Mathias Enard: "Où est la place des Grands Hommes?"

Suite des discours d'écrivains européens pour l'assemblée de Sécession. Aujourd'hui, le texte de Mathias Enard.

Suite des discours d'écrivains européens pour l'assemblée de Sécession. Aujourd'hui, le texte de Mathias Enard.



Sécession : Où est la place des grands hommes ?

 La Présidente : - Mesdames, Messieurs les Députés, Bienvenue sur VIRTUE, l’Assemblée Constituante Virtuelle de l’Union Européenne. Mesdames, Messieurs, appuyez sur la touche « quorum » de l’interface pour signaler officiellement votre présence et afficher votre avatar sur son siège. Il est neuf heures pile ici à Prague, il fait un peu frisquet, pas loin de moins dix degrés Celsius, j’en profite pour demander à nos interprètes espagnols s’il fait beau à Malaga, ça nous réchauffera un peu.

(De la cabine virtuelle sort un petit avatar brun avec un drapeau espagnol, il salue l’assemblée)

La cabine espagnole : - Une belle matinée de printemps ici au bord de la Méditerranée, dix-huit degrés au thermomètre.

La Présidente : Parfait, merci Malaga, vous me rappelez le temps où j’étais journaliste à Marbella. Il me faut expliquer aux nouveaux venus qu’en cliquant sur les petits drapeaux en haut à droite de l’hémicycle vous activez l’interprétation pour la langue de votre choix. Essayons de claquer des pupitres.

(Les avatars des députés claquent du pupitre virtuel).

Très bien, ça marche, tout a l’air de fonctionner. Quorum : 336 députés sur 522, quorum atteint, nous pouvons commencer. Je vous rappelle qu’en cliquant sur la bouche de votre avatar vous demandez la parole, et qu’une fois votre requête acceptée et votre fenêtre de parole live ouverte, votre webcam devient active et votre avatar n’est plus utilisable pour dormir, applaudir, rire, pleurer ou battre du pupitre. Le poussoir « bronca » reste inactif tant que votre fenêtre n’est pas fermée. Nous continuons nos travaux concernant les articles 1 et 2 de la Constitution, définitions de l’Europe.

(Les avatars des députés frappent dans leurs mains et des applaudissements nourris sortent des haut-parleurs.)

 Ce matin nous allons commencer par entendre le Député Lamartine de Mâcon, France. Mâcon, je vois votre avatar, est-ce que vous m’entendez ? Déplacez votre personnage vers la tribune avec la souris. Oui, c’est cela, vers moi. Bien bien bien. Parlez, Mâcon, l’Assemblée vous écoute.

Le Député Lamartine : Amis, je ne sais comment vous appeler. Ni même en quelle langue vous nommer, mais puisque c’est mon tour de prendre la parole, comme on disait autrefois, de me jeter corps et âme dans ce projet, je me lance.

Interprète : Moins vite et plus fort, s’il vous plaît, plus distinctement articuler

Le Député Lamartine : Est-ce que vous me voyez ? Vous me voyez bien ? (Il bouge la webcam ; on l’aperçoit mieux, visage émacié, beau costume bien repassé, un drapeau européen derrière lui) Aujourd’hui on se soucie plus d’être vu que d’être entendu, pardon, est-ce que vous m’entendez ?

Interprète :Votre micro de votre bouche un peu éloigner, s’il vous plaît, pour postillons, bave, projections, votre voix est coupée parfois.

Le Député Lamartine : …alors je vous donnerai un nom : concitoyens. Chers concitoyens, puisque nous sommes tous…

Interprète : c’est bien, on entend vous mieux, on commencer

Le Député Lamartine : Ah, je n’étais pas en ligne, là ?

La Présidente : si si, go ahead, tout le monde vous entend.

Des avatars, secouant la tête en signe de désapprobation : we don’t hear a thing on the English channel.

Le Député Lamartine : Alors je reprends, chers concitoyens, je voudrais vous parler de Mâcon, que je représente dans cette assemblée. Mâcon est une ville moyenne, une belle ville, avec une histoire, une rivière et une cathédrale, située entre la Bresse et le Beaujolais.

