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Billet de blog 6 mai 2021

Le lycée brule et le ministre regarde ailleurs...

Monsieur le Ministre, Mesdames les Rectrices, Messieurs les Recteurs, Nous vous écrivons pour vous faire part de notre désarroi, de notre colère et de notre dégoût, et probablement en des termes que notre hiérarchie trouvera inconvenants. Mais, par honnêteté intellectuelle, nous refusons d’adopter un autre ton.

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Monsieur le Ministre, Mesdames les Rectrices, Mesdames les Dasen, Mesdames les Inspectrices Générales et Pédagogiques, Messieurs les Recteurs, Messieurs les Dasen, Messieurs les Inspecteurs Généraux et Pédagogiques,

Nous vous écrivons pour vous faire part de notre désarroi, de notre colère et de notre dégoût, et probablement en des termes que notre hiérarchie trouvera inconvenants. Mais, par honnêteté intellectuelle, nous refusons d’adopter un autre ton. Et nous nous permettons, Mesdames, Messieurs, de vous adresser les mêmes reproches que ceux que nous faisons à Monsieur Blanquer : si vous occupez votre poste, c’est que vous adhérez pleinement à la politique que nous devons assumer.

Nous savons pertinemment que la loyauté est un devoir cardinal du fonctionnaire. Nous ne pensons pas, par ce courrier, nous montrer déloyaux envers l’institution pour laquelle nous exerçons mais plutôt de chercher à contribuer à son meilleur fonctionnement.

Nous ne supportons plus que le ministre et notre hiérarchie tiennent des discours laissant entendre que tout va bien, que les réseaux numériques fonctionnent, que les épreuves pourront se tenir normalement, que grâce au dévouement des enseignants l’essentiel est sauf (le dévouement, cette qualité qui, avec la conscience professionnelle, fait qu’on n’a pas besoin d’exprimer de la considération pour les individus ni de les augmenter pour qu’ils accomplissent – bien – leur mission ; nos collègues de la santé le savent bien). Pour preuve de l’organisation déplorable, dans l’académie de Rennes, nous recevons mardi 4 mai 2021 un message nous présentant le cadre de référence de la visio-conférence académique, 14 mois après le début du premier confinement !

Nous ne supportons plus de voir des collègues angoissés, la peur au ventre à l’idée d’intervenir en classe alors qu’ils se savent potentiellement à risque, ni les incohérences des préconisations (pas plus de six personnes en extérieur mais on peut entasser les élèves dans les classes, y compris pour les examens), ni les variations incessantes des protocoles.

Pour comprendre votre incapacité à gérer la dimension sanitaire de la crise, on peut dresser une liste : une première série de masques distribués aux enseignants qui sont en réalité nocifs et des masques transparents pour faciliter les apprentissages que nous attendons toujours, le passage en demi-classe ayant nécessité des changements parfois complexes d’emplois du temps, les passages à la restauration difficiles, voire impossibles, à organiser en évitant les attroupements (cela doit relever de l’autonomie des établissements, donc vous renvoyez toute la responsabilité sur les personnels de direction, une bien belle considération à leur égard), les cours d’EPS réorganisés puis annulés puis à nouveau réorganisés (avec telle activité autorisée sous telle condition en intérieur et pas en extérieur), la non prise en compte du fait que les élèves sont tassés dans les transports scolaires (mais vous arguerez que cela est de la responsabilité des collectivités territoriales, nos hauts fonctionnaires ne pouvant probablement pas anticiper cet aspect du problème), les promesses non tenues des dates de vaccination pour les enseignants, les autotests toujours pas arrivés dans bon nombre d’établissements.

Nous ne supportons plus, l’année avançant, de devoir passer autant de temps à rassurer les élèves face à l’incertitude qu’à leur enseigner savoirs et savoir-faire, ce qui devrait pourtant demeurer le cœur exclusif de notre travail, y compris lorsque les échéances des examens, logiquement stressantes, approchent. Ainsi, vous nous empêchez d’instituer ce que tout parent ou éducateur responsable doit garantir : un cadre sécurisant permettant à l’élève de grandir et d’apprendre.

