Les nouvelles lois de Brunei: la cause des droits de l'homme universels

Ce qui arrive aux musulmans n’est pas que l’affaire des musulmans. Tout comme de nombreux non-musulmans s’opposent aux atrocités commises envers les musulmans en Palestine, au Myanmar et en Chine, nous nous opposons à la menace de brutalités envers les musulmans à Brunei. Devrions-nous ne nous préoccuper des musulmans que lorsqu’ils sont traités injustement par des non-musulmans ?

(Traduction : Brigitte Bresson)

Tout comme suite au cas de flagellation d’un couple de lesbiennes dans l'état de Terengganu en Malaisie en septembre dernier, certaines personnes ont jugé les critiques des nouvelles lois de Brunei comme étant islamophobes, colonialistes, ou orientalistes. Ceux qui défendent ces lois rappellent que les nations occidentales ont été, et restent toujours, elles-mêmes coupables de violations des droits de l’homme.

Cela est vrai, mais la décolonisation ne devrait pas constituer un combat afin d’être aussi brutal que nos anciens oppresseurs ont pu l’être.

Nous devrions attendre mieux de nous-mêmes que le droit de couper la main des gens au nom de l’islam sous prétexte que les hommes du roi Léopold l’ont fait au Congo en son nom. L'assertion selon laquelle Brunei est "un pays musulman" appliquant "des lois islamiques n’impliquant que les musulmans" ne devrait pas non plus être accordée la moindre légitimité éthique.

Tout d’abord, ce qui arrive aux musulmans n’est pas que l’affaire des musulmans. Tout comme de nombreux non-musulmans s’opposent aux atrocités commises envers les musulmans en Palestine, au Myanmar et en Chine, nous nous opposons à la menace de brutalités envers les musulmans à Brunei. Devrions-nous ne nous préoccuper des musulmans que lorsqu’ils sont traités injustement par des non-musulmans ?

Ensuite, il est factuellement inexact que ces lois n’affecteront que les musulmans – une loi contre l’apostasie affecte les non-musulmans. Les apostats sont, par définition, des non-musulmans. Et nous ne parlons pas seulement des apostats : le Département des Affaires Étrangères australien a déclaré que ces lois affecteront "les musulmans, les non-musulmans et même les étrangers lorsqu’ils sont à bord d’avions et de navires enregistrés à Brunei".

Dans son article du 4 avril publié dans le South China Morning Post, Tashny Sukumaran laisse entendre que les médias et célébrités occidentaux réagissent de manière excessive à cette information. Les habitants de Brunei ne s’inquiètent pas de ces lois, dit-elle, et elle poursuit en interviewant plusieurs citoyens et résidents qui confirment cette opinion.

Mais cette approche est profondément problématique de plusieurs points de vue.

Les gens qui sont ancrés dans un système – que ce soit la suprématie blanche ou l’autocratie du Sud-Est asiatique – ne sont pas à même de reconnaître ses cruautés cachées. Les citoyens de Brunei jouissent du privilège de la richesse et de la sécurité en échange de la démocratie ; tout comme les riches Chinois de Singapour, ils seront les derniers à condamner le contrat moral qu’ils ont conclu.

Les critères moraux ne devraient pas dépendre de l’opinion publique. (En Israël, également, l’opinion publique a lentement évolué du soutien pour le processus de paix vers le soutien pour l’occupation, qui – selon un article publié par le Guardian le mois dernier – "devient rapidement l’opinion dominante.")

Comme d’autres l’ont dit au sujet de la suprématie blanche : demandez à un poisson de parler de l’eau dans laquelle il nage, et il vous répondra : qu’est-ce que l’eau ? Si cela est vrai même dans les sociétés qui protègent la liberté d’expression, pourquoi devrions-nous supposer que des personnes habituées à la suppression de la démocratie, dans un pays dirigé par des despotes, seront non seulement capables de percevoir les insuffisances morales du système, mais aussi de s’y opposer ?

On veut nous faire croire que rien ne changera à Brunei. Brunei n’est pas l’Arabie Saoudite, le Sultan n’a jamais tué personne ; ces lois ne sont rien de plus qu’une tentative inoffensive d’intimidation afin de maintenir le pouvoir royal pendant une période d'affaissement des revenus pétroliers.

Mais accepter cette défense équivaut à croire que la lettre de la loi n’a aucun poids. Si nous acceptons que la première démarche afin de protéger les minorités est de coucher leurs droits sur le papier, il s’ensuit logiquement que des lois draconiennes écrites ouvrent la porte à la brutalité dans la vraie vie.

Quelqu’un, quelque part, pourra bien trouver les quatre témoins nécessaires s’il le veut vraiment. Et entretemps, enlever aux gens le droit de vivre librement et ouvertement a des conséquences réelles.

Si nous avions un doute que le combat pour l’égalité des droits a bien davantage que des buts cosmétiques ou de divertissement, il suffit de demander aux citoyens LGBTQ de Malaisie, pays où il existe aussi une large et vibrante communauté LGBTQ.

Dire que seuls certains citoyens méritent de jouir de droits officiels, tandis que d’autres devraient se satisfaire d’un système qui se contente de les menacer mais ne les a pas encore punis : c’est là véritablement une position morale dangereuse.

 

 

 

 

 

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