De tous temps les humains ont pratiqué des échanges économiques ; le commerce est une composante essentielle des relations sociales. Le libéralisme est une philosophie politique et économique qui a été formulée par des penseurs du 18ième siècle. Adam Smith a observé le fonctionnement du commerce en Angleterre, alors en plein développement, dans un contexte d’expansion coloniale et d’essor des manufactures. Il constate que l’économie est la résultante de trois marchés : le marché du capital, le marché du travail et le marché de la consommation (A Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations). Ces trois marchés se combinent et s’équilibrent pour satisfaire au mieu les besoins de la population. De ses observations, Adam Smith infère une doctrine, le libéralisme économique, qui repose sur les principes de liberté individuelle, de droits de propriété et de marchés libres non réglementés. Les individus doivent être libres de choisir les échanges économiques qui correspondent le mieux à leurs intérêts et à leurs besoins. Du fait de la liberté des échanges économiques, les marchés s’autorégulent par la concurrence ce qui conduit à la prospérité. Dans ce modèle, l’état ne doit pas intervenir dans l’économie et laisser « la main invisible du marché » arranger les affaires au bénéfice du bien commun.
L’âge d’or du libéralisme économique
Au 18ième et 19ième siècles et jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’économie des pays occidentaux se développe sur le principe de la liberté du commerce. Ces pays prospèrent d’autant plus que les progrès des techniques et de l’industrie permettent de produire en quantité croissante des biens de moins en moins chers. Cette prospérité est dopée par l’extension coloniale, d’abord commerciale puis administrative et militaire. Les biens manufacturés en occident trouvent un nouveau marché où ils s’échangent avec des produits locaux dont les esclaves. La croissance économique et l’accumulation des richesses dans de nouvelles mains induit des transformations de la société. Les anciennes classes sociales définies par la filiation et la propriété foncière, opposant aristocrates et roturiers, sont remplacées par de nouvelles classes : celle qui possède le capital et celle qui travaille. Cette transformation s’installe aux USA dès la déclaration d’indépendance en 1776, elle est brutale en France, réalisée par la révolution de 1789.
Cette période de prospérité du commerce et de croissance est cependant marquée par des crises économiques tout au long du 19ième siècle : bulle spéculative de 1819, récession américaine de 1837 à 1843 ; inflation en Europe en 1847 ; crise de surproduction en 1857 ; grande dépression de 1873 à 1896. Ces crises aggravent les tensions entre les nouvelles classes du fait des inégalités sociales et des mauvaises conditions de vie des travailleurs. Ces tensions s’expriment par des crises sociales, émeutes et révolutions. La révolte de juillet 1830 (les trois glorieuses) renverse la monarchie absolue remplacée par une monarchie constitutionnelle. Les révolte des canuts de Lyon de 1931 à 1934 sont écrasées dans le sang. La révolution de février 1948 proclame la deuxième république. La révolte de la commune de Paris au printemps 1971 est vigoureusement réprimée par la toute jeune troisième république.
Les tensions entre la classe possédante et la classe du travail ont conduit à l’émergence d’associations politiques et syndicales afin de protéger les travailleurs. Elles conduisent à imaginer des modèles économiques alternatifs tels que le marxisme qui propose la propriété collective des moyens de production. Ce modèle est expérimenté à grande échelle en Russie à la suite de la prise de pouvoir des communistes en octobre 1917.
Après la grande guerre l’économie libérale reprend son essor jusqu’au krach boursier d’octobre 1929. L’éclatement de la bulle spéculative et la surproduction des biens paralyse l’économie américaine. La crise s’étend et bouleverse profondément la dynamique économique des pays occidentaux. L’économie rentre en récession, des millions de travailleurs sont précipités dans le chômage et la pauvreté.
