1

 

– Cette nuit de décembre, un homme nage. La mer est froide, trop froide, et la clarté du ciel, la beauté des constellations qu’il sait reconnaître n’est que la preuve de l’hiver qui avance. Et plus l’hiver avance dans la nuit, plus il peine à écarter l’eau, à se frayer un chemin. Sa vie – lui paraît reculer dans d’improbables lointains. Le passé ne lui revient pas, tout s’efface au contraire. Qui est-il ? Quelqu’un – peut-être. Il a déjà perdu son nom, et perdu ses pensées. Le présent seul existe, même pas le présent, l’instant. Faire le prochain mouvement, le mouvement qu’il est en train de faire, écarter les bras, de moins en moins loin, de plus en plus vite, les vagues qui le portaient au début semblent s’être retournées contre lui, se liguer pour l’empêcher d’avancer, l’empêcher d’arriver. Arriver – il n’y pense même plus. La côte n’est plus qu’un rêve improbable, le port – y a-t-il jamais eu des ports ? Des ombres tanguent sur la houle. Qui êtes-vous ? D’autres qui voulaient partir ? Une hallucination ? Quelle différence entre ce qui existe et ce qui n’existe pas ? Nager. Surnager. Vivre. Survivre. Quelle immense fatigue. Le monde n’est qu’une nuit mouvante et infinie.

– Adra, Almería, España.

– Andalousie.

– 36 degrés 45 minutes de latitude Nord.

– 3 degrés de latitude Ouest.

– Dans la nuit du 9 décembre.

– Un homme a été retrouvé en mer.

– Noyé.

– Pas très loin des côtes.

 

2

 

– Entre Libye et Italie, un bébé de trois mois.

– Entre la Turquie et la Grèce, un enfant de deux ans.

– Entre Nigéria et Italie, un enfant d’un peu plus d’un an.

– Entre le Maroc et l’Espagne, un enfant, deux enfants. Du Kosovo, un enfant.

– Une petite fille d’Irak âgée de deux ans, à Corfou. Un bébé d’un an à Lampedusa.

– À Gênes, un bébé de cinq mois, d’Afrique sub-saharienne.

– À Samos, venu de Syrie. En Espagne, du Cameroun, du Niger.

– À Samos, venu de Syrie – non, ce n’est pas le même.

– À Ténériffe, d’Afghanistan.

– Sept mois, entre l’Afrique sub-saharienne et l’Espagne.

– Un mois, venu du Libéria, entre Libye et Italie.

– La Méditerranée.

– Mare Nostrum.

– Cimetière des rêves échoués.

 

3

 

– Entre la Bulgarie et la Grèce se dresse un massif montagneux, la chaîne des Rhodopes. Des territoires sauvages que survolent rapaces et chauves-souris, des étendues parcourues par les ours, par les loups. Le mont Falakro, Phalkron, Bozdag, dans toutes les langues, signifiant le mont chauve. Un Golgotha. 2 232 mètres d’altitude. La civilisation n’est pas absente, enfin, ce qu’on appelle civilisation, les stations de ski. Et si ces noms sont peu connus, celui de Thrace l’est davantage. C’est le lieu d’origine d’Orphée, de la poésie. Une végétation d’une diversité unique, en été, et tant de roses, et de champignons rares. Mais le 14 février 2006, la neige s’étendait partout, blancheur de tous côtés, immaculée. Gorge du diable, Dráma, œil d’aigle – de part et d’autre de la frontière qui sépare la Grèce de la Bulgarie, les noms parlent. Le 14 février 2006, une femme en chemin, seule dans la montagne, partie de Bulgarie, se dirigeant vers la Grèce. La Bulgarie ne fait pas encore partie de l’Union européenne, cela viendra, un an plus tard, ne pouvait-elle pas attendre, et si elle avait attendu, aurait-elle possédé un passeport en règle ? Quelle nécessité la poussait, en cet hiver 2006, sur les chemins enneigés de la poésie et d’Orphée ? Connaît-elle l’histoire ? L’histoire se joue là, dans la neige, ces formes sombres, ces silhouettes incertaines, elle les voit. Orphée remonte vers le jour et tout à coup se retourne, elle le voit tandis qu’elle gravit la pente, qui la mènera elle aussi au grand jour, mais dès qu’il s’est retourné, Eurydice, qui le suivait, recule à une vitesse irréelle, recule ou s’évanouit. La femme des chemins enneigés ne voit plus qu’une étendue blanche. A-t-elle rêvé ? A-t-elle rêvé aussi qu’elle arrivait en Grèce ? Le 14 février 2006, on retrouve son corps immobile et gelé, dans la montagne.

