcité, commandé par l’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin en 2003, a fait pour la première fois référence à l’« identité nationale » dans un contexte de problématisation du foulard islamique. Depuis, le principe laïque n’est plus invoqué comme une simple norme régissant les pouvoirs publics, mais comme un pilier fondateur de l’identité française s’appliquant à la société dans son ensemble, et aux citoyens eux-mêmes. S’est ensuivie l’interdiction, par la loi, du port du foulard à l’école publique en 2004, qui a ouvert une décennie marquée par des débats opposant la laïcité et l’expression de la foi musulmane en France. À « Liberté, Égalité, Fraternité » semble donc s'ajouter aujourd'hui Laïcité.

 

Des luttes pour la reconnaissance dans un pays réticent au pluralisme religieux ?

Une seconde hypothèse, fondée sur la sociologie historique et celle des religions, pourrait peut-être expliquer la particularité française de tradition catholique face à ses voisins plus influencés par la Réforme. Elle permettrait notamment d’éclairer un rapport différent au pluralisme religieux, dont le débat canadien sur une « charte de la laïcité » semblait être l’illustration. Le Québec, majoritairement catholique, y était plutôt favorable alors que les provinces anglophones, majoritairement protestantes, s’opposaient à une éventuelle diffusion de la charte au niveau fédéral.

On pourrait ainsi émettre l’hypothèse que le pluralisme religieux, et par conséquence l’acceptation de l’islam, serait plus en accord avec un contexte réformé en Grande Bretagne ou biconfessionnel en Allemagne, qu'avec le contexte français où l’Eglise catholique fut très longtemps hégémonique. Je n’affirme pas ici que la réticence au pluralisme religieux serait le propre du catholicisme en tant que religion mais peut être une conséquence de l’hégémonie sociale et culturelle qu’a longtemps exercé l’Eglise catholique en tant qu’institution.

Enfin, dans une perspective analogue à celle des labelling theories, l’hypothèse de la résurgence du religieux dans une société désenchantée, développée par Olivier Roy ou Leila Babés, ou celle d’une « lutte pour la reconnaissance » des minorités proposée par Axel Honneth, permettraient de mieux saisir ces phénomènes de repli identitaire comme des processus sans doute réciproques.

En effet des éléments comme le port du voile, les attitudes sectaires ou le repli identitaire, seraient autant de modèles de militance proprement occidentale et indépendante des acteurs islamistes : les tensions liées à l’islam seraient aujourd’hui le produit de son occidentalisation mal vécue. Cette hypothèse permettrait de prolonger l’analyse en la menant non plus du point de vue du narrateur mais de celui des protagonistes musulmans. On verrait ainsi que la réalité dont la panique morale rend compte partiellement n’est pas un phénomène unilatéral mais une dynamique complexe et interactive entre stigmatiseurs et stigmatisés dans un processus de repli identitaire qui est peut-être réciproque.

 

[ Ce billet résume un mémoire présenté en 2013 à l'UFR de Science politique de l'Université Panthéon-Sorbonne : 

La perception différentielle de la menace islamique dans trois hebdomadaires d'Europe occidentale : "une panique morale" française ?

La totalité du texte est accessible sur :       http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00987280/document ]

 

 


[1] Frantz Durupt, « A la remise du « prix de la laïcité », une journaliste sommée de retirer son voile », Libération, 28 octobre 2015 :

http://www.liberation.fr/france/2015/10/28/a-la-remise-du-prix-de-la-laicite-une-journaliste-sommee-de-retirer-son-voile_1409488

[2] Cohen Stanley, Folk Devils and Moral Panics, Londres, Routledge, 1972. Selon lui, trois processus de symbolisation construisent un groupe en « démon populaire » : un mot renvoie à un statut ; des objets représentent ce mot ; la référence à ces objets renvoie directement au statut et aux émotions qui s’y rattachent.

[3] Dans son ouvrage célèbre, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, paru en 1996, Samuel Huntington, professeur en sciences politiques et membre de l’administration Carter, explique au contraire que les conflits vont perdurer sous de nouvelles formes. Ils n’opposeront plus des nations ou des idéologies mais des groupes culturels ou religieux qu’il appelle « civilisations ».

[4] Il y avait eu auparavant l’affaire des versets sataniques et celle des foulards à Creil en 1989.

[5] Selon lui, la sécurité sociétale est « la permanence, à l’intérieur de conditions acceptables d’évolution, des schémas traditionnels de langage et de culture ainsi que l’identité et des pratiques nationales et religieuses », in : Buzan Barry, People, States and Fear, Colchester, ECPR Press, 2007, p. 19.

[6] Voir à ce sujet : Stora Benjamin, La guerre des mémoires : la France face à son passé colonial (entretiens avec Thierry Leclere), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2007.

 

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