Nous ne supportons plus que l’on fasse comme si les élèves étaient formés comme si tout s’était déroulé normalement. Face à l’examen qui les attend, force est de constater qu’il existe une inégalité patente entre les candidats doublée d’une impréparation de l’institution pour l’organisation des épreuves du baccalauréat en première et terminale générales et technologiques. Effectivement, une part non négligeable d’élèves a pu bénéficier d’un enseignement totalement en présentiel, principalement dans les lycées privilégiés : comment avez-vous pu permettre une telle injustice ?

 Et dans ce baccalauréat, que va-t-on évaluer ? Quel niveau doit-on attendre ? Nous ne vous tiendrons pas le discours décliniste disant que les baccalauréats 2020 et 2021 ont été délivrés au rabais et que le niveau baisse. Ce que nous estimons insupportable, c’est que notre hiérarchie n’envisage même pas la nécessité de mettre en place des dispositifs permettant aux élèves et futurs étudiants de pallier les manques – inévitables en raison de la situation sanitaire – de leur formation, probablement pour des raisons financières alors que, selon certains médias, M. Blanquer s’était félicité il y a quelques mois d’avoir pu redonner 200 millions d’euros au ministère des Finances.

Il est vrai que l’absence de masques a longtemps été considérée comme sans effet sur la propagation du virus : doit-on alors estimer que l’absence de cours en présentiel pour des lycéens est sans conséquence sur l’acquisition de connaissances et de compétences ? Les seuls messages que nous recevons concernent, en tout cas, la façon dont les notes du baccalauréat seront calculées : l’enseignement ramené à un calcul de boutiquier.

Tout cela, Monsieur Blanquer, Mesdames et Messieurs, s’ajoute au fait que, depuis le confinement de mars-mai 2020, nous nous sommes sentis seuls. Qu’est-ce que l’institution a fait pour nous soutenir au printemps dernier ? Quelques discours d’encouragements bon teint, un ou deux courriers émanant des inspections nous exhortant à ne pas être trop exigeants et à bien tenir compte de la situation (une situation que nous ne devions pas être bien capables d’apprécier), quelques liens renvoyant à ce que des collègues investis ont fait.

Pour poser la question de manière abrupte, que faisaient notre hiérarchie et les experts de l’enseignement quand il n’y avait plus de flux d’élèves à gérer et quand, nous, au contraire, nous ne parvenions pas à sortir la tête de l’eau face à l’enseignement à distance tout en gérant, pour nombre d’entre nous, l’école à la maison ? Un collègue a bien résumé la situation en nous faisant en juin la remarque suivante : « La seule chose que je reçois de l’Éducation nationale, après vingt ans de carrière et deux mois de distanciel à mes frais, tient en un objet : un masque de la marque le slip français – marque bien visible, probablement pour détendre les élèves à la vue de cette mention sur mon visage – pour pouvoir reprendre en présentiel ».

À quoi avons-nous eu le droit ensuite ?

Pour la passation du baccalauréat, à une accumulation de décisions irresponsables et indignes d’un ministre et des hauts fonctionnaires qui l’entourent. Il s’agit d’une part des épreuves écrites. En français, les élèves de première sont interrogés sur un programme : dans les conditions des derniers mois, comment apprendre à disserter ? Comment disserter sur une œuvre que les enseignants n’ont pas eu le temps de faire étudier ? Comment justifier que les aménagements annoncés hier 5 mai au soir, une fois de plus prioritairement dans les médias, soient actés si tardivement ? Et quand transmettre le plaisir de lire, même si, après tout, des inspecteurs ont pu tenir le discours selon lequel il n’est pas nécessaire de lire intégralement des œuvres pour pouvoir les étudier ?

Nous n’avons pas été entendus, pour les élèves de terminale, sur la passation des épreuves de spécialités, finalement annulées, décision qui ne faisait pas nécessairement partie des demandes (beaucoup demandaient un report en juin) et qui aurait pu être prise bien en amont, par les individus n’ayant par ailleurs pas à s’occuper des élèves. Et nous continuons de penser que, l’an prochain, même dans des conditions normales, nous ne serons pas en mesure d’avoir fait assimiler intelligemment le programme (et non seulement faire le programme) pour le mois de mars 2022. Il s’agit, d’autre part, des épreuves orales.