 

4

 

– Nous allions par les routes.

– En train, à pied.

– Nous traversions l’Europe.

– D’est en ouest.

– Continuant parfois vers l’Amérique.

– C’était au vingtième siècle.

– Années dix, années vingt, années trente, quarante.

– Années cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt.

– Années quatre-vingt-dix.

– Il y avait une raison.

– Ce n’était pas toujours la même.

– Mais c’était une raison.

– La dictature, les camps.

– La pauvreté.

– Un horizon barré.

– Comme vous, aujourd’hui.

– Parfois nous avions des noms.

– Nous étions peintres, écrivains, musiciens.

– Hommes politiques, savants.

– Comme vous.

– Certains de nos noms sont restés.

– Certains des vôtres resteront.

– Mais pour passer la frontière, nous n’avions pas de visa.

– Pas de papiers.

– Parmi nous beaucoup sont demeurés anonymes.

– Travaillant de leurs mains, des maçons, menuisiers, électriciens.

– Comme vous.

– Travaillant dans les mines, les usines.

– On n’est pas obligé d’être connu pour avoir le droit de vivre.

 

 

 

5

 

– « Des milliers de personnes ont tenté ces dernières semaines de se rendre dans l’UE, mettant sous tension croissante les régimes d’accueil et de protection de certains de nos États membres. Plus de 20 000 migrants, en provenance principalement de Tunisie et, dans une moindre mesure, d’autres pays d’Afrique, ont réussi à entrer sur le territoire de l’Union de façon irrégulière, en atteignant les côtes italiennes (principalement l’île de Lampedusa) et maltaises, alors que ces deux pays sont soumis à une forte pression migratoire. La plupart de ces personnes sont des migrants économiques et devraient être renvoyées dans leur pays d’origine. » Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, communication sur la migration, Bruxelles, le 4 mai 2011.

– « Pour satisfaire aux contraintes de fonctionnement établies par la convention de Schengen, chaque État membre doit instituer une autorité centrale servant de point de contact unique pour l’échange d’informations complémentaires liées aux données SIS (Système informatique Schengen). Ce point de contact, appelé bureau Sirene, doit être totalement opérationnel 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. » Journal officiel de l’Union européenne. 15 juillet 2011.

– « Le manuel Sirene est un ensemble d’instructions destinées aux bureaux Sirene qui décrit en détail les règles et les procédures régissant l’échange bilatéral ou multilatéral des informations complémentaires. » Décision d’exécution de la commission du 1er juillet 2011 portant modification du manuel Sirene. Les textes en langues allemande, anglaise, bulgare, espagnole, estonienne, finnoise, française, grecque, hongroise, italienne, lettone, lituanienne, maltaise, néerlandaise, polonaise, portugaise, roumaine, slovaque, slovène, suédoise et tchèque sont les seuls faisant foi.

 

6

 

– « Oh ! j’ai souffert avec ceux que je voyais souffrir ! Un brave vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces ! Oh ! leur cri a frappé mon cœur. Pauvres gens ! ils ont péri. Si j’avais été quelque puissant dieu, j’aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu’elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient. »

– Shakespeare, La Tempête.

 

 

7

 

– Vous qui êtes nés quelque part et qui y passerez votre vie.

– Vous qui ne connaîtrez pas d’autre ville, pas d’autre pays.

– Vous dont la famille est enracinée là depuis des générations.

