Camille de Toledo "Au nom du peuple fantôme Episode 1"

Il était déjà tard dans la nuit et les représentants de l’Assemblée constituante européenne avaient tous la mine pâle et les traits fatigués. Dans les allées, autour de la chambre, on avait improvisé des banquets pour manger et boire et reprendre des forces.

Il était déjà tard dans la nuit et les représentants de l’Assemblée constituante européenne avaient tous la mine pâle et les traits fatigués. Dans les allées, autour de la chambre, on avait improvisé des banquets pour manger et boire et reprendre des forces. Devant les plateaux, on parlait, on s’étonnait : comment ce qui paraissait, il y a quelques semaines, une Totalité imprenable, un réseau impalpable de lois, de règlements, avait-il soudain été renversé ? Comment, en quelques jours, avait-on réussi à destituer les vieilles institutions ? Commission, Conseil européen, même le vieux Parlement, qui allait et venait entre Strasbourg et Bruxelles, avaient été défait. Tous les vieux traités qui avaient été votés entre 1945 et la fin du xxe siècle, traités qui avaient consolidé l’emprise morte de la marchandise, de l’argent, sur l’esprit, la justice et le sens avaient été suspendus.

C’était le premier acte de l’Assemblée : la suspension des traités, de cette prison de droits dans laquelle l’Union européenne s’était petit à petit enfermée. On l’avait fait sans hésiter, au nom d’une nouvelle certitude. Et cette certitude, ce n’était ni le retour à la nation, ni le retour à l’identité fermée des vieilles souverainetés, des langues isolées.

Dans les mois qui avaient précédé l’événement, il y avait eu des petits soulèvements, ici ou là : au sud, au nord, à l’est de l’Europe, dans ou en-dehors de l’Union. Les cortèges avaient petit à petit convergé en une marche, une grande marche obstinée. Une chanson les reliait, entre les différentes langues, entre les nombreuses aspirations : Nous sommes le fantôme d’un peuple / Nous sommes le demôs et nous sommes le démon / Un esprit de peuple, une fiction de pays / Et dans l’oubli, nous avons fait notre nid / Nous sommes là, comme sont là les souvenirs / Nous sommes un fantôme et l’avenir est à nous. Ils chantaient, et marchaient sans savoir exactement où aller. Vers quelle ville ? Bruxelles ? Paris ? Londres ? Francfort ? Berlin, Sarajevo ?

Ils marchaient comme des pèlerins et sur leur chemin, des gens sortaient pour leur offrir à boire. Ils marchaient et d’autres les rejoignaient. En quelques jours seulement, le mouvement avait acquis une puissance, une force et une calme légitimité, car ceux qui s’y trouvaient étaient tous habités par la paisible certitude qu’il fallait en passer par là : accepter l’Histoire et le risque sidérant d’un moment politique réel. Non pas une énième élection ou de nouvelles procédures ou la virtualité d’un lien numérique entre des gouvernants et des gouvernés, mais un moment de ressaisissement en corps, en pieds : un moment de suspension et de destitution, pour accueillir et porter les idées nouvelles qui avaient émergé à la fin du xxe siècle. Il fallait cette audace. Voilà de quoi les représentants, et au-delà, la nation des multiples cortèges, étaient convaincus.

Il y avait bien quelques voix pour dire que ce monde en train de naître n’avait pas de légitimité, des voix qui cherchaient à recourir à la force, à la police, pour déclarer ce peuple illégal, mais elles peinaient à agir devant ce front commun de détermination et d’espérance. Les anciennes élites politiques le comprirent aussitôt, quand elles furent face à cette marche sans fin. Elles ne pouvaient que s’incliner devant ce souverain fantôme. Sa légitimité s’imposait et il fallait s’y soumettre. C’est ainsi que l’Assemblée, sans hésiter, put accomplir les premiers actes de destitution. Les vieux pouvoirs, les anciens partis socialistes ou libéraux semblaient s’y résoudre, par fatigue : un peuple mettait fin à leurs souffrances, à leur effondrement. Ils paraissaient reconnaissants. Ils avaient tant trahi, tant volé leur monde qu’une culpabilité secrète, lointaine, avait eu le temps de cheminer dans leurs rangs. Ils étaient prêts. Aussi prêt que peut l’être un coupable attendant sa peine, la désirant même. Pendant toutes ces années, ils avaient cherché un peuple. Ils avaient tenté de le réanimer à grands renforts de sondage. À chaque élection, ils tremblaient de voir les chiffres de l’abstention. Ils avaient tenté de le faire parler, ce peuple, comme une marionnette.