Des députés pressent la touche Bronca et déclenchent un horrible brouhaha virtuel avant de crier, leurs avatars debout : we still can’t hear a thing in English

Le Député Lamartine, avec un air vexé : Pardon, mais j’entends la traduction moi, d’ailleurs excusez-moi, la Bresse, la BRESSE, c’est une région, rien à voir avec la Presse… Press in Burgundy, c’est fou quand même. Est-ce que je dois absolument entendre la traduction anglaise en parlant ? C’est difficile de se concentrer en s’entendant en anglais. Est-ce que vous pouvez… 

Interprète : Continuez, s’il vous plaît, résolu problème.

Le Député Lamartine, souriant : Parfait. Pardon. Je reprends. Je disais donc Mâcon. Rivière, cathédrale, histoire. Nous avons tous un territoire, chacun d’entre nous, partout en Europe, des villes, des rivières, des monuments. Certains récoltent la vigne en automne, d’autres les asperges au printemps. Nous avons des mosquées, des temples, des églises, des synagogues. Nous avons décidé de nous réunir parce que nous portons un nom commun, celui d’Europe. Nous avons pu nous réunir parce que nos parents, nos grands-parents et nos aïeux se sont massacrés des siècles durant. C’est ainsi. Notre réunion procède du nom d’Europe, qui provient du massacre. Je propose, nous proposons, depuis Mâcon, d’étendre l’Europe, le nom d’Europe, à tous ceux qui ont été victimes ou artisans du massacre européen. Tous ceux qui ont des stèles, des noms inscrits dans leurs cimetières, depuis le Togo jusqu’en Australie.

Des députés pressent la touche Bronca et déclenchent un horrible brouhaha virtuel avant de crier, leurs avatars debout : has he said Australia ? What ? Australia ? We can’t get a thing right, what’s Australia got to do with this?

Le Député Lamartine, ému : J’entends une clameur, attendez une seconde, et écoutez ce que Mâcon a à dire. L’Australie c’est une façon de parler. L’Australie est déjà en Europe, qu’on le veuille ou non. C’est une question que Mâcon tient à poser à cette assemblée : quelles sont pour vous les limites de l’Europe ? L’Oural ? Le Christianisme ? Nous proposons une définition qui ne soit pas géographique, mais historique, humaine et citoyenne. Tous les massacrés, fils et petits fils de massacrés qui adhèrent à la constitution que nous allons rédiger ici ont vocation à porter le nom d’européens.

Grande Bronca qui balaye la droite et le centre de l’hémicycle virtuel, comme une ola : Wahnsinn !!!! Nonsense !!!! Locura !!!!

Le Député Lamartine, restant ferme : Un peu de patience, Messieurs, s’il vous plaît. Il semblerait dommage d’exclure de l’Europe ceux qui en ont fait partie malgré eux durant des siècles parce qu’ils étaient sous le joug européen. S’ils le souhaitent, bien sûr, s’ils le souhaitent. L’Europe doit donc être ouverte aux ex-colonies européennes et aux pays dont nous avons exploité la main d’œuvre pendant des années. C’est le principe démocratique et fraternel qui devient la véritable frontière de l’Europe. Ceci est une proposition de Mâcon pour l’Article 1.

La Présidente : Mâcon, avez-vous terminé ?

         Lamartine : Non non, je n’ai pas terminé, encore quelques minutes, est-ce qu’on m’entend ?

Cabine italienne : parlate, Mâcon, per favore.

Lamartine: Bien bien. Le deuxième point de Mâcon, c’est la suppression des États Nationaux.

Ses mots sont en partie couverts par une gigantesque bronca provenant de la droite de l’écran.

C’est la seule façon de construire une Europe (Inaudible) état de droit (couvert par les cris virtuels) citoyens. Il convient de retrouver de la localité.

