Ascension pour tous

En ce jour férié qu'est le jeudi de l'ascension, m'étant levée très tôt, fuyant la possible grasse matinée qui m'était offerte - allez savoir pourquoi- je suis sortie en ville.

Les rues sont quasi désertes et je prends plaisir à déambuler sans but autre que de regarder ce qui m'entoure et d'apprécier un calme que je connais peu. Visiblement, d'autres ont choisi le calme plat du matelas à mémoire de forme qui rend en forme tandis que le mien, de part son obsolescence (programmée?) fait plutôt office de siège éjectable pour me pousser à rester en forme par l'activité physique, ô très douce! point trop n'en faut en ce jour de célébration d'une ascension messianique; ce qui me rappelle que la seule ascension faite de ma part, ces derniers temps, est celle de la courbe de poids mesurée à l'aune de l'élastique de mon bas de jogging qui m'étreint fermement la taille.

Oui, je vadrouille en ville en jogging et basket et sans maquillage, s'il vous plait! Oui bon! en fait mon je-m'en-foutisme assumé et prétendument affiché n'a d'égal que l'absence de regards qui me permet de réaliser ce qui est en fait un exploit pour mon narcissisme souffreteux. Tandis que je pérégrine dans mes pensées en tentant d'assoir un détachement, une décontraction aussi détendue que mon survêtement (sauf à la taille) j'arrive sur une place qui est en fait une grande rue avec d'immenses trottoirs et plein de boutiques fermées, encore et aperçois une boulangerie ouverte avec une petite terrasse.

Allez, ben tiens, je vais prendre un petit café et vous me mettrez un pain au chocolat aux amandes aussi, histoire que de voir à combien se monte l'espérance de vie de mon élastique de pantalon à défaut de vouloir savoir à combien se monte la mienne. J'ai qu'une vie c'est tout ce que je sais. Bref, je m'installe et sirote mon café, croque une bouchée de ce délicieux truc gras et sucré. Obéir à l'injonction "manger, bouger.fr, 5 fruits et légumes par jour, 30 minutes d'activités physiques par jour" n'est pas dans mon programme ce jour et je vous rappelle, mais le devrai-je à vous, lecteurs que je sais attentifs, que je n'ai pas tenu bien longtemps la position du cafard phytoxé des jours fériés!

Donc je mange, je savoure en regardant...pas grand chose. Ce que j'apprécie quand il n'y a rien à voir il y a toujours quelque chose à voir.
Et en effet, j'ai vu: un bonhomme en chasuble jaune, oreille greffée au téléphone portable, lui même vissée à l'épaule tandis que nerveusement il ouvre un panneau d'abribus publicitaire, détend, défroisse, réajuste une affiche après avoir arraché un peu rageusement (si quand même!) une feuille orange collée à l'intérieur de la vitre. Il froisse aussi vilainement ce bout de papier qu'il fourre dans la poche du pantalon-treillis de son uniforme de travail.


Alors, je récapitule: on est un jour férié et il y a des gens qui bossent pour remettre des affiches publicitaires...
Et le gars se dirige vers l'abribus suivant (oui c'est une grande place avec pas moins de 4 arrêts de bus!): même ritournelle et ce sans se départir de son téléphone et de son agacement certain. Mais qu'est-ce qu'il arrache? D'un coup, je me lève (je vous l'ai dit: aujourd'hui je suis en mode siège éjectable) et traverse la rue pour aller voir ce qu'il se passe sur les autres arrêts.
En effet, les affiches sont toutes mâchées, froissées et remontées vers le haut de la vitrine et en plein milieu une affichette: "10 raisons de dire NON à la pub! Raison n°9: parce que la pub est l'art de convaincre de dépenser un argent que l'on n'a pas pour quelque chose dont on n'a pas besoin". Apparemment j'ai loupé les 8 premières et le gars de la société de panneaux publicitaires est entrain d'arracher ce qui doit être la dernière...
Donc, un jour férié, un gars travaille pour remettre les affiches publicitaires en état...


Quand je vous disais que parfois en regardant rien on voit...on voit un homme qui autrement et ordinairement est invisible bien que signalé par son chasuble de sécurité jaune fluo pour des raisons de sécurité parce que travaillant sur la voie publique. Mais finalement, il en arrive à passer malgré tout pour un lutin fantomatique au service d'un consumérisme érigé en religion.
Il est cette petite main qui œuvre dès potron-minet, afin de restaurer l'image du Dieu Consommation outragé dans ses icônes publicitaires de papier, afin de préparer les chapelles-abribus pour que la communion puisse avoir lieu entre les passants qui attendront leur véhicule: ceux qui auront déjà sacrifié le peu de pouvoir d'achat et d'indépendance qui leur restent regagnant leur matelas à mémoire de forme histoire de la récupérer, ceux qui quittent leur position en décubitus dorsal inutile pour se sentir exister en se rendant utiles à la croissance tant attendue, espérée comme le Messie en travaillant ou en achetant...


Oui aujourd'hui nous célébrons l'ascension...celle du toujours plus-de-jouir, celle de l'illusion que le manque peut être comblé fusse au prix de l'extinction de notre désir. Et si je ne désire pas, je ne suis plus. J'ai mais ne suis plus, au delà du principe de plaisir.
Je réalise en regardant les affiches profanées qu'il s'agit d'une pub pour un parfum de luxe avec un mannequin parfaitement maquillée, et je comprends les efforts déployés pour assumer ma dégaine et ce malgré le regard bienveillant de la solitude matutinale et le confort certain que je ressens.


Mais vers quels dieux nous tournons-nous? Pourquoi ériger tant de chapelles, tant d'autels pour prier les dieux de la croissance, de la consommation si c'est pour que laisse en panne l'ascenseur social? Oui parce que lecteurs, avez-vous vraiment le sentiment que tout ceci nous élève?


Sur ces réflexions qui me mettent au travail et appellent d'autres, chers lecteurs, je m'en retourne vers mon chez moi, en survêt et baskets- de marque oui je sais! mais que j'use au delà de l'obsolescence programmée et ce, même si mon élastique me lâche, ce qui ne serait pas une mauvaise fin en soi vu l'aisance que j'y gagnerai- le cœur léger de ne pas désirer sacrifier ma journée de repos à la grande consommation, de choisir la voie de la position allongée inutile sur mon matelas-siège éjectablement confortable pour vous écrire et enfin lire un truc (ô trois fois rien!) inutile à la société consumériste mais qui aura le mérite de rendre visible ce(ux)que les voies de certaines religions me rendaient impénétrables.



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