Les Européens veulent ceci, les Européens désirent cela. Les Européens ne sont pas d’accord. Les Européens ont réussi à se mettre d’accord. Mais les échecs répétés de toutes ces invocations leur avaient donné l’habitude de parler en son nom, de décider à sa place de ce qui était bon pour lui : l’appel au peuple absent s’était mué en un gouvernement en l’absence de peuple, et certains s’y étaient employés de bonne foi, en cherchant à lire dans leur for intérieur ce qu’était, finalement, l’intérêt commun, quand d’autres avaient cyniquement profité de l’effondrement pour servir qui ses amis, qui sa femme, qui son cousin, qui son fils. Ils étaient tous plus ou moins conscients du rapt et de la dérive, et ils attendaient, selon toute vraisemblance, d’être rappelés à l’ordre.

D’un autre côté, le peuple qui était apparu, soudainement, au cours de quelques semaines de marche, aurait dû les remercier. Car leur corruption, leur mépris, leurs promesses toujours déçues, et cet engagement a minima qui les avait conduits à négocier, encore et encore, des traités sans vision, avaient finalement préparé son sursaut. La nécessité était là, comme un trou appelant son plein. Ils avaient gouverné sans peuple, dans un espace entre leurs vieux pays, et voilà que le grand absent de leur calcul, de leur négociation, s’était mis à parler, à marcher, à agir. Ils se soumettaient donc, sans trop se débattre.

Nous étions sortis du temps de l’après-guerre. Le marché construit pas à pas, depuis 1945, comme un rempart contre l’Est et le monde communiste, le marché qu’ils avaient nommé CECA, puis CEE, puis Marché unique, puis Union, n’avait désormais plus de sens. L’Est s’était dissout et les frontières en avaient été bouleversées. L’Ouest ne pouvait plus dire : nous sommes la liberté et vous, la barbarie. Au contraire, une curieuse synthèse était née de la rencontre. D’un côté, la privatisation de toute chose, et de l’autre, une planification qui produisait : une planification de la barbarie marchande. Et dire que ceux qui avaient porté ce monde s’en félicitaient encore. Dire qu’ils semblaient fiers de défendre ce qu’ils avaient porté. Mais non. Tout cela devait cesser, un jour ou l’autre. Il fallait un esprit commun, et cet esprit, le voilà qui prenait forme, chaque jour.

Un peuple ! Mon Dieu ! Un peuple porteur d’une conscience. Si on n’en avait pas eu tant besoin, on en aurait eu peur, comme d’une créature étrange. Comment se pouvait-il, après toutes ces procédures de fragmentation, après tous ces efforts pour découper, diviser le monde, comment se pouvait-il qu’une telle force ait subsisté et persévéré et puisse, maintenant, donner vie à l’absent, aux voix de cette absence ?Il fallait décidément tout reprendre et réinventer. Et les gestes, les idées venaient, à bien des égards, naturellement à la Constituante, car il suffisait de partir de l’endroit même où les vieilles institutions avaient fauté. Il suffisait de prêter attention à tout ce que le passé avait ignoré. Et la question, cette nuit-là, qui fut portée à la discussion, concernait justement l’un de ces points aveugles : un oubli, un évitement… Quel était ce lien étrange qui pouvait relier des gens du Sud et des gens du Nord, des gens de l’Est et des gens de l’Ouest ? En quelle langue pouvaient-ils bien se parler, se comprendre et s’émouvoir ? 

Camille de Toledo

(Ce texte a également été publié sur la revue Eutopia)

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