La pluie ça mouille

Une petite histoire comme il en arrive, et d'autres

L’amour, ça existe ? C’est pas sûr.

En tout cas la pluie ça mouille, ça c’est sûr.

Et mon dos qui glisse sur la chaise noire et glissante

qui me bascule en arrière, comme l’amour.

L’amour est dans les plis. Dans les plis de ta chair

dans les plis de ton âme dans les particules minuscules

des détails qui sont ta vie

Et ça, ça me fait exister.

Dorénavant et en arrière, comme la chaise noire et glissante

Sur la plage les volutes de sable font des structures fondamentales

la courbe des crêtes des petites rides de sable

comme sur ton dos, comme ton ventre, comme les plis de ta chair

Je me suis fait engueuler par l’Obersturmführer de la Section Spéciale

parce que je n’étais pas bien aligné dans l’alignement rectiligne des

autres alignés en colonnes

qui m’ont regardé d’un air curieux et revêche :

« Qu’est-ce qu’il veut celui-là, pourquoi il s’aligne pas dans le carcan des autres,

dans la figure méthodique de nous,

qu’est-ce qu’il fait de sa vie ? »

Ils ne l’ont pas dit mais ils l’ont pensé, enfin, les rouages de

leur cerveau en ont produit l’énoncé vague,

et en plus je n’avais pas mon cahier

« Une fois de plus ! » dit la maîtresse qui me regarde de

ses lunettes sévères d’un air de maîtresse sévère

Une maîtresse, c’est ce qu’il me faudrait pour scruter les plis

de son dos les courbes de sa chair et leurs fragrances

Le conférencier fait une pause. Il regarde son auditoire

attentif en rangs bien alignés comme les linéaires de ces supermarchés

américains qui ont recouvert toute la surface du monde habité

et désert.

Et il conclut brillamment, savamment, doctement, comme un

conférencier doit le faire :

« La pluie ça mouille. »

Il faut des certitudes.

Qui n’en a pas ?

En tout cas, moi j’en avais, des rectilignes, qui ont glissé

en arrière sur la chaise toute noire et toute lisse.

Ne va pas croire que je dis ça pour toi.

Ne va pas te croire l’élue de mon cœur, ou quelque chose comme ça,

ou une autre fadaise rance et niaise comme ça

Les crêtes de sable font des courbes sur le labyrinthe de ta fragrance

Je hume,

Je hume les plis de ta chair les particules minuscules de ta vie

que j’enfourne comme des atomes de conscience,

comme des preuves de l’existence humaine

Au fond, un monsieur un peu grand et frisé et dégingandé lève

la main

Le conférencier lui donne la parole

alors que l’Obersturmführer veille à ce que les rangs serrés de

l’auditoire restent bien alignés, que la parole ne s’en échappe pas

par bribes balbutiées hors de l’arrangement impeccable de la syntaxe raisonnée,

que pas un mot ne sorte sans autorisation spéciale de ces bouches attentives

et le monsieur grand et frisé, et un peu timide aussi, ou alors il

souffre d’une raideur de dos, demande :

« L’amour, est-ce que ça existe ? »

« bien sûr, mon gros nigaud, répond la berceuse, les p’tits bateaux

qui vont sur l’eau n’ont pas des jambes,

on apprend ça à tous les enfants, et aussi bien d’autres choses,

à marcher sur place sans rien dire en rangs serrés

à lever la main quand on ne les écoute pas pour demander la permission

d’exister

à terminer à l’heure

à arriver à répondre à se taire à renoncer quand il le faut.

 

 

Mais, ailleurs, coulent des vallons verts,

rêvent des sables lumineux

Et vivent des contrées heureuses.

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