Céder à l'UE le siège de la France au Conseil de Sécurité?

Il sera facile de rejeter la proposition du vice-chancelier allemand, tant elle méconnaît la nature de l’Onu, dans ses principes comme dans sa réalité historique. Et c’est probablement ce que se contentera de faire la classe politique française, s’épargnant ainsi, une fois de plus, de répondre au fond de la question.

Le vice-chancelier allemand social-démocrate Olaf Scholz a proposé le 28 novembre  que la France cède à l’Union européenne son siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations-unies. Ce n’est pas la première fois qu’il en est question, et il sera facile de rejeter cette proposition, tant elle méconnaît la nature de l’Onu, ses principes énoncés par sa Charte mais aussi sa réalité historique, les conditions de sa création et de son existence.

La faiblesse de la proposition d'Olaf Scholz, comme des autres propositions de "réforme de la Charte", c'est d'être fondée sur une vision idéale de l’Onu qui serait la nécessaire réalisation d’un principe kantien de "paix entre les nations". Or dans la réalité, son existence n'a rien de cela. C’est un produit de l'Histoire, un pacte entre les vainqueurs de 1945. Comme la Sdn l'avait été entre les vainqueurs de 1918. Et si les Usa décidaient demain de se retirer de l'Onu - ce qui n'est plus inimaginable - elle deviendrait caduque, simple vestige d'une époque révolue, comme la Sdn avant elle.

Certes, on peut soutenir que l'Onu a été la reprise, réussie, de la première tentative, avortée, de la Sdn, et qu'elle s'inscrit ainsi dans le sens d'un progrès vers la réalisation d'une idéale "paix entre les nations". Mais le corollaire serait alors d'admettre qu'une réforme de son pacte fondateur implique un bouleversement historique de même ampleur que les deux guerres mondiales, bouleversement qu'on peut difficilement attendre avec optimisme.

Ce n’est pas parce que la France est une puissance nucléaire qu’elle est au Conseil de sécurité. Elle ne l’est devenue que 20 ans après son admission. Ce n’est pas parce que la Chine est une très grande puissance qu’elle est au Conseil de sécurité. Sinon,  pourquoi les autres n’y sont-elles pas? Si la France est membre du club, c’est parce qu'elle a réussi - tour de force de De Gaulle - à se faire admettre dans le camp des vainqueurs de 1945 - et parce que Churchill ne voulait pas être coincé entre Usa et Urss. Si la Chine l’est aussi, c'est parce que la République de Chine - celle du Kuomintang, avant de devenir République populaire de Chine - avait droit à un siège, en tant que puissance alliée. C’est pour la raison inverse que le Japon, l’Allemagne et les autres principales puissances actuelles n’y sont pas, et n’y seront pas tant que l’Onu restera ce qu'elle est en réalité : la survivance d'un pacte entre les vainqueurs de 1945, donc toujours régie par sa  Charte.

Pour que l’UE ait un siège en tant que telle, il faudrait évidemment beaucoup plus qu’une  "réforme de la Charte". Même si elle était reconnue comme une entité souveraine - alors que son statut actuel est encore indéterminé -  elle se retrouverait aux côtés des autres prétendants, et avec aussi peu de chances qu’eux d’intégrer le cercle. Ceux qui appellent hypocritement à  l'"entrée de nouveaux membres permanents" savent bien que cela n'adviendra pas, parce que les autres membres du club n'y ont aucun intérêt, et qu'ils peuvent y opposer leur veto .

Il est donc facile de balayer d'un revers de main une proposition aussi "irréaliste", dans tous les sens du mot.

Ce que l'on peut craindre, c'est que ceux qui parlent au nom de la France s'en tiennent là, renonçant ainsi à toute cohérence.