Aux USA, le gouvernement de Franklin D Roosevelt opte pour l’intervention de l’état pour redresser l’économie et résorber le chômage. C’est le New Deal comportant des réformes des marchés financiers, la création de dispositifs de protection sociale et la mise en œuvre de grands travaux d’infrastructure. En France les élections de 1936 portent au pouvoir le Front Populaire qui peut appliquer pendant quelques mois son programme de justice sociale.
En Allemagne et en Italie les populations précarisées se tournent vers les partis nationalistes. Le parti national-socialiste allemand, raciste et expansionniste, parvient à rétablir l’économie par un programme massif de travaux publics et d'expansion des industries lourdes orientée vers la production d’armes. Le réarmement est au cœur de l'économie nazie, qui est financée par la dette publique et abouti au besoin d’expansion territoriale et à la deuxième guerre mondiale.
L’état social des 30 glorieuses
Après la guerre, les pays de l’Est de l’Europe, libérés et occupés par l’armée rouge, sont amenés à adopter le modèle communiste et rester sous la protection de l’URSS. C’est le début de la guerre froide ou s’affrontent le libéralisme économique du bloc occidental et l’économie planifiée du bloc communiste, rejoint en 1949 par la Chine de Mao Tsé-toung.
Pour reconstruire les infrastructures ravagées par la guerre et pour contrer l’influence du communisme, les gouvernements des pays occidentaux choisissent d’intervenir massivement dans l’économie, suivant la doctrine de John Maynard Keynes. Des systèmes de protection sociale sont mis en place, dont la sécurité sociale en France, et l’argent public est investi pour soutenir l’emploi. Les USA soutiennent les efforts des pays européens par les crédits du plan Marschall.
Dans cette période qui va durer 30 ans les politiques économiques s’éloignent de la doctrine du libéralisme classique en ce sens que l’état intervient sur les marchés, régule les échanges économiques, protège les citoyens des risques sociaux et développe les services publics. Ces réformes sont financées par l’imposition des plus riches et des entreprises : impôt progressif sur le revenu, impôt sur les successions et le patrimoine, impôts sur les sociétés. Cette politique d’inspiration keynésienne produit une croissance économique soutenue. Les classes moyennes et modestes peuvent accéder à de nouveaux biens parmi lesquels l’automobile, le réfrigérateur ou la télévision et à de nouveaux services tels que la santé et l’éducation. Les conditions de vie de la population s’améliorent et la prospérité construit la société de consommation qui perdure au début du 21ième siècle.
Le deuxième âge d’or du libéralisme économique, le néolibéralisme
L’arrivée au pouvoir d’ultra-libéraux, Margaret Thatcher en 1979 au Royaume Uni et Donald Reagan en 1981 aux USA a profondément modifié les politiques économiques de l’occident, puis du monde entier. Sous le terme de néolibéralisme, il s’agit de revenir aux fondamentaux du libéralisme économique, de limiter le rôle de l’état, de diminuer les dépenses publiques et de se soumettre au pouvoir des marchés et à la concurrence. Pour améliorer la productivité des entreprises dans ce contexte de compétition internationale, les états appliquent une politique de l’offre. Ils baissent les taxes et impôts sur les sociétés, ils simplifient les normes, ils assouplissent les droits du travail, ils revoient à la baisse les dispositifs de protection sociale, ils rognent les services publics qui sont incités à se privatiser. Cette politique qui donne la priorité au capital et aux échanges économiques a conduit à une mondialisation dérégulée du commerce et à la délocalisation d’activités industrielles vers des pays offrant des travailleurs à bas coût. De fait, la croissance du capital est très forte que depuis les années 1980, battant des records historiques (Thomas Piketty). Dans le même temps les services publics se dégradent dans tous les domaines : santé, éducation, sécurité, justice, état civil, etc. L’accumulation du capital profite à un petit nombre de riches qui sont de plus en plus riches tandis que la pauvreté et la précarité sociale progressent dans la population.