– Et possède un château, une maison.

– Vous à qui la vie a été transmise.

– Et avec la vie la langue, la culture, le sentiment d’appartenance.

– Les livres d’une bibliothèque.

– Les tableaux d’un salon.

– Vous qui exercez la profession de votre père.

– Et avant lui, votre grand-père.

– Vous qui vous inscrivez dans une lignée.

– Vous qui ne vous êtes jamais demandé si vous pouviez rester.

– Si vous alliez partir.

– Vous qui prolongez.

– Vous qui poursuivez.

– Vous dont les meubles viennent d’un héritage.

– Vous qui tranchez sans hésiter.

– Qui savez votre place dans la société.

– Vous qui avez un nom.

– Et des photographies de vos ancêtres.

– Des papiers de famille.

– Et des journaux intimes.

– Et vous qui possédez des caves et des greniers.

– Les caves pour les vins, les greniers pour les coffres.

– Dans lesquels vos enfants, émerveillés, trouveront de quoi se déguiser.

– Vous dont l’horizon fut toujours le même.

– Cette plaine infinie.

– Ce sommet enneigé.

– Ou la mer, et la baie des naufragés.

– Vous qui regardez, à la télévision, ces gens défaits qui débarquent.

– Qui, sauvés du naufrage, sont conduits à l’écart.

– Dans des baraquements.

– Vous qui les plaignez, parfois.

– Vous qui en avez peur.

– Vous qui vous défendez.

– Qui fermez portes et fenêtres.

– Vous qui dites« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

– D’un air attristé.

– Dans votre bibliothèque, pourtant, n’y a-t-il pas les livres qui content les aventures des chevaliers ?

– La quête du Graal ?

– Les aventures de ceux qui cherchent, de ceux qui doivent quitter pour s’accomplir.

– D’Ulysse, qui allait d’île en île, avant de retrouver Ithaque.

– Et qui sait si vous serez toujours à l’abri…

 (Ceci est la réponse de Cécile Wajsbrot à l'invitation du projet Sécession pour l'Assemblée des peuples fantômes d'Europe)

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merci merci merci de rendre hommage au peuple des ombres, aux refoulés, aux sacrifiés

 

Quand le manteau râpé s'écarte dans le soir,

La nuit se fait plus nuit, le jour a disparu ;

Les esprits embrumés croient dieu ou diable voir .

Corbaks, pipeaux, corniauds pour danse saugrenue

S'enlacent, grimacent, éructent sous les nues .

Edentée, une vieille se frotte au gros cul

D'une bouteille vide qui bée, si frigide .

Son cri rouge et aigü troue le ciel, s’enfle et meurt .

Bave aux lèvres, elle implore le saigneur qui la tue ;

Le couteau, amical, achèv’ sa vie perdue .

Pendant ce temps, surchargés, les bateaux sombraient ;

Dans les flots froids,  hommes, femmes et enfants se noyaient ;

Haletants, apeurés, s’enfonçaient dans les lames .

Bâtons et  rames sur les os s'entrechoquent

Les crânes et les dos se brisent sur les rocs .

D’autres gueux, nus et gris, s'enivraient de nuages ,

Survivants horrifiés, leur cœur à jamais mort ,

Le bruit de leurs sanglots disparut, puis se tut .

Qui osera dire que le sable était doux

Pour leurs peaux déchirées , pour ces hommes à genoux ?

Qui dira leurs rêves meurtris, la bouillie noire

Des coups ? Sombrez, manants, retournez dans la boue ,

La fange et  le malheur, car qui voudrait de vous ?

Adieu , migrants , adieu ! Qui donc vous pleurera ?

La lune , seule et honteuse , se voila la face .

La mer se calma , avalant les cadavres .

L’oubli . Le silence .  Nul linceul pour ces braves .


j'avais écrit ces quelques mots dans un commentaire sur un billet il y a quelque temps, je vous les offre là

la honte nous étouffera-t-elle un jour d'avoir si mal traités nos frères ?