Camille de Toledo "Au nom du peuple fantôme Episode 2"

.... Ou comment l'affaire du Traité transatlantique fit naître un slogan pour le peuple fantôme

Dans les mois précédant la destitution des vieux pouvoirs, un débat avait fait rage qui se résumait dans un slogan : « Le livre, la terre, l’homme ».
De l’Espagne à la Grèce, de la Sicile à la Pologne, on se mit à vocaliser cet étonnant triptyque avec des variations notables, pour que le rythme soit bon, pour que le slogan s’adapte aux langues et aux gorges d’Europe.
Mais pourquoi ce triptyque-là : « Le livre, la terre, l’homme » ? Il faut, pour comprendre, remonter à l’affaire du Traité transatlantique : la Commission, en vertu d’une délégation de souveraineté des États de l’Union, avait pour mandat de négocier les accords commerciaux.
Elle avait donc entrepris, au nom des peuples européens, de discuter d’un nouveau traité de libre-échange avec les États-Unis, et ce dans le but de créer un grand marché unique, de Los Angeles à Odessa, de Hawaï au Caucase.
Suivant les traités fondateurs, la Commission avait prêté une attention unique, obsessionnelle, à l’abaissement des droits de douane, à la compatibilité des normes, à l’interdiction des politiques publiques.

C’est ainsi que bien des domaines de la vie jusque-là protégés, soit par des dispositions législatives, soit par des interventions de l’État, furent tout simplement livrés aux principes de la libre concurrence.
« Le livre, la terre et l’homme » formaient la trilogie des corps attaqués.

Le livre, d’abord, qui avait bénéficié d’une attention particulière dans certains pays européens, risquait, aux termes de l’accord, d’être tout simplement sacrifié : plus d’exception culturelle, plus de prix unique, plus de soutien à l’édition, le livre serait dès lors une chose à l’identique de toutes les autres choses.
Équivalence ontologique des valeurs, des biens, ligne plate des matières, vers laquelle avançait le marché, sans frein, afin que tout soit véritablement écrasé. Toute volonté politique qui chercherait à promouvoir le livre, le défendre, en violation des lois sur la concurrence, serait susceptible d’être attaquée devant les tribunaux.
Le savoir devenait, en d’autres termes, un « biais au marché », une espèce de frein à la consommation. Voilà ce qu’avaient négocié, en silence, dans le secret de quelques conférences euro-américaines, les inlassables fonctionnaires de l’Union.
En toute bonne foi, suivant un désir d’excellence, ils avaient œuvré jour et nuit pour permettre à des géants de l’industrie tels qu’Amazon de conquérir les marchés européens.
En cas d’application, les accords issus du nouveau Traité transatlantique auraient conduit, en quelques mois, à la destruction des librairies, au triomphe de l’easy-reading, enfin, pour reprendre une tournure de l’époque, à la destruction amazonienne du livre européen.

La terre, elle aussi, fut offerte par les négociateurs. Les géants des semences transgéniques furent ainsi récompensés de leurs efforts. Leur lobbying intense, les campagnes scientifiques défendues, financées par leurs départements de recherche et développement avaient triomphé des dernières résistances.
Ces efforts, d’ailleurs, inspirés par les années d’expérience de l’industrie du tabac pour dissimuler la vérité, avaient désormais une science : l’« agnotologie », l’étude des techniques visant à produire culturellement l’ignorance.
La Commission, à Bruxelles, était le rendez-vous de ces marchands d’ignorance, de leurs fausses études, leurs savoirs achetés, et bien souvent, elle s’y soumettait, de guerre lasse ou parce que ses bataillons d’évaluateurs avaient été finalement défaits.
Par des accords techniques avec les États-Unis, elle était sur le point d’offrir les champs européens à Monsanto notamment, une société qui avait prospéré, pendant la guerre du Vietnam, en produisant l’« agent orange », et dont les semences brevetées conduisaient des milliers de fermiers indiens au suicide.Faute de pouvoir replanter sans payer des royalties sur les graines, les fermiers indiens devenaient, au fil des ans, des débiteurs éternels, contraints de vendre leur terre pour rembourser leurs dettes. Petit à petit, la terre était donc livrée au marché et, avec elle, les différentes espèces de plantes.

Les brevets sur le vivant, sur les semences, marquaient une étape de plus dans la privatisation des Commons : les biens publics, comme l’eau, l’air, les ondes ou la nature entraient, à petits pas, dans le cadre juridique des choses appropriables, et l’Union s’en félicitait. C’était un moyen, disait-on, d’encourager la recherche et l’investissement.

Le désir de connaissance n’aurait-il donc pas suffi ? Non ! Pensez-vous. Il fallait au bout du compte l’appât de gains immenses. Et c’est au nom de cette vision réduite de l’homme, réduction à l’intérêt, à la soif de richesses, que les paysans risquaient d’être coupés de leur histoire ancestrale, quand les récoltes d’hier donnaient le fruit des semis à venir.