La bronca : explain yourself, Mâcon, please

Lamartine : Le local, cela veut dire préserver nos paysages, nos ressources, nos langues, nos modes de vie. Il faut donc conserver ce niveau d’action, de gouvernement local. Des réseaux de communes et des régions, voilà tout ce dont nous avons besoin. Adieu États, adieu Nations. (Hurlements de joie et de colère) Une libre coopération entre communes, une association de régions souveraines et un exécutif au niveau de la Confédération Européenne. Les États nous coûtent cher. Les États sont disparates en taille. Les États ne sont pas tous égaux face à l’Europe. Les États sont par définition les ennemis de l’Europe. Finissons-en, concitoyens (Brouhaha) ce morbide vestige du passé ! Faisons advenir la Confédération Européenne, la vraie ! (Tumulte virtuel)

         La Présidente : Vous avez entendu l’allocution du Député Lamartine en direct de Mâcon. Vous avez maintenant la possibilité de

         Lamartine, énervé : Attendez, attendez, je n’ai pas terminé !

L’Assesseur virtuel :Hurry up, please, it’s time

Lamartine, de plus en plus énervé : Madame la Présidente, je demande qu’on respecte mon temps de parole !

La Présidente : Parlez, Mâcon, parlez.

Lamartine, lyrique : le plus difficile dans des questions de cette nature, dans des questions qui embrassent l'universalité des intérêts combinés du monde politique, le plus difficile, ce n'est pas de les résoudre, c'est de bien les poser. Nous n'armons pas l'idée nouvelle du fer ou du feu comme les Barbares. Nous ne l’armons que de sa propre lueur. Nous n'imposons à personne des formes incompatibles peut-être avec leur nature; mais si la liberté de telle ou telle partie de l'Europe s'allume avec la nôtre, si des nationalités asservies, si des droits foulés, si des indépendances légitimes et opprimées surgissent, se constituent d’elles-mêmes, entrent dans la famille démocratique des peuples et font appel, en nous, à la défense des droits, l’Europe est là ! À bas les États, vive la Confédération des communes d’Europe!

(Applaudissements nourris au centre et à gauche).

         La Présidente : Vous avez entendu l’allocution du Député Lamartine en direct de Mâcon. Vous avez maintenant la possibilité de liker ce discours en cliquant sur le pouce vers le haut ou de disliker en cliquant sur le pouce vers le bas. Je vous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un vote, mais d’une mesure interne d’opinions favorables. Il s’agit d’un vote uniquement lorsque la fenêtre « Attention ! Vote officiel ! » s’affiche préalablement. 

         Lamartine, hors de lui : Mais je n’ai pas terminé !!!!

         La Présidente : Mesdames, Messieurs les Députés, vous pouvez à présent vous inscrire sur la liste de réponses au Député Lamartine de Mâcon.

         Lamartine, juste avant que son avatar ne soit contraint à se rasseoir par l’assesseur : Madame la Présidente !

         La Présidente : L’Assemblée poursuit donc ses travaux, Articles 1 et 2, définition de l’Europe.

         Dernière image de la webcam, Lamartine gesticulant, un volume des Essais de Montaigne à la main, brandi comme une massue, dans un silence inquiétant, le micro coupé.

L’Interprète : Mâcon, you’re out. Thanks again.

La Présidente : chers Députés, je vous rappelle à nouveau qu’en cliquant sur la bouche de votre avatar vous demandez la parole. Une fois votre requête acceptée et votre fenêtre de parole live ouverte, votre webcam devient active et votre avatar n’est plus utilisable pour dormir, applaudir, siffler, ou battre du pupitre. Cliquez maintenant sur « Quorum » pour signaler votre présence et afficher votre avatar. Nous avons 287 présents sur 522, nous pouvons poursuivre. L’allocution du député Lamartine de Mâcon, France totalise 193 likes et 65 dislikes, soit un taux d’intérêt de 89,89% du quorum, bravo Mâcon pour ces propositions si intéressantes, la transcription sera transmise à la commission « rédaction ». Nous avons 63 demandes de réponse en attente et les messages affluent sur le tchat public de l’assemblée, beaucoup de jolies photos de Bourgogne bien sûr, mais aussi des commentaires intéressants. Citoyens, cet espace vous est ouvert, n’hésitez pas à commenter les débats. Seuls les commentaires haineux et orduriers sont interdits. J’invite maintenant à la tribune le Député Bloch de Tübingen, Allemagne. Tübingen, vous pouvez ouvrir la fenêtre.