En français à nouveau, il est totalement impossible d’assurer l’étude du nombre de textes requis. En séries technologiques, les enseignants n’ont que quelques semaines pour préparer les élèves à la fois au projet et au grand oral. Quant à ce dernier, le cadre dans lequel il va se dérouler prêterait à sourire s’il ne fallait, encore une fois, faire face à l’inquiétude des élèves et de leurs familles. Il est intéressant d’entendre, lors d’une réunion en septembre, des inspectrices et inspecteurs honnêtes nous dire « Vous ferez ce que vous pourrez » (ce sont précisément leurs mots) ou bien d’entendre, il y a quelques semaines, de la part d’une voix autorisée sur le sujet, que la forme importe autant voire plus que le fond car, dans un exposé de 5 minutes, on doit s’accorder sur le fait qu’on ne peut pas apporter beaucoup de connaissances.

Enfin, nous apprenons qu’une formation à distance d’une demi-journée va avoir lieu le 19 mai dans notre académie, soit un mois avant les épreuves. On se console en se disant que, de toute façon, les enseignants qui feront passer ce grand oral ont connu les mêmes difficultés à le préparer et que les prescripteurs nous parlent de toute façon d’une situation qu’ils n’ont pas connue lorsqu’ils ont été enseignants.

En définitive, ce qui est douloureux, Monsieur Blanquer, Mesdames et Messieurs, c’est que vous nous empêchez de faire convenablement notre travail, tâche que nous avons déjà bien du mal à assumer convenablement en temps normal. Vous appréciez peu que l’on parle de l’institution comme si nous n’en faisions pas partie. Nous persistons à penser que notre raisonnement, certes binaire, d’aucuns diraient limité, n’est pas une manière si caricaturale de décrire la situation actuelle : il y a d’un côté les enseignants, et de l’autre l’institution, ramenée ici à ses décideurs et hiérarques, qui, nous en avons peur, cherchent moins à demeurer nos chefs légitimes qu’à devenir nos adversaires.

Nous peinons à croire que vous fassiez preuve d’un tel amateurisme. Quels objectifs poursuivez-vous réellement si ce n’est la casse du service public d’éducation, entreprise pour laquelle l’épidémie actuelle constitue une véritable aubaine ?

Heureusement qu’il y a les enfants pour conserver le plaisir d’enseigner.

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le Ministre, Mesdames les Rectrices, Messieurs les Recteurs, l’expression de nos salutations distinguées.

Les enseignants du Lycée François Rabelais réunis le mardi 4 mai en assemblée générale.

Les signataires : Franck Alexis (SES), Denis André (EPS), Joëlle André (lettres), Nathalie Batard (espagnol), Erwan Bara (mathématiques), Anne-Hélène Barreau (SVT), Claudia Blouin (anglais), Claire Brassier-Vergez (SES), Marcel Bréjoin (histoire-géographie), Cécile Briand-Prigent (lettres), Alexis Cancho (espagnol), Michelle Carmes (espagnol), Christophe Choulot (mathématiques), Sylvain Corre (sciences-physiques), Claude Debris (lettres), Anne-Claire Delbet (sciences physiques), David Derval (mathématiques), Cécile Dugué (mathématiques), Alain Fargier (histoire-géographie), Katell Floch (lettres), Sarah Garnier (lettres), Marie Gaubert (anglais), Sandrine Gendron-Ferré (anglais), Frédéric Guivarch (CPE), Christine Guihot (professeur documentaliste), Marion Guillou (SVT), Moëra Guillou (anglais), Delphine Hascouët (allemand), Stéphane Ipert (EPS), Sylvain Kernevez (histoire-géographie), Loïc Larboulette (lettres), Jean-François Le Borgne (mathématiques), Simon Le Bris (SES), Marie-Carmen Le Glatin (sciences physiques), Marie-Bénédicte Legouin (espagnol), Bruno Lemogne (SVT), Sylvie Le Rolland (espagnol), Magalie Mondon (anglais), Stéphan Morice (sciences physiques), Chantal Pincemin (économie-gestion), Morgane Ploquin (mathématiques), Claire Revolte (mathématiques), Daniel Roblin (sciences physiques), Nicolas Rotman (lettres), Maelaig Séguillon (histoire-géographie), Laurent Thibaudeau (SVT), Gaël Van Nieuwenhuyse (philosophie).

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