Yannis Kiourtsakis "Athènes grondait de nouveau..."

NB: Tous les textes publiés dans ce blog sont inédits, ils constituent ce que nous appelons le "Projet Sécession". Des écrivains et chercheurs ont été contactés par la Société européenne des auteurs pour contribuer à un "autre récit" sur l'Europe. Nous ne leur avons pas imposé de contrainte, sinon celle d'une fiction préalable: "imaginez qu'une révolte populaire ait fait tomber les vieilles institutions européennes et que des assemblées ouvrent partout. Qu'auriez-vous à y dire?..." 


Yannis Kiourtsakis, LE TOPOS ET L’UTOPIE DE L’AGORA (Un rêve européen)

 

Athènes grondait de nouveau. Ce n’étaient plus les révoltes estudiantines de jadis clamant « Pain, éducation, liberté » ; ni la révolte de l’École polytechnique, assiégée en 1973 par les chars ; ni la liesse populaire de l’après-midi du 23 juillet 1974, quand la dictature militaire s’était effondrée. C’était la colère qui faisait sortir les gens de leur trou, après de longs mois de désespoir réprimé. Ce soir-là, le Parlement devait voter le énième plan de « sauvetage » de la Grèce, imposé par la « troïka » (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), qui marchandait le paiement des salaires et des retraites en contrepartie de nouvelles mesures d’austérité, condamnant une part croissante de la population aux licenciements, au chômage, à la misère.

Place Syntagma (Constitution), en face du Parlement, la foule grossissait. Il y avait là des hommes et des femmes de tous âges, de toutes les classes sociales : une Assemblée parallèle, populaire, spontanée qui criait son indignation et exhortait les députés à voter non au chantage. Entre les deux, les forces de police étaient prêtes à lancer leurs grenades lacrymogènes, qui n’allaient pas tarder à exploser. J’ai pensé à Créon et à Antigone ; au conflit tragique insoluble entre la loi positive du pouvoir et la loi naturelle du peuple, voire d’un seul être humain singulier et désarmé. Hélas, le tragique moderne que nous vivions avait quelque chose de plus sournois ; car dans un recoin sombre de cette foule couvait la barbarie néonazie de l’Aube dorée.

Nous étions dans l’impasse. Ce matin-là, j’avais croisé au bureau de poste de mon quartier une vieille femme inconnue qui y déposait ses dernières économies pour payer la nouvelle taxe foncière exorbitante,sans quoile courant électrique serait coupé dans son logis. Elle pleurait. J’ai tenté de lui rappeler les maux bien pires qu’elle avait dû certainement endurer dans le passé, qu’avaient endurés avant elle ses parents : le déracinement de leur terre, l’émigration, l’exil, la famine sous l’Occupation, la guerre civile, peut-être la déportation des leurs. Elle m’a répondu en sanglotant : «Vous avez raison, Monsieur. Mais, en ces temps-là, nous avions l’espoir ! »

Plus d’espoir ! En sortant, je suis tombé sur un homme qui fouillait dans les poubelles. Plus loin, un immigré accroupi sur le trottoir mendiait en criant sans répit d’une voix pleurnicharde : « J’ai faim. » Le matin précédent, un retraité s’était tiré une balle dans la tête, en pleine place Syntagma ; on avait retrouvé près de son corps un papier expliquant qu’il ne supportait plus de vivre dans l’indignité.

Pas d’espoir ! Je regardais dans les rues les boutiques fermées, les écriteaux annonçant ventes et locations. Je songeais aux hôpitaux qui manquaient de personnel, de médicaments, voire de papier hygiénique ; aux jeunes diplômés sans travail ; à ceux – médecins, ingénieurs, enseignants – qui émigraient en Allemagne ; aux postes supprimés à l’université ; aux enseignements rayés des programmes. Une fois de plus le pays se vidait de sa substance.