Le petit avatar chauve s’avance vers la tribune et la webcam s’allume au milieu de l’écran. On découvre Bloch, surpris, regardant la baie vitrée à la gauche de son bureau.

Bloch : Euh, j’ai peur qu’il ne fasse un peu frais pour ouvrir la fenêtre, ce matin.

Rires narquois des avatars des députés d’extrême-gauche.

L’Interprète : vous êtes en ligne, Tübigen, parlez, c’est à vous.

Bloch s’éclaircit la gorge trop près du micro, un râle étrange envahit l’assemblée virtuelle.

Bloch : Je voudrais tout d’abord remercier le Député Lamartine pour ce discours bref mais stimulant et évocateur. Tout comme lui, je suis persuadé qu’il convient d’envisager l’Europe comme une utopie. Une utopie d’espoir, un non-lieu habité par l’espoir, défini plus par des principes que par les limites de sa géographie. Kant remarque que l’enfant dans le ventre de sa mère possède déjà des poumons et un estomac, bien que ces organes ne lui servent à rien ; de même l’homme, dit-il, bien qu’enfermé dans la malice de ce monde, possède les organes de sa destination supérieure, de son autre citoyenneté. On pourrait imaginer (avoir l’espoir) que le citoyen européen soit comme le nouveau-né de Kant : il possède en lui les organes de sa future citoyenneté. Il n’en a pas l’utilité pour le moment, c’est exact, il vit et se nourrit du ventre de la Nation. Pourtant, ses poumons et son estomac sont là. La République, chez Platon, ne connaît que deux frontières : celle de ses citoyens et celle de la liberté. Pourquoi l’Europe se complait-elle, comme l’enfant dans la matrice, dans l’illusion des Etats, qui ne sont, ni plus ni moins, que l’utérus de la Nation ? Et même, si nous poussons ce raisonnement jusqu’au bout, l’Europe, telle que nous l’avons fabriquée jusqu’ici, ne cherche-t-elle pas à reproduire, à un autre niveau, le fonctionnement de l’État-Nation ? Ne sommes nous pas en train de plagier, virtuellement, les institutions issues du XIXème et du XXième siècle ? Notre assemblée copie cette vie parlementaire qu’ont inventé les siècles précédents. Cette Europe que nous envisageons, n’est-elle pas un avatar de l’État-Nation, comme nous-mêmes, parlementaires virtuels, nous présentons sous forme d’avatar ?

Ronflements virtuels d’une bonne partie des avatars de l’assemblée.

La Présidente : Tübingen, avant d’aller plus avant, j’aimerais proposer une pause.

Bloch, le sourcil levé, avec un air surpris : - Ah, pourquoi maintenant ? Ne pourrions-nous pas attendre la fin de mon intervention ? J’aimerais en venir à l’idée d’Utopie, qui me semble primordiale pour penser l’Europe. J’entends l’Europe politique. 

La Présidente : je pense qu’il vaudrait mieux justement une pause avant votre exposé, qui s’annonce dense et passionnant.

Bloch souffle d’un air estomaqué ou résigné, on ne saurait dire.

La Présidente : Je déclare une pause de 45 mn. Chers députés, le café virtuel est ouvert. Dans l’espace réservé aux élus, vous pouvez échanger entre vous, et profiter de nouvelles fonctionnalités : le Club Affaires, le Flipper en 3D, le Quizz droit constitutionnel et même le Memory avec des figures de l’histoire européenne. Réouverture des débats à 11h. Surtout, n’oubliez pas de cliquer de temps en temps sur les liens de nos sponsors et amis. Sans eux, rien de tout ceci ne serait possible ! À très vite !

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