En effet, quelle est la portée de l'ambition affirmée aujourd'hui de construire une "armée européenne" - après avoir joué pendant des années avec l'idée d'une "défense européenne" - si elle ne s'exprime pas par une "voix européenne" au Conseil de sécurité? Les dirigeants français du plus haut niveau font comme si ils ne voyaient pas le rapport nécessaire entre les deux, comme si l'on pouvait tenir deux discours parallèles sur ces deux questions - l'"Europe de la Défense" d'un côté, l'"indépendance nationale de la France garantie par sa souveraineté nucléaire et son siège à l'Onu" de l'autre -  sans jamais croiser les deux dans la politique à mener. Et cela tout en affirmant que le Conseil de sécurité de l'Onu est l'instance suprême de légitimation de l'usage de la force armée dans les relations internationales.

Pourquoi des Etats européens accepteraient-ils de mettre en commun leur puissance militaire souveraine sans participer à la décision qui engagerait la vie de leurs citoyens? Ce qui a été possible avec l'Otan en 1949, dans le contexte de la guerre froide et sous l'hégémonie américaine, ne l'est pas dans le cadre de l'UE aujourd'hui.

Il n'est certes pas facile de définir ce que pourraient être les modalités pratiques de décision pour un noyau politico-militaire européen, bien que les principes d'une politique de sécurité et de défense commune aient été posés pour l'UE au traité de Nice.

Il ne suffit évidemment pas de dire, comme Chevènement dans Marianne : "la France saura, d’une voix claire, faire valoir les intérêts européens. L'Allemagne doit nous faire confiance". Une telle esquive représente assez bien le refus par la classe politique nationale de faire face au problème avec pragmatisme, et sa préférence pour une gestion fétichiste des semblants de sa puissance. 

S'il est hors de question que l'UE puisse disposer d'un siège permanent au Conseil de sécurité, ni à côté ni à la place de l'un des titulaires actuels, rien dans les traités de l'UE n'interdit à la France de nouer un pacte avec d'autres Etats européens pour que la voix dont elle dispose au Conseil de sécurité devienne la "voix européenne" à l'Onu. Et cela de façon pragmatique, dans le cadre des articles 42 et 46 du TUE (traité de Lisbonne), et dans le respect de la charte de l'Onu, sans feindre d'attendre une réforme qui ne viendra pas.

Chirac et Schroeder avaient pris l'initiative de "parler d'une seule voix" au Conseil de sécurité pour s'opposer à la guerre en Irak en 2003. Cette posture était circonstancielle et informelle. Qu'en aurait-il été si la France s'était engagée à partager sa décision de vote avec ses partenaires européens aux termes d'un pacte permanent passé avec eux? Si, dans ce cadre, la règle avait été l'unanimité, la France et l'Allemagne auraient eu gain de cause dans leur opposition à la guerre. Si la règle avait été la majorité qualifiée, que se serait-il passé? En laissant de côté le RU, il n'est pas évident que les partisans de Bush aient pu entraîner le collectif européen dans la guerre. D'abord parce que chaque Etat aurait conservé un veto sur l'engagement de ses propres forces (comme c'est déjà le cas dans l'Otan), ensuite parce que la délibération aurait eu lieu dans le cadre politique d'un pacte intra-européen, et non dans le cadre des relations de vassalité entre chaque Etat et son suzerain américain.

C'est ce cadre politique d'un pacte intra-européen qui nous a manqué en 2003, comme il nous a manqué entre 1991 et 1999 pour construire une position commune face à la désintégration de la Yougoslavie. En l'absence d'un tel cadre, chaque puissance européenne a réagi selon son héritage national: l'éclatement de la fédération yougoslave était une catastrophe pour les uns, qui l'avaient offerte à leurs alliés serbes en 1918, mais elle était un juste retour des choses pour les autres, qui n'oubliaient pas que la Yougoslavie avait été construite sur les dépouilles des empires centraux vaincus... S'il avait existé un cadre  politique permettant une vraie délibération, une position commune aurait eu du mal à émerger de toute façon, mais elle ne pouvait pas émerger en l'absence de ce cadre.

C'est ce même pacte politique qui sera indispensable demain pour qu'un projet européen de "politique de sécurité et de défense commune" ait un sens, et ce pacte ne sera qu'une fiction s'il ne se prolonge pas jusqu'au Conseil de sécurité de l'Onu.

 

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