François Cusset, [Sécession] Le nom de petit

[Sécession]  Le nom de petit

 

Eu-rope, faudra-t-il taire ce nom ?

Jeter son euphonie de jolie corde

Avec l’eau du bain tragique de l’histoire ?

Appeler autrement cette mosaïque, cette salade, ce si vieil échiquier ?

 

Europe nom d’une fin de terre

D’une péninsule du temps

Nom d’une abjection, de tous temps

Nom

D’une racine incertaine, hellène ou sémitique,

Grande vision ici ou femme aimante là-bas,

Nom

D’une princesse imprudente violée puis vendue par lesdieux

D’un projet de conquête

Mille fois recommencé

D’unQGpour colons

Base arrière ou métropole

Nom

D’une unité fantasmée, décrétée, singée

pour mieux soumettre ses peuples :

Unité du programme fasciste de Venise à Royan

Unité du grand-vouloir nazi de la Manche à l’Amour

Unité soviétique pour l’avenir radieux

Et en face, unité anticommuniste de l’Atlantique à l’Oural

Ou juste, plus risible, l’unité improbable du monstre composite

L’unité forcée, pathétique et pailletée, d’un débris de variété

Unité inutile qui prendrait les traits de la chanteuse à barbe

Son prénom de coquillage et son nom de saucisse

Son adresse viennoise comme la répétition en farce

D’une belle époque, la seule, où quelques brins d’Europe se passèrent de tout maître

 

Europe

Nom d’une armurerie d’où dézinguer le globe

Nom d’une poudrière où s’anéantir entre soi

Nom impur d’un vieux songe de pureté

D’un rêve rationnel, hiérarchique, racial, radical

Nom d’un projet d’homme neuf, blanc et fier, toujours lavé dans le sang

Et contre un tel destin, nom désormais, pour s’en prémunir, pour ne pas recommencer,

D’un chantage implacable qui est notre nausée :

La ploutocratie ou la mort !

Le marché ou la guerre !

La technostructure ou le néant !

L’échange sans bride ou le suicide sans fin !

L’égoïste docilité ou le retour du pire !

Allez choisir

 

Dire non à ce nom-là, nous est-il martelé, serait choisir sa fin

Ne pas chanter ce nom reviendrait à cracher sur nos tombes

 

La bonne blague, la sale blague

Europe nom d’un charnier devenu le nom d’un piège

 

Sale nom, en fait, Europe

Que n’a jamais habité, animé, vivifié

aucun des preux combats

aucun des vrais amours

aucune des expériences de vie, ici et maintenant,

qui habitèrent, animèrent, vivifièrent

les nations, les villes, les langues,

les choses qui vivent en deçà de ce nom-là,

moins abstraites que ce nom-là

plus attestées, plus éprouvées,

pour le meilleur et pour le pire

 

Newton

L’opéra

Le féminisme

L’algèbre

La démocratie

Le cinéma

La pénicilline

Pascal

Le baroque

L’inconscient

Le soutien-gorge

Hölderlin

Choses trop effectives pour porter le nom d’Europe,

Choses trop rares pour racheter le nom d’Europe

 

Nom d’aucune positivité, Europe

Nom d’un ne pas, nom de mille« non »

Nom qu’au bord du silence, tout au bout de l’intuition,

On ne peut qu’opposer, contourner, aborder par ses contraires

 

On ne sait toujours pas ce que nomme ce nom

Tout juste sait-on pour sûr ce qu’il ne nomme pas :

 

Les faibles

Les troubles

Les incapables

Les déglingués

Les ordinaires

Les lâches

Les malades

Les minoritaires

Les fragiles

Les insolvables

Les intouchables

La lie

La vermine

 

Les petits

Les invisibles

 

Les inutiles

Les indésirés

 

Les objets délaissés

Les humains pressurés

Les animaux parqués

Les plantes empoisonnées

Les sensations infimes

Les idées incertaines

Les moins que sujets

Les à peine remarqués

Les autres

 

C’est d’eux tous, de nous donc, de nous tous, qu’il faut enfin emplir le nom Europe,

Ou alors l’oublier pour toujours

 

Il nous faut inverser le rêve de puissance,

le désir de force, le besoin de maître,

la passion du dépassement et de la victoire finale

que nomme depuis toujours le nom d’Europe

 

Ce nom qui n’est, depuis Olympe, qu’une litote à tête de femme

Pour dire l’orgie de triomphe, l’ivresse de pure force,

Pour les dire ou pour les cacher, mieux les imposer, les insinuer

 

Europe,nom d’un dessein de grandeur, d’un mirage de suffisance :

Être assez civilisé pour aller civiliser les sous-hommes

Être assez divers pour être en soi le monde

Être assez opiniâtre pour modifier l’humain

Être assez fanatique pour attiserd’EstenOuestla même foule, la même foudre

Être assez performant pour faire du progrès l’unique infini

Ou comme aujourd’hui, être assez grand, tous ensemble, agrégés, coalisés, additionnés, Pour aller affronter sur la mappemonde de la saine concurrence

Les autres géants qui confisquent nos vies

Les autres géants qu’il nous faut égaler

Après les avoir dominés

Les autres géants que leurs préceptes iniques empêchent de respirer,

Empêchent leurs peuples de vivre et de marcher

 

Chimère de virilité que nomme le nom si féminin d’Europe

Rage impuissante d’être toujours plus grand

De continuer tête baissée à rêver de grandeur

Après trois cents ans de luttes sociales,

Deux siècles de colonisation,

Trente ans de suicide collectif aux quatre coins de ce nom,

De massacres sans fin à travers le continent,

Et le reste, depuis, pour se reconstruire un nom à l’ombre des vrais vainqueurs

 