L’expansion du néolibéralisme coïncide avec l’affaiblissement puis l’effondrement du modèle communiste d’économie planifiée par l’état. La Chine amorce sa transition vers une économie de marché à partir 1978 sous la direction de Deng Xiaoping. Ce « socialisme de marché » accorde plus d’autonomie aux entreprises d’état ; il autorise les investissements étrangers, la création d’entreprises privées, la commercialisation des produits de l’agriculture. Même en restant sous le contrôle de l’état, cette libération de l’économie entraine une forte croissance et fait de la Chine un acteur de premier plan du commerce international. Dans le même temps les pays d’Europe de l’Est quittent l’orbite communiste en 1989 et l’URSS elle-même s’effondre en 1991, la Russie se transformant (pour un temps) en démocratie libérale. Avec la faillite du communisme, l’humanité perdait le seul modèle alternatif au libéralisme économique.
En aggravant les inégalités sociales le néolibéralisme a conduit au déclassement d’un fraction de plus en plus grande de la population. Cette population déclassée ne ressemble pas aux classes sociales anciennes d’ouvriers ou de paysans car elle est beaucoup plus hétérogène et mal représentée par les corps intermédiaires. Ces déclassés, issus de la portion modeste de la classe moyenne, comportent les exclus du travail, ceux qui survivent grâce aux aides sociales, mais aussi les travailleurs précaires, à temps partiel ou « Uberisés », les bas salaires, les services à la personne, les petits agriculteurs, les retraités à petite pension, etc. Au fil du temps, ces déclassés sont devenus de plus en plus nombreux et leur niveau de vie s’est peu à peu détérioré. Une analyse selon la méthode dialectique montre l’apparition d’une tension entre deux nouvelles classes sociales : les hypers riches et les déclassés.
Cette tension s’est exprimée dans la rue en 2018 par la crise des gilets jaunes. Aujourd’hui les déclassés s’expriment par des votes pour les extrêmes, principalement le Rassemblement National (RN) qui a su parler du pouvoir d’achat, expliquer que leurs difficultés viennent des étrangers et proposer des solutions simplistes pour les résoudre. Cette situation ressemble à ce qui s’est passé dans les années 1930, quand la crise boursière a précipité un grand nombre de personnes dans le chômage et la pauvreté. Les déclassés d’alors se sont tournés vers les partis nationalistes qui ont pris le pouvoir et déclenché la deuxième guerre mondiale.
La polycrise du libéralisme économique
La crise financière de 2008, puis la pandémie de la covid 19 ont activé la prise de conscience des limites et des inconvénients du libéralisme économique dans les domaines de l’écologie, de l’économie, de la politique et de la géopolitique.
Crise écologique : La répétition d’événements climatiques de plus en plus violents, la disparition de milliers d’espèces vivantes, la pollution chimique de l’air, des eaux, des aliments attestent que les activités humaines dégradent l’environnement et modifient le climat de la planète. On peut rattacher aux modifications de l’environnement, l’émergence de nouvelles maladies infectieuse telles que la covid 19, la variole du singe, les fièvres hémorragiques et bien d’autres à venir. Les experts préviennent que c’est le devenir de l’humanité entière qui est menacé par le changement de l’écosystème planétaire. Malgré ce danger de plus en plus prégnant, le marché polarisé sur le profit à court terme reste orienté vers la consommation de masse et le développement des énergies fossiles. Les investissements dans la transition écologique et les énergies alternatives restent modestes et en tout cas insuffisants.
Crise économique : Pour prospérer, le néolibéralisme a besoin de la croissance économique et de l’amélioration continue de la productivité du travail. Or on voit que ces deux paramètres ne progressent plus depuis quelques années ; la croissance ralentit même en Chine, et l’Allemagne est proche de la récession. Les efforts financiers pour soutenir les entreprises ont creusé la dette publique et accéléré la dégradation des services publics. La baisse du pouvoir d’achat d’une partie de plus en plus importante de la population entraine une baisse automatique de la consommation qui précipite vers la récession. Par ailleurs le développement d’un capitalisme financier déconnecté de l’économie réelle participe à la création d’une ambiance d’incertitude et d’instabilité.
