Quelles sont les vraies limites du sacré dans notre République?

Pierre Prades - Le dimanche 11 janvier aura été un instant de grâce dans la communion républicaine. On peut encore espérer qu'il pourra être aussi un moment de refondation de notre pacte national autour de la liberté d'expression et de la laïcité, dont nous mesurons tous le prix aujourd'hui.

Pierre Prades

Le dimanche 11 janvier aura été un instant de grâce dans la communion républicaine. On peut encore espérer qu'il pourra être aussi un moment de refondation de notre pacte national autour de la liberté d'expression et de la laïcité, dont nous mesurons tous le prix aujourd'hui. Mais cela passera sans doute par un réexamen de certains choix collectifs que nous avons faits ces dernières années et qui nous engagent dans des impasses, comme on a pu le constater au cours de la dernière semaine avec la lourdeur des condamnations pour « apologie du terrorisme » et la réaffirmation incantatoire du culte de la laïcité républicaine.

Que signifie cette unanimité proclamée sur une liberté qui se limite à rire de ce qui ne nous offense pas? Comment ne pas s’inquiéter de voir des dizaines de jeunes paumés condamnés à des mois ou des années de prison ferme pour leur incontinence verbale, alors que par ailleurs on s’alarme de la contagion djihadiste dans nos prisons surpeuplées ? Où est la sagesse d’un ministre qui lance illico une énième poursuite pénale contre Dieudonné suite à une énième boule puante sans conséquences ? Oui, sans conséquences, car qui peut sérieusement penser que la haine meurtrière des Merah, Kouachi et Coulibaly aurait été différente si Dieudonné n’avait pas existé ?

Il faut avoir complètement oublié ce qu’est la religion pour croire que seuls « certains musulmans » ont été offensés par les caricatures de Charlie. Tous les musulmans ont pu se sentir offensés. Il ne s’agit pas de leur dénier cette offense mais de leur demander de la tolérer. Or cela n’est possible qu’au prix d’un examen critique de plusieurs choix sur lesquels un consensus s’est établi en France au cours des dernières décennies.

- Nous croyons avoir définitivement dépassé la question religieuse par la laïcité, alors que celle-ci a été un compromis pragmatique avec une Eglise catholique qui se voulait hégémonique. La société française professe aujourd’hui une sorte d'antireligion catholaïque, avec la même difficulté que l'Eglise catholique à accepter le pluralisme religieux. Elle brandit une laïcité identitaire comme un antidote dans une panique morale face à l'islamisation. Il faut l'arrogante ignorance de Caroline Fourest pour qualifier de 
"concession à l'obscurantisme" la réserve avec laquelle les médias 
anglo-américains ont traité la dernière couverture de Charlie, alors 
qu'il s'agit peut-être du simple respect d'un sentiment religieux que 
nous-mêmes prétendons dénier.

 - Nous sacralisons cette « laïcité » mythique contre un « multiculturalisme » fantasmé, et nous prenons des mesures qui rendent chaque jour plus difficile de faire droit à la présence des musulmans dans la communauté nationale. Nous transformons des problèmes marginaux en phobies nationales (voile, hallal, etc.) et tendons à faire des musulmans de France des ennemis intérieurs « dormants ». Le Pen a bien exprimé l'imaginaire postcolonial inavoué de beaucoup de Français en faisant de Mohammed Merah un « nouveau fellagha ».

- Nous cultivons une conception étroite et petite bourgeoise de la liberté d'expression. Dans une France qui s'affirme hautement « laïque », on peut blasphémer des religions qui nous sont devenues indifférentes (selon les laïcards on doit même en rire, pour la salubrité publique), mais on ne peut blasphémer la Shoah, que nous avons sacralisée. Le cas de Dieudonné est très symptomatique sur ce point. La plupart de ses condamnations n'auraient pu être prononcées sans la loi Gayssot, qui a, fonctionnellement, la place d’une loi anti-blasphème : elle crée autour de certains thèmes un halo de sacré, dans lequel des faits et gestes triviaux deviennent condamnables. Or personne à ce jour n'est capable d'expliquer ce qu'il y a de plus incitatif à la haine dans une quenelle ou même dans  un "shoananas" que dans les innombrables caricatures de Charlie ridiculisant les arabo-musulmans ( et pas seulement "leur religion"). Le seul argument présent pour l'instant dans le débat public est que l'un est interdit par la loi et l'autre pas. Mais c'est précisément ce que demandent les ultra-religieux : que le blasphème soit lui aussi interdit... Une solution plus sage et plus conforme à notre tradition de liberté, c'est de ne pénaliser ni l'un ni l'autre.  

- Nous élevons ainsi un obstacle central à l'intégration des jeunes citoyens d'origine arabo-musulmane dans le pacte national, même si la plupart d’entre nous ne voient pas le rapport. On ne peut vouloir convaincre ces jeunes citoyens qu'il est légitime de profaner ce qui, dans leur famille, est tenu pour sacré (la religion)  tout en condamnant ceux d'entre eux qui blasphèment, par des "quenelles" ou autres, ce qui est tenu pour sacré par la République (la Shoah). Ces deux positions sont incompatibles, et des jeunes issus de l'immigration extra-européenne ne peuvent adhérer sincèrement à ce modèle. Il faut admettre que la sacralité de la Shoah est fondée sur une mauvaise conscience européenne qu' ils ne se sentent pas tenus de partager. Une telle discordance sur ce que les citoyens doivent tenir pour sacré fait partie des pièges que nous nous sommes tendus à nous-mêmes. Cela aiderait nos profs de collège à faire accepter les valeurs de la République si l'on cessait de pourchasser des jeunes pour des "quenelles" et autre boules puantes sans conséquences.

- Nous laissons notre imaginaire collectif se pénétrer peu à peu de la perspective d'une épuration ethnique. Cela fait des années que des politiques et des intellectuels posent la question rhétorique de la compatibilité de l'islam avec la démocratie. Aujourd'hui Zemmour et Houellebecq ne font que mettre en récit cette phobie de l'islamisation, pendant que la Gauche et les Républicains continuent à se faire peur avec Marine Le Pen. Les uns et les autres ne voient pas que ce qui émergera dans l'espace politique, si cette phobie de l'islamisation continue à le polariser, ce ne sera plus du Le Pen mais du Milosevic, c'est-à-dire un courant ethnico-nationaliste qui proposera aux Français de « se défendre » en expulsant ce corps étranger qui les menace. Bref, les conditions se créent, progressivement et symétriquement, d'une guerre civile sur des bases ethnico-religieuses. François Hollande a prononcé les mots qu’il fallait sur ce point le 15 janvier. Il était plus que temps.

J'ai fait partie de ceux qui croyaient que Charb et ses amis n’étaient que des consommateurs de liberté, se contentant de ridiculiser ce qui nous était indifférent sans toucher aux vrais points sensibles. Je reconnais aujourd'hui qu'ils nous ont au contraire donné, au prix de leur vie hélas, un nouvel espace de liberté commune à conquérir. Encore faut-il ne pas nous tromper de chemin.

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