La colère s’amplifia brutalement, le jour où la Commission actualisa la liste des semences autorisées et interdites au sein du marché commun. Elle le fit au nom de la rationalisation des normes.
Dans la même directive, en un grand geste de reddition, elle autorisa quatre nouvelles créations brevetées, notamment le MON 878 et le Bt 879, et interdit quinze espèces libres de droits, celles-ci étant jugées non conformes à la taille exigée de certains légumes. C’est là que le mot « terre » fit son apparition dans les slogans. Mais ce n’était plus, bien sûr, le « terre » des vieux refrains maurassiens de l’enracinement.
Le « terre » crié désormais renvoyait au grand « commun » des espèces, de toutes les espèces. « Terre » pour dire qu’elle aussi devenait, au fil des ans, un sujet de droits, susceptible de s’insurger. Et ceux qui scandaient son nom, dès lors, en étaient les interprètes. Ils prêtaient leurs voix à un monde sans parole : arbres, plantes, fleurs, pour dire que ce monde-là appartenait non pas à une industrie, mais à l’humanité.

On vit se produire une chose étonnante : des cortèges paysans, des éditeurs et des écrivains reliés par un même slogan. Le livre, la terre : matérialités séculaires, territoires communs de cultures, de labours, de faim, soumis ensemble à des lois sans corps.

Ce fut, à partir de ces matérialités-là, depuis ces deux corps que s’éleva finalement le troisième terme de la révolte : un mot désuet, en passe d’être lui aussi dépassé par l’intelligence artificielle, « l’homme » ! Il fit son apparition dans les voix et les gorges des manifestants.
« L’homme », ce berger dépossédé du monde, sur lequel s’était abattues, petit à petit, les lois comptables, abstraites, du rendement. « L’homme » qui avait senti glisser entre ses mains le temps et lui échapper l’Histoire, la possibilité de pouvoir écrire l’Histoire. « L’homme ». Il était, aux termes de l’accord, livré lui aussi, pieds et poings liés, comme une chose offerte au sacrifice.

Voilà donc quels étaient les trois corps réunis en une même voix. Trois corps qui semblaient chacun des entités anachroniques : le livre, cette vieille chose! La terre, cette ancienne fatalité! L'homme, cette espèce vouée à la mort! Il y avait dans cette convergence une mobilisation de territoires: trois inerties humaines poussées à la marche, à l’action, à qui il revenait d’accomplir un geste géant, monumental: imposer aux flux immatériels, abstraits, d’un monde chiffré, le flux de présences, de corporéités, d’espoirs issu de leur rassemblement.

C’est à l’issue de cette affaire – la négociation du nouveau Traité de libre-échange avec les États-Unis – que se manifesta pour la première fois ce qui n’avait été jusque-là qu’une fiction : un peuple européen absent, une forme brouillonne, désordonnée, bruyante, de nation par-delà les nations, vaincues par des années de crise, divisées, coupées entre plusieurs langues. Les cortèges de cette nation ouverte, désirante, en création, s’étoffèrent.
Indifférents, résignés, simples passants se joignirent à sa marche et il ne fallut pas plus de quelques mois pour obtenir une démission générale, collective, des gouvernements et des représentants de l’Union. Un effondrement ? Une destitution ? On ne savait quel mot choisir. On parla d’une réappropriation, parfois d’un surgissement.

Depuis lors, combien de mois s’étaient écoulés ? Le temps n’est plus le même dans une période où l’Histoire s’emballe. Les jours sont des mois, les mois des années.
Les idées naissent et fleurissent en quelques fractions de secondes. À l’heure où j’écris, le traité est une affaire oubliée. Les anciens commissaires sont en résidence surveillée, ils attendent leur procès. Il faut voir le quartier de Bruxelles, là où étaient les vieilles institutions : le vent du nord y souffle à travers des avenues désertes.
Tout l’édifice climatisé de verre et d’acier de l’Union est là, abandonné. Des textes de directives, des dossiers de lobbyistes sont éparpillés à même les rues. Des voitures de fonction brûlées, renversées servent de nid aux oiseaux migrateurs.
Des immeubles entiers ont été mis à sac et restent là, portes battantes. Et puis aujourd’hui même, dans le journal, il y a ces photos incroyables : un campement tsigane, devant le siège de la Commission, comme une vengeance ! Juste là, dans l’anse de l’ancien palais des commissaires, protégé du vent froid de décembre, les fils électriques tirés pour faire tourner les frigidaires des caravanes, des enfants courent entre les drapeaux des nations et se cachent dans le creux des fontaines.

À des centaines de kilomètres de là, l’Assemblée poursuit sa tâche de réinvention en se demandant : « Mais si nous sommes un peuple, quel est notre espoir ? »

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