Après avoir fait si grand dans l’ostentation, dans l’art et la domination,

Faire plus grand que jamais dans le désastre lui-même,

Et après avoir fait si grand dans le désastre, si grand que du désastre Europe est l’étalon,

Faire grand dans le ravalement de façade,

Dans la fièvre d’industrie et la rédemption marchande,

Faire grand dans l’ambition chiffrée et la coercition des petits

Après avoir fait grand dans les chiffres de mort et la contrainte de tous,

Mais faire grand,

Toujours plus grand,

Pourvu qu’on fasse grand,

Faire pour les grands, faire pour redevenir grands, ou rester grands, faire en sorte que seuls existent les grands

 

Et même, chez ceux rares que l’esprit préserve de ces pièges-là, ou juste la lucidité des crépuscules, faire que la vie ne vaille d’être vécue que pour être convertie

en GRANDE œuvre

en GRAND geste

en GRAND art

en GRAND livre

 

autre vieux syphon de grandeur, formel et solennel, qui emporte le nom d’Europe,

faire grand dans le refus, et ses lettres de noblesse, pour ne pas faire grand dans l’assentiment

 

Ironie que ce nom d’Europe, rêve de grandeur, mégalomanie de quelques-uns, en vienne aujourd’hui à nommer, alors que ce rêve n’est plus de mise, et cette folie passée, la seule façon nous dit-on de demeurer grands, de ne pas rester petits, seuls et petits dans le chaos du vaste monde, la seule façon de ne pas dépérir tout seuls et tout petits

 

Alors qu’on vit mieux petits

 

Ironie, ou mensonge : car on meurt aussi bien, aussi sûrement seuls et petits qu’ensemble et supposément grands, trompeusement grands, rhétoriquement grands

Grands ou petits, on meurt sans nom

 

Ironie, aussi, que ce sol d’Europe se trouve aujourd’hui foulé comme celui du musée des grandeurs mortes, comme le beau sépulcre des rêves de grandeur, par les touristes de tous horizons, venus de ces mondes nouveaux où l’on reprend à son compte le vieux rêve de grandeur, où l’on est soumis comme en Europe au chantage de la grandeur

Ou de la mort

 

Alors que là-bas aussi on vit mieux petits

 

Ironie, ou mensonge : ce musée des grandeurs est un ratatinement

Une mesquine reptation entre les jambes de maîtres hideux

 

Mais on persiste à viser le grand, chérir le grand, nommer Europe l’illusion du grand

 

Alors que

Et pourtant

 

Pour sauver de l’opprobre, et de la honte des temps, ce vieux nom d’Europe

Pour faire d’Europe un début d’horizon, une esquisse d’à-venir

Il faudrait le faire nommer plutôt ce qu’il a toujours nié

Le faire coiffer, accueillir, rassembler

Tout ce qui boîte

Claudique

Meurt

Dévie

Dérive

Tremble

Vacille

Hésite

Erre

Dysfonctionne

Tout ce qui végète

Dans l’inutile, l’indolent, l’improductif

Tout ce qui jouit de n’en rien faire

Ou meurt d’un temps délié

Inemployé

Il faudrait le faire désigner

La joie d’être triste

La connivence des mortels

L’étonnement d’un même présent

De ceux qui n’ont rien d’autre à partager, si l’on ne veut pas se faire curés,

Qu’un temps commun, qu’un présent fourmillant

 

Et pour qu’Europe enfin enterre son rêve du grand,

Et nomme plutôt, amère et curieuse, étrange et douce,

L’assomption du petit, l’inquiétude tranquille du petit,

Pour qu’Europe offre au monde la matière d’un projet,

D’une distance à l’être, d’un retrait étonné,

Pour ça il faudrait, pour de bon, sans attendre

 

Y recevoir tous les errants

Y garantir de quoi vivre

Y enseigner l’autonomie

Y traduire les images

Y imbriquer les langues

Y parler aux arbres

Y élire des animaux

Y ralentir ses rêves

Y dégager le ciel

Y produire du commun

Y abolir les dettes

Y reverser le profit

Dans le drôle de pot du commun

Y prendre la parole, tous

Y prendre la plume, tous

Y prendre la caméra, tous

Y prendre le burin, tous

Y laisser devenir les enfants

Y accéder aux enfants qu’on s’est interdit d’être

Y balbutier

Y bégayer

Y osciller

Y apprendre soi-même à bâtir, à soigner, à penser,

Y déloger les experts

Y célébrer les amateurs

Y être amis dans le temps, y être amis du temps,

Y réapprendre à mourir

 

Y prendre son temps

 

Et peut-être qu’alors,

Une fois devenue pour de bon

Basanée,

Gratuite,

Latérale,

Commune,

Égale,

Joyeuse et fragile,

Joyeuse d’être fragile,

Peut-être qu’une fois petite, et pas mécontente de l’être,

Europe pourra enfin garder son nom,

Sauver son nom,

Reprendre le fil

 

Et encore,

Peut-être n’est pas sûrement,

Rien n’est moins sûr que peut-être,

Comme le faible n’est pas le fort, ni en miroir ni en puissance

 

Mais voilà

 

Si tout ça, dont le programme pourtant va de soi, ne suffit pas à racheter le nom d’Europe,

Alors il faudra bien se résoudre à l’oublier,

Ce nom, qui n’est qu’un nom,

À l’enfouir dans le gouffre des temps,

Et le remplacer, pourquoi pas, par Peut-être

C’est pas mal Peut-être comme nom d’un lieu

D’un temps

 

Europe, ou le Peut-être

 

et pour cela, pour faire du nom d’Europe l’asile du petit,

pour cela préférons le petit style

 

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