Le pire, c’est que nous n’y comprenions rien. Comment comprendre cet effondrement brutal après tant d’années d’euphorie, pendant lesquelles nos gouvernants nous rebattaient les oreilles de la « victoire » qu’était pour nous tous « notre » entrée dans la zone euro : désormais, promettaient-ils, la Grèce, hier encore « sous-développée », ferait partie du club des riches, laissant définitivement derrière elle le spectre de la pauvreté. Alors, comment était arrivé le désastre ? Et à qui l’imputer ? À nos hommes politiques menteurs et corrompus ? Au système des partis pourri par le clientélisme ? À la bureaucratie de Bruxelles ? Au gouvernement de Berlin ? À l’euro ? À nous-mêmes ? C’était la version d’un grand nombre de journaux dits populaires, allemands en particulier, qui traitaient les Grecs de « cigales », voire – cette fois les incluant dans un ensemble d’autres peuples européens – de « cochons » (PIGS). À tout cela à la fois ? Quelle était donc cette guerre non déclarée dont le coût n’était plus le sang mais l’argent ? Et quel était l’ennemi à qui nous devions faire face? Faute de l’identifier, nous nous battions entre nous.

C’est vrai : nous avions vécu au-dessus de nos moyens. Mais, au fond, n’en allait-il pas de même pour tous les peuples européens ? Qu’est-ce qui avait servi de locomotive à la croissance de tous nos pays pendant les « trente glorieuses »,sinonla société de consommation ? Et qu’était cette société (si on peut appeler cela une société), sinon une orgie de dépenses inutiles, de gaspillage, de surabondance de produits programmés dès le départ pour devenir au plus vite obsolescents, de publicité insipide et mensongère, de pollution de la nature et des âmes ? La corruption des politiciens grecs et de la société dont ils étaient issus n’était-elle pas due dans une large mesure aux grandes firmes de l’Europe, voire à l’Union européenne elle-même, qui, en permettant à un petit pays pauvre d’emprunter, grâce à l’euro, au même taux que l’Allemagne forte et opulente, incitait naturellement les Grecs à importer et à consommer de plus en plus de biens qu’ils ne produisaient pas ?

Or, d’un point de vue aussi bien économique qu’anthropologique, ce mal était bien plus profond. Car que pouvait-on attendre d’autre d’un pays qui, n’ayant jamais fait l’expérience de la révolution industrielle, voyait sa faible industrie nationale décliner du fait de la mondialisation, ce qui inévitablement enflait ses déficits ? Qu’attendre d’une société, hier encore rurale et archaïque, qui s’était jetée à corps perdu dans la vacuité postmoderne d’une Europe narcissique et hédoniste en train de perdre ses raisons de vivre ? Sauf que l’affection dont souffrait le membre le plus faible de l’Union aurait dû révéler à celle-ci son propre mal.

Décidément, les clichés colportés par les médias grecs et internationaux ne faisaient que nous aveugler. J’ai cessé de regarder la télévision, essayant de m’informer auprès de la presse prétendue sérieuse. Las ! Les mots dont elle nous abreuvait, loin d’éclairer notre vécu quotidien, le dissimulaient dans un nuage d’abstractions : rigueur budgétaire, réduction des déficits, compétitivité, réformes de structure, modernisation, rentabilité, flexibilité, évaluation… C’est à l’ombre de tels mots que croissaient la xénophobie, le racisme, le mépris de l’autre, les cris de haine contre les immigrés. Les murs d’Athènes avaient beau riposter à l’horreur néonazie par des graffitis d’une imagination fertile tels que : « Nous sommes tous immigrés », « Immigrés, ne nous laissez pas seuls avec les Grecs », ou bien « Notre quartier est joli, mais il y a trop de Grecs », ces mots ne parvenaient pas à enrayer la montée de l’intolérance. Ceux qui dominaient devenaient chaque jour plus abstraits, étrangers, incompréhensibles, inhumains. Écoutez : rating agencies, hedge funds, junk bonds (obligations pourries), spreads, hair-cut, swaps, warrants ; puis des acronymes : CDS, PSI, ESM, EFSF, IIF… C’étaient ces mots-là qui nous assiégeaient maintenant dans les rues, dans les cafés, dans les boutiques, partout dans la ville. Et ils nourrissaient encore plus la haine des autres, la haine de nous-mêmes.

