Goulcimeb

Là où qu'y fait bon crécher

Goulcimeb, ça s’appelle. C’est pas un patelin connu. Cherchez pas sur la carte : le dernier arpenteur du Service du Cadastre est reparti à poil arpeneter ailleurs.

A Goulcimeb, on aime pas trop être arpenté, cadastré, référencé, répertorié, enfiché, localisé, si vous voyez ce que j’veux dire. Et même si vous voyez pas, d’ailleurs.

Goulcimeb, c’est l’patelin d’où je viens. Une planque comme y’en a pas.

Pourquoi j’en suis parti ? Ça, c’est une autre histoire.

Y’a pas d’rues, à Goulicimeb. Et partant, pas d’trottoirs. Et conséquence, pas d’femmes qui font l’trottoir. Pas de crottes de chiens non plus. Enfin si, des crottes, y’en a, puisqu’y a des chiens, suffit de faire attention où on met les pieds, mais c’est moins traître, du coup, puisqu’il est pas censé pas y en avoir. Dans l’herbe. Y’a de l’herbe partout, sauf là où y’a pas d’herbe, bien sûr.

 - Ben alors, c’est pas une ville, c’est une prairie !

- Non, passque dans cette prairie y’a des maisons. Disposées çà et là, comme des coulemelles sur un alpage.

- Et comment y fait, l’facteur, si y’a pas d’rue, pour distribuer le courrier ? Passque si y’a pas d’rue, j’suppose qu’y a pas de numéros de rue.

- Y’a pas d’facteur.

- Et comment tu fais, une supposition que je veuille t’écrire ?

- Ça métonnerait qu’j’aie envie d’te lire.

- Une supposition, que j’dis.

- Eh ben tu viens me parler. Ou si t’es trop timide, tu viens m’apporter ta lettre à la maison.

- Et comment j’la trouve, ta maison ?

- Ben, tu sais où elle est.

- Mais si j’le sais pas ? Là, maintenant, ta baraque, j’la connais pas, vu qu’je sais même pas où ça crêche, ton bled.

- Ben tu demandes aux gens.

- Ah ? Y’ a des passants ?

- Les gens qui y vivent.

- Mais si y’a pas d’rues, y peuvent pas passer ?

- Y passent pas, y s’promènent.

- Ben, elle est drôle, ta ville. Et y’a d’autres trucs, comme ça, qu’y a pas ?

- Plein. Y’a qu’ça, des trucs qu’y a pas.

- Comme quoi ?

- Comme la Mairie.

- Y’a pas d’mairie ?

- Non. Pasqu’y a pas d’maire.

- Et comment y votent, les gens ?

- Y votent pas.

- Y votent pas ?

- Non.

- Mais comment y décident ?

- Comment y décident quoi ?

- Ben j’sais pas, moi. Les trucs que décide un maire. Les jours de marché, par exemple. Tu vas m’dire qu’y a pas d’marché ?

- Si, y’a un marché, mais y’a pas d’jours de marché. Si t’as un truc à vendre, tu t’installes, tu déplies ta camelote, les gens te voient, et si ça les intéresse, y viennent.

- Ben merde alors !

- Comme tu dis.

- Ben c’est l’bordel, alors ! Une putain d’anarchie, comme qui dirait.

- Comme tu dis.

- Ben merde alors. Ça m’dirait pas, moi, de vivre dans une ville où qu’y a pas d’maire. Et alors, le Monument aux Morts ?

- Ben y’en a pas. Les morts, y s’en foutent, des monuments, puisqu’y sont morts.

- Y’a un cimetière, au moins ?

- Surtout pas.

- Ben mon cochon, tu les mets où, tes macchabées ?

- Où tu veux. Devant ta maison, ou derrière. Ou dans la forêt. Chacun s’arrange comme il veut.

- Et le Gendarmerie ?

- Non.

- Pas d’Gendarmerie ?

- Non.

- Et où c’est qu’tu vas porter plainte, si on t’vole ?

- On m’vole pas, vu que personne manque de rien. Et si tu t’avisais de me chouraver un truc, par pure malfaisance, moi ou mes potes on t’verrait, et on t’ferait passer l’envie de recommencer.

- C’est pas trop catholique, ton truc. Et tu vas m’dire aussi qu’y a pas d’église.

- Encore moins.

- Pourquoi ? Z’êtes des putains de terroristes de musulmans ?

- Non, y’a pas de mosquée non plus. Si tu veux t’faire des films, tu vas au cinéma.

- Ah, y’a un cinéma ?

- Sept.

- Sept ?

- Et huit théâtres. Cinq salles de concert. Des salles de sport, des saunas, des restos, des salles de jeu, de danse …

- Que des trucs pour faire la fête !

- Tu connais une autre façon de vivre ?

- Bon ; suppose que j’aie envie d’aller voir, comme ça, à quoi ça ressemble, vot’cirque. J’m’y prends comment ? C’est quoi la route ? La gare la plus proche ? Et pour pieuter ? Ou s’en jeter un ? Y’a un site où j’peux trouver tout ça ?

- C’est pas utile.

- Ben pourquoi ?

- T’es pas l’bienvenu. C’est pas un zoo où tu peux venir mater.

- Y’a personne qui vient vous voir ?

- Ceux qu’on invite. Ceux-là n’ont pas besoin de carte routière, ni de réservation de billet de train. Il leur suffit de grimper dans leur rêve, de se laisser glisser dans leur fantaisie, et là c’est tout droit, ou tout en méandres, ils suivent leur bon plaisir, et quand ils sont bien, c’est là, ils sont arrivés.

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