Chère Ecole publique

L'impuissance et le désespoir des enseignants grandissent, les élèves en sont les seules vraies victimes. Une lettre des professeurs du collège Louis Armand de Dreux.

Chère Ecole Publique, 

            Dans les débuts de notre relation, comme de toute relation, c’est une passion farouche qui nous liait. Un désir de s’engager à toute épreuve, une passion aveuglante capable de tout surmonter : les élèves difficiles, les moyens insuffisants, les locaux vétustes, le mépris de la hiérarchie. Nous t’aimions passionnément, chère Ecole Publique, et étions prêts à te défendre contre tous, à t’accepter telle que tu étais, avec toutes tes défaillances, prêts à pallier tous tes manquements. Nous t’aimions aveuglément, chère Ecole Publique, et nous ne voyions pas encore à quel point les sacrifices allaient devoir être grands et à sens unique dans cette relation qui devint de plus en plus tendue. Et comme toujours quand la tension s’installe, quand la séparation semble imminente, ce sont les enfants qui en souffrent. Tes enfants, chère Ecole Publique.

            Quand la passion s’efface, elle le fait pour laisser place à une relation d’affection et de confiance, de respect mutuel et de foi en l’avenir. Malheureusement, nous avons dû affronter des difficultés de plus en plus grandes : des moyens diminuant chaque année et des enfants de plus en plus en difficulté, sur tous les plans : scolaires, sociaux, affectifs. Nous avons dépensé tant d’énergie à nous battre pour conserver des acquis que nous n’en avions plus pour demander davantage, et c’est pourtant bien plus qu’il nous aurait fallu. Aujourd’hui, quand nous entrons dans une salle de classe, nous savons avec certitude qu’une partie de notre énergie, qui s’amenuise, sera uniquement consacrée à convaincre un groupe d’élèves de se tenir suffisamment bien pour écouter et, si possible, mémoriser une partie de ce que nous voulons leur transmettre. Il faut pour cela leur rappeler des choses qui ne devraient pas relever de notre mission : se tenir correctement assis, enlever son sac et sortir ses affaires, enlever son manteau, jeter son chewing-gum, ne pas parler en même temps qu’un autre, ne pas s’insulter, ne pas se frapper, ne pas s’adresser des gestes obscènes, ne pas couper la parole du professeur, ne pas l’interpeller ou contester son autorité…il ne peut dans ces conditions n’y avoir qu’affrontement, conflit et sentiment de persécution d’un côté tandis que de l’autre, du nôtre, s’accumulent désespérance et frustration. Car oui, chère Ecole Publique, tes enfants souffrent et tes enseignants n’ont pas les moyens d’exercer leur métier.

            Chaque année, nous avons perdu des heures d’enseignement, ces précieuses heures qui sont consacrées à nos élèves, qui nous permettent de leur proposer des dispositifs d’aide et de soutien, qui nous permettent d’alléger les groupes dans certaines matières où ils doivent manipuler en toute sécurité (sciences) ou se sentir suffisamment en confiance pour oser prendre la parole à l’oral (langues vivantes) car c’est avant tout en manipulant que nos élèves, surtout les plus en difficulté, acquièrent des connaissances. Ces heures qui nous permettent de revoir avec eux, en petits groupes, les notions qu’ils n’ont pas acquises dans les matières où ils sont le plus en difficulté (français et mathématiques) comme en témoignent les résultats du DNB (Diplôme National du Brevet), dont la courbe descendante suit étrangement celle des moyens qui nous sont alloués. Ces heures qui nous permettent de leur apprendre à nager ou de les initier à l’escalade, encadrés par des professeurs suffisamment nombreux pour assurer leur sécurité, car ils n’ont parfois jamais vu la mer ou la montagne. Ces heures qui nous permettent, enfin, de leur proposer des activités et des projets auxquels ils n’ont pas accès ailleurs : faire partie de la rédaction d’un journal, de leur propre journal, en s’initiant aux règles du journalisme et en développant cet esprit critique qui leur manque tant ou encore s’investir, au sein d’une chorale, pour préparer un spectacle musical et théâtral de qualité pour lequel ils doivent développer goût de l’effort et esprit de cohésion, dépasser leur timidité et donner le meilleur d’eux-mêmes dans un intérêt commun acquérant une confiance en eux et en les autres qui leur servira partout ailleurs, tout au long de leur vie.

            Chère Ecole Publique, tu n’es plus une chance pour tous. Un système à deux vitesses se dessine, plus si lentement et toujours aussi sûrement. Lorsque nous pensons à toi, chère école, ce ne sont plus des papillons que nous avons dans le ventre, mais une boule, une boule d’angoisse car nous avons peur, peur pour toi, peur pour nos élèves., peur de ne plus y arriver, peur de finir par abandonner. Nous nous sommes beaucoup remis en question, nous nous sommes beaucoup demandé ce que nous avions mal fait, ce que nous devrions améliorer mais la vérité, chère école, c’est que nous faisons du mieux que nous pouvons, nous faisons tout ce que nous pouvons avec ce que nous avons. Mais nous avons si peu, et de moins en moins, pour des besoins toujours plus grands. Nous n’y arrivons plus, chère école. Tu dois à ton tour te remettre en question. Tu vois bien que nous n’en pouvons plus, que tes profs sont épuisés, tes élèves découragés et leurs parents déboussolés. Tu vois bien que tu ne séduis plus, chère école, que le plus beau métier du monde est en train de s’éteindre, que la flamme de la passion ne brûle plus.

            Nous t’en supplions, chère école publique, ne fais pas de cet appel au secours une lettre de rupture. N’abandonne pas tes enfants. Donne leur à tous les mêmes chances et ne délaisse pas ceux qui se considèrent déjà comme des oubliés de la République et pour lesquels nous sommes les derniers remparts d’une institution républicaine rongée de toutes parts.

            Chère Ecole Publique, n’oublie pas que tes profs sont aussi tes enfants et que les élèves d’aujourd’hui doivent pouvoir se rêver les profs de demain.

 

Les professeurs du collège Louis Armand de Dreux.

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