Certes, les mots de la langue que nous comprenions n’avaient pas disparu : il était toujours question d’économie. Mais que signifiait désormais ce mot ? Où en était l’administration des affaires de notre maison, si nous nous fiions à la définition qu’en donnait Aristote, depuis que l’Europe était – nous avait-on assuré – notre maison commune ? Que restait-il de sa finalité humaine impliquée de manière transparente par l’étymologie : οίκος (maison) et νόμος (ce qui est donné en partage, règle de conduite, loi) ? Rien, dès lors que l’économie, érigée en sphère autonome, imperméable à toute considération qui risquerait de nuire aux affaires, était devenue sa propre fin. Car comment parler de partage quand les inégalités entre riches et pauvresse révélaientabyssales ? Comment parler décemment de loi dans l’anarchie des marchés financiers régentés par les mouvements aveugles des capitaux et par des agences sans visage qui s’arrogeaient le pouvoir de « dégrader » des pays entiers ? Hélas, on nous l’avait prise, notre maison, comme on avait saisi quelque temps avant les maisons de tant de ménages américains poussés malgré eux à l’endettement.

C’est vrai, nous n’avions pas prévu la crise. Mais ce que nous aurions vu, si nous avions des yeux pour voir au temps des vaches grasses, c’était la crise. L’euphorie d’hier et la dépression d’aujourd’hui n’étaient-elles pas les deux faces de la même médaille, de la même crise anthropologique ? Or c’était elle qui était occultée par les dirigeants et technocrates nationaux et européens.

Mais si, à présent, l’économie allait à la dérive, comment les autres fondations de notre existence commune – la politique, la démocratie, l’Europe – n’auraient-elles pas été ébranlées ? Où discerner dans ce paysage chaotique le politis (citoyen) ? Où trouver le dêmos (le peuple) ? Ils avaient disparu derrière les chiffres des sondages que scrutaient journellement nos gouvernants afin d’ajuster, non certes leur politique, mais leur discours aux variations éphémères d’une opinion volatile et totalement désemparée.

Et que devenait dans tout cela l’Europe unie à laquelle tant d’entre nous avions cru avec ferveur dans notre jeunesse ? Un bon nombre de mes amis grecs, économistes, constitutionnalistes, politologues, journalistes, sociologues, m’exhortaient à comprendre que nul sacrifice n’était de trop pour que nous restions dans l’euro. Car, disaient-ils, comment la Grèce pourrait-elle, dans les circonstances présentes, demeurer dans l’Union européenne, si elle était exclue de la zone euro ? Comme j’aurais aimé à les croire ! Mais comment y réussir quand je constatais quotidiennement que cette malheureuse monnaie était tout sauf commune – ne creusait-elle pas chaque jour davantage le fossé économique entre le nord et le sud européens, à l’encontre du but proclamé de l’Union européenne, qui était leur convergence ? Non, mon incompétence en matière économique, qui m’interdisait d’avoir une opinion bien étayée sur la question de l’euro, ne m’empêchait pas de voir que celui-ci était devenu pour nous un piège. Ni surtout que cette Europe sans âme, dépourvue de toute vision politique, rejetant toute solidarité concrète entre ses peuples et instrumentalisant chacun de nous, ne pouvait pas être la mienne. Mais comment oser dire cela à haute voix à mes amis, sans les aigrir et m’aigrir, alors que j’étais moi-même tourmenté par les doutes ? Je préférais me taire. J’avais suffisamment vu autour de moi tant d’amitiés solides démolies par la crise pour ne pas détruire le don sacré de la philia dans cette tourmente qui faisait de nous des pantins en fureur.

Pourtant, que de mots abîmés ! Et que de vies gâchées ! La crise économique venait confirmer, à l’aube du xxie siècle, l’enseignement majeur des régimes totalitaires du xxe siècle (mais n’était-ce pas déjà la leçon de la guerre du Péloponnèse formulée par Thucydide ?) : lorsque le sens des mots est maltraité, bafoué, dénaturé au point de leur faire dire le contraire de ce qui fondait leur raison d’être, la vie humaine court à sa perte.

Ah ! Fuir cette langue morte ! Partir à la recherche d’un mot vivant, fût-il le seul restant !

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La veille du carnaval, je suis parti pour Skyros, l’île esseulée au milieu de la mer Égée où je passe un mois par an pour écrire. Il y avait belle lurette que je n’y avais pas mis les pieds en cette saison : je craignais trop que l’impression indélébile gravée en moi, quarante ans avant, par cette fête ne soit détruite par le kitsch qui avait depuis envahi toute la Grèce.