Crise politique : L’affaiblissement de la puissance publique au profit du marché libre qui impose ses lois sans débat démocratique, a conduit à une défiance de la chose politique. Les citoyens constatent que les partis politiques n’ont plus la main sur la régulation de l’économie ; ils s’abstiennent aux élections ou votent pour des offres extrêmes. Ce contexte favorise l’émergence de partis nationalistes qui proposent des solutions simplistes et irréalistes aux difficultés des populations. Pour les nationalistes les problèmes viennent de l’étranger : l’immigré, l’Europe, le monde. Ils plaident pour un protectionnisme culturel et économique sans pour autant rompre avec le libéralisme économique.
Crise géopolitique : Le progrès des idéologies nationalistes fait émerger des personnes radicalisées prêtes à user de la violence pour imposer leurs vues. On a vu ainsi s’installer en Russie une dictature nationaliste qui tente d’envahir l’Ukraine, et mène plus globalement une guerre aux démocraties. Au moyen orient les palestiniens se sont rangés derrière un mouvement islamique radical et les israéliens ont porté au pouvoir une coalition nationaliste religieuse radicale. Ces deux nationalismes ne peuvent que s’affronter avec la plus grande violence.
Ces crises s’entremêlent et se renforcent et font parler de « polycrise ». Elles traduisent l’affaiblissement des démocraties par l’abdication de la force publique face aux intérêts privés. La doctrine néolibérale, en affaiblissant l’état, a précipité la décadence du politique. On se rend compte que la « main du marché » n’a rien de « magique » et que la théorie du ruissèlement (l’enrichissement de quelques-uns bénéficie au bien de tous) est une vue de l’esprit. Nous assistons en ce début du 21ième siècle à la faillite du modèle néolibéral et plus largement du libéralisme économique.
Que Faire ?
Le contexte de faillite de l’hypercapitalisme doit amener à sortir de la doctrine néolibérale et proposer un modèle économique orienté vers la justice sociale et la transition écologique.
La lutte contre les inégalités sociales impose de revenir à la notion d’état social qui organise la redistribution des richesses, renforce les dispositifs de protection sociale et les services publics. Cela impose l’abandon de la politique de l’offre. Au lieu de soutenir les grandes entreprises et les fortunes privées il convient de les faire contribuer au financement de l’état social. Impôts sur la fortune, taxation des revenus du capital, impôts sur les successions sont les instruments de base de la redistribution des richesses (Thomas Piketty : Capital et Idéologie).
La transition écologique doit être soutenue par des investissements massifs dans les énergies propres : éolien, solaire, géothermique. Tout soutien public au développement des énergies fossiles doit être banni. La place du nucléaire dans cette transition doit être débattue au regard de ses inconvénients : gestion des déchets radioactifs, délai long et coût élevé des installations, risque d’accident de grande ampleur, dépendance au marché des combustibles. Il faut par ailleurs repenser l’agriculture en abandonnant progressivement le modèle productiviste et concurrentiel. Cela passe par une régulation du marché des produits agricoles privilégiant l’agriculture locale et par une révision de la Politique Agricole Commune (PAC). Les subventions européennes de la PAC devraient être dirigées en priorité vers les exploitations respectueuses de l’environnement. Par ailleurs la puissance publique devrait soutenir la transition vers une agriculture durable.
Ces transformations du modèle économique ne peuvent être réalisées qu’avec le soutien de la population. Pour ce faire il faut concevoir une offre politique fondée sur le renforcement de la démocratie afin que les citoyens retrouvent un intérêt aux affaires publiques. Sans abandonner la démocratie représentative à tous les niveaux de l’organisation de l’état, il convient de développer des dispositifs de démocratie directe permettant l’intervention des citoyens dans les décisions publiques. Cela passe par la rénovation de l’usage du référendum au niveau national et au niveau des territoires, l’organisation de conventions citoyennes sur les grands sujets de société et le soutien aux associations.