Perpète à Lagny

Travailler, c'est la Santé ... A c'qu'il paraît.

A l’année, je perche à Van Dongen. Les Baumettes de Lagny.

J’ai pris 40 ans, autant dire perpète. Ces salauds, ils viennent de me rajouter encore 2 ans, tu parles d’une remise de peine. Ça a servi que dalle de se tenir à carreau.

La bonne nouvelle, c’est que je vais bientôt revoir le soleil. Tous les ans à la même époque, je bénéficie d’une sortie conditionnelle, et je m’échappe de ce trou à rats, de ce mouroir des esprits.

Après, faut rentrer, faut renoncer au petit miracle de la liberté, c’est comme se scier la main soi-même, mais jusqu’ici, j’ai toujours réussi à me forcer, j’ai fait le raisonnable, j’ai résisté à la douce folie de les planter là, tous, de me faire la belle, la définitive.

Ils te rattrapent toujours. Rêve pas.

Mais bon, ces quelques jours, c’est bon à prendre, c’est de la respiration en plein ciel, de la lumière que tu attrapes à pleins poumons pour les jours gris.

Après, c’est des corridors de longs mois, à se traîner en files avec les autres zombies ; à avaler la crasse de la taule, à cuver de la bêtise par litres, à côtoyer des sourires cauteleux de ceux qui pensent qu’à te soustraire ta pitance, par envie, ou juste par désoeuvrement, la consolation âcre, pour les damnés, d’être malfaisant. Tu es noyé dans le silence bavard des prisonniers qui ne parlent plus que des mots mécaniques. Tu as la répétition des jours inutiles qui te broie, les regards vides, les cérémonies solennelles et crapuleuses, tout ce sérieux, qui tient bien serrée toute cette tension … Le dirlo dit : « on est tous une grande famille. » Sérieux.

Y a les copains, quand même, quelques virgules de rigolades. Il n’y a pas d’enfer sans taches de lumière. Sans les bons moments, peut-être qu’on aurait crevé plus vite, un mal pour un bien. On sait, la plupart, qu’on sortira que les pieds devant. Que ça n’aura pas de fin, cette histoire, sauf à la fin.

Mais mon copain Frédo, Frédo l’Embrouille, lui, il s’accroche à son idée, il démord pas, il veut pas lâcher. Puisqu’on en est là, autant faire avec, il dit. Autant s’y faire, à quoi bon garder la hargne ? Alors Frédo il va aux séances de ciné-club, aux ateliers de réinsertion et à l’entraide des taulards …

Et il me tanne pour que je m’y pointe itou.

Là, ce qu’il s’imagine, c’est que je revienne au tombeau pour pas manquer sa petite fiesta : sûr que ce sera un moment de pure rigolade, ce qu’il a concocté, mais il imagine que pour 5 minutes de nouba je me retaperais toute la nuit des morts-vivants ? Que pour quoi que ce soit je remballerais mon chemin de la liberté ?

C’est un obsédé de l’optimisme, mon Frédo. Moi, des fiestas, avec lui ou quelques autres potes, autant qu’il en veut : mais entre nous, dans un rade bien joyeux et pas contaminé ; pas au milieu de tous ces crevards, ces mouches à merde, ces pue-la-mort, ces peine-à-jouir, ces tronches d’avortés, ces trognes d’embaumés !

Lui, il répète : « tout ce que t’as à faire, c’est de le prendre dans le bon sens. Pourquoi tu t’obstines ? Ça te sert à quoi ? Ça te sert à que nib. Nage dans le sens du courant. »

Si on veut, il a pas tort.

Juste comme une carpe qui conseillerait à un kangourou de faire la planche, et de se laisser glisser.

Pour lui, ma vindicte, c’est du style, juste un choix de tapisserie. Pas un truc au fond de la peau, qui t’explose dans les tripes, le genre de rage qui te fout la moelle à l’envers.

Ce qu’il peut pas admettre, c’est que la gerbe, ça se commande pas.

Un de ces jours, il me trouvera pendu dans les chiottes, la langue bien bleue déjà, et tout ce qu’il trouvera à me dire, c’est : « Bon allez, descends de là, ramène-toi en vitesse ! Tu nous fatigues, là ! »

En attendant, à moi la belle.

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