Général Vincent Desportes, allez au bout de votre logique !

De l'art de parler fort pour ne pas dire grand chose

 

 

 

 

 


« Monsieur Juppé, les propos que vous avez tenus le 25 avril devant les étudiants de l’IEP de Bordeaux – « Un militaire, c’est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s’en va » – sont indignes. Méprisants, ils montrent une profonde méconnaissance de la réalité stratégique. Vous avez d’abord tort sur le fond. Non, les militaires n’ont pas « à la fermer » comme un ministre. La première loyauté d’un ministre au service d’une politique fluctuante, souvent politicienne, est envers son président. La première loyauté d’un militaire au service permanent de la nation, de ses intérêts et de ses valeurs, est envers la France. Structuré par l’éthique de conviction, il doit prendre la parole pour lui rester fidèle, plutôt que de la renier. N’est-ce pas l’exacte attitude du général de Gaulle, tant par ses écrits que dans sa remarquable attitude au moment de la défaite de 1940 et des lâchetés qui l’ont suivie ?

Vous