Un "Appel des 100" de funeste augure

L'appel des 100 contre le "séparatisme islamiste" pose doublement question. Son intempestivité apparente suggère une volonté stratégique de construire un camp dans une croisade idéologique. Mais surtout, le fait qu'un texte aussi médiocre ait pu être signé par des personnalités aussi éminentes, bien au-delà des quelques bateleurs islamophobes, est inquiétant pour le débat démocratique en France.

 

Si les signataires de cet Appel des 100 intellectuels contre le séparatisme islamiste  se réduisaient aux croisés habituels de l’islamophobie, groupés maintenant sous la bannière du «Printemps républicain », il n’y aurait peut-être pas lieu de s’alarmer. On pourrait n'y voir qu'une nouvelle intervention d’agit-prop pour construire leur camp dans la guerre idéologique qu’ils ont entreprise en vue des prochaines échéances électorales.

L’inquiétant est de trouver parmi les signataires de ce texte des personnalités éminentes de la recherche en philosophie et en sciences sociales dont les travaux ont jusqu'à présent montré la lucidité de leur regard critique et leur exigence méthodologique. L'inquiétant n'est pas qu’elles soutiennent un point de vue dans le débat politique, ce qui est au principe même de ce débat, mais qu’elles aient apposé leur signature à un texte aussi inepte, aussi médiocre dans sa rhétorique que fautif dans sa méthode.

Car enfin cette diatribe enflammée se construit sur une tête d’épingle. Son seul point d’appui dans la réalité est un micro-événement, auquel elle prétend donner la portée d’un signe majeur du « totalitarisme islamiste » qui nous menace, sans se donner la peine d’expliciter le lien entre les deux.

- Le fait lui-même, l’organisation d’ateliers « non-mixtes » par SUD93 , a été débattu contradictoirement en son temps comme il est de règle – les uns relativisant sa portée en évoquant des précédents historiques comme les « groupes femmes » des années 70, les autres alertant sur le risque d’accentuer des clivages et de nourrir des tensions sociétales sans commune mesure avec celles des années 70 – et il est tout à fait légitime d’y voir plus qu’un épiphénomène.

- Le problème est que cette analyse est absente, et que sur la base d'un micro-événement remontant à plusieurs mois, l'"Appel"  bondit soudain sur la tribune pour dénoncer le « totalitarisme islamiste » dont il serait porteur. Pour faire le lien dans ce raccourci osé, une simple invocation à demi-mot de la figure des démons familiers – CCIF, PIR… – semble suffire… Le reste est suggéré, comme s’il allait de soi que des ateliers réservés aux « racisés » s’inscrivaient dans la stratégie maligne d'un "totalitarisme islamiste" dont il ne serait pas besoin de désigner les responsables, tout en affirmant l’évidence du lien entre l'initiative de SUD93 et la « laïcité menacée », la persécution à venir des femmes qui « ôtent le voile et sortent dans la rue », etc…

- « Le nouveau séparatisme avance masqué. Il veut paraître bénin, mais il est en réalité l’arme de la conquête politique et culturelle de l’islamisme ». Qui est derrière?  Le texte peine à être plus précis que la simple évocation suggestive  – « certains animateurs » liés aux démons familiers  — mais il construit de manière purement verbale une personnification de la figure de l’ennemi: «l’islamisme a prévu de… », «l'islamisme veut être à part », «l'islamisme rejette les autres », « l'islamisme déteste la souveraineté démocratique », « l'islamisme se sent humilié »… Bref l’ «islamisme » se voit doté de volontés et de sentiments hostiles,  d’une personnalité maligne... Mais qui est-il dans la réalité

- Le texte serait bien en peine de le dire, d’autant que, parmi les démons familiers évoqués suggestivement  – Marwane Muhammad pour le CCIF, Houria Boutelja pour le PIR, auxquels on aurait pu ajouter feu Tariq Ramadan, si les flammes de l’enfer ne le léchaient pas déjà… — aucun ne remet en cause la laïcité telle qu’elle fait consensus dans la société française, et ils ont tous explicitement affirmé leur soutien à la Loi de 1905.

- Avec une telle inconsistance rhétorique et méthodique, la vraie logique de ce texte ne semble pas être de s’inscrire dans un débat pluraliste mais de tracer une ligne de front face au camp ennemi. Mais qui est l’ennemi? Qui incarne autour de nous et parmi nous la figure démoniaque de l’ «islamisme qui veut…, qui rejette…, qui déteste… »?  On ne sait trop si cette figure désigne une frange d’extrêmistes prêts à subvertir la République ou si elle englobe tous ceux qui s'en rendraient complices en ne rejoignant pas la croisade islamophobe.

Si cet « Appel des 100 » est significatif de quelque chose, compte tenu de l'autorité morale et scientifique des personnalités qui se sont laissé aller à le signer, au-delà des bateleurs habituels,  c'est de l'affaiblissement du débat démocratique en France, non pas sous la menace insidieuse d'un ennemi masqué, mais sous l'effet d'une panique morale persistante.

 

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