Cependant, j’y allai. L’été précédent, je m’étais lié d’amitié avec Costis, un insulaire qui servait tous les soirs à la taverne au bord de l’eau où je dînais, et qui m’avait enchanté par sa sensibilité, sa droiture, sa sagesse. Il servait en un temps record toutes les tables, mais trouvait le loisir de s’asseoir près de moi, pendant quelques minutes, pour discuter, boire un coup, dire une plaisanterie, entonner un air. Il n’était pas serveur de son état, mais berger, de père en fils. Un homme proche de la quarantaine, grand, mince, svelte. À l’aube, avant le lever du jour, il se rendait en fourgonnette au pied de la montagne, qu’il escaladait ensuite à pied en empruntant un sentier escarpé. Arrivé en nage sur le plateau proche du sommet, il s’arrêtait pour reprendre haleine. « Quelle joie, me disait-il le soir, de contempler chaque matin le soleil émergeant tout neuf du fond de la mer ! » Puis il rassemblait son petit troupeau, trayait chèvres et brebis, et confiait la suite des travaux à son vieux père, pour regagner le village et entamer son second métier de la journée. Chargé depuis quelques années de la fonction de plombier municipal, il courait à droite et à gauche, jusqu’à quatre heures de l’après-midi, pour surveiller et réparer les canalisations des uns et des autres. Ensuite, il rentrait chez lui pour une courte sieste, se préparait pour le travail du soir et arrivait tout propre et rasé de près à la taverne, où il n’arrêtait plus de préparer les tables, de servir, de parler avec les clients. Une vraie « fourmi », qui travaillait dur, non certes pour amasser un capital quelconque, mais pour faire vivre sa famille et aider les siens ; mais aussi une « cigale » qui aimait chanter, réciter un poème, boire et savourer chaque instant de la vie. Profondément attaché à la culture orale de ses ancêtres, il était peut-être le dernier de sa génération à connaître tous les proverbes et les contes, toutes les légendes, les chansons et les danses du pays. Ses amis l’appelaient « l’Ancien » ou bien « l’archaïque ». Je me suis souvenu de Giorgio Agamben : « Seul celui qui perçoit dans les choses les plus modernes et les plus récentes les indices ou la signature de l’archaïsme peut être un contemporain. “Archaïque” signifie “proche de l’arkè”, c’est-à-dire de l’origine. » Et encore : « […] la clé du moderne est cachée dans l’immémorial et le préhistorique. C’est ainsi que le monde antique se retourne, à la fin, pour se retrouver vers ses débuts. »

Je revenais donc à ce carnaval parce que je faisais confiance à Costis : l’été d’avant, il m’avait annoncé qu’il allait participer à la danse des « vieux » : un rite ancestral du village au cours duquel les jeunes hommes se déguisent en êtres sauvages, mi-hommes mi- bêtes, ceints d’un grand nombre de clarines autour de la taille et portant un masque en peau de chèvre sur le visage. Ils déambulent à travers les ruelles, brandissant leurs houlettes et exécutant à chaque carrefour leur danse frénétique, qui produit un tintamarre tonitruant. « Tu verras, m’avait promis Costis, tu me reconnaîtras parmi tous ; non que je sois le meilleur, mais parce que je suis berger. »

Mais il ne devait danser que le lendemain. Assis, en cette soirée de samedi, à la terrasse d’une taverne de la grand-rue, nous bavardions de bon cœur. Les gens de l’île passaient, bientôt rejoints par les nouveaux arrivants à peine débarqués du bateau ; ils venaient d’Athènes, de Salonique, de plusieurs coins de Grèce. Tout d’un coup, le village voyait son corps dispersé se recomposer, que dis-je, ce corps-là était tout à fait nouveau puisqu’il ne prenait cette forme précise qu’en ce moment en surmontant sa dispersion présente. Tous reconnaissaient Costis avec un plaisir manifeste : ils l’embrassaient, le serraient dans leurs bras. Des petits groupes se formaient autour de lui, engageant de longues discussions animées. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui exprimer mon admiration devant une convivialité si chaleureuse, si généreuse. Il a dit simplement : « C’est l’agora. »

L’agora ! Depuis le temps qu’il existe, ce mot n’a jamais cessé de signifier en grec la place publique, le rassemblement en ce lieu des êtres parlants. Vous l’entendrez toujours dans tous les villages et les bourgs de Grèce, où il désigne aussi (c’était le cas dès l’Antiquité) le marché, celui-ci naissant spontanément de la réunion de l’agora. De façon similaire, le mot emporion (commerce) est né de la marche, de la traversée, du voyage maritime ou terrestre. D’ailleurs, le sens originel du verbe αγοράζω, qui veut dire aujourd’hui « acheter », était justement « aller » ou « se trouver à l’agora ».

J’étais ébloui. Pas seulement parce que je ne pouvais qu’être ému en entendant ce mot archaïque, vieux d’au moins trois mille ans, refleurir aujourd’hui dans toute sa fraîcheur virginale sur les lèvres de ce berger. Mais surtout parce que l’entendre dans cette île, au cœur d’un pays en ruines, en ce moment précis de l’histoire grecque et européenne, était pour moi comme une annonce, un signe venu de l’avenir, une promesse de résurrection. Oui, pensais-je, ce mot devait ressusciter dans un avenir aussi improbable que nécessaire, car telle était la condition pour que la Grèce et l’Europe puissent renaître de leurs cendres.

Je me suis mis à rêver. Soudain, le paysage de la langue, de la politique, de la société, de la civilisation se transformait, s’éclaircissait, brillait de toutes les couleurs. Je voyais dans ce rêve les fameux « marchés » anonymes, totalement informatisés et dépersonnalisés se transfigurer en un marché d’échanges humains vivants, afin de fonder une agora nouvelle. Et le mot agora invitait à ses côtés ses sœurs et ses frères – permettez-moi de les nommer et de les écrire en grec : δημοκρατία (démocratie), εκκλησία (ekklésia : assemblée du peuple – nous appelons de nos jours ainsi nos églises qui, dans le monde orthodoxe grec, font penser davantage à une agora qu’à un lieu de prière), πόλις (polis,cité), πολιτική (politique), πολίτης (citoyen), πολιτισμός (politismos, mot tardif par lequel nous nommons aujourd’hui la civilisation, mais qui désignait, lui aussi, au départ, le gouvernement de la cité), et, bien sûr, οικονομία : une économie inséparable de toutes les autres activités humaines (la cité, la société, la culture), étroitement imbriquée – embedded, aurait dit Karl Polanyi – dans le tissu social. Une pléiade, une constellation de mots à la fois très anciens et totalement renouvelés était en train d’apparaître dans ce firmament de rêve, ouvrant un espace inespéré de possibles.

Le berger, gardien du troupeau, gardien des mots ; un gardien d’autant plus précieux, d’autant plus nécessaire que ces mots n’étaient pas des reliques à conserver, mais des êtres vivants qui pourraient nous sauver du sinistre actuel de notre civilisation, en frayant la voie d’une utopie sans précédent.

J’ai pensé à Camille de Toledo : nous ne pouvons pas construire un espace politique si nous ne créons pas un espace poétique ; aujourd’hui plus que jamais. Et la poésie, la traduction, l’entre-des-langues cher à Camille, ne sont pas qu’affaire de littérature et d’écrivains ; ce sont des enjeux vitaux pour toute femme, pour tout homme aspirant à faire œuvre de création dans un monde de langue vivante, dans une Europe et un monde humainement vivables et viables.

Ah ! Si nous pouvions retraduire ces mots capitaux dans chacune de nos langues, en nous délestant une fois pour toutes de la langue mortifère de nos élites politico-économiques nationales, européennes, internationales, cette langue de bois qui nous empoisonne à petites doses ! Les traduire non dans leurs signifiés conceptuels abstraits, mais dans leur sens concret, palpitant, gorgé de vie, j’allais dire dans leur substantifique moelle ; dans toute leur plénitude indivisiblement poétique et politique, archaïque et toujours à venir, puisque la promesse qu’ils contiennent dès l’origine n’a jamais été suffisamment réalisée à ce jour. 

Je ne me fais pas d’illusions : nos gouvernants refuseront toujours d’entendre l’appel secret, utopique, mais combien prémonitoire de ce berger. Je ne sais pas d’ailleurs s’ils peuvent l’entendre. Je ne sais pas davantage si nous sommes capables de faire mieux qu’eux. Mais ce que je sais, c’est que leur Europe ne débouchera jamais que sur le vide existentiel d’une société émiettée et déchirée qui ne cessera d’être le terreau du parti de la haine. Nous devons faire sécession si nous pensons avoir encore quelque chose d’humain à transmettre aux enfants du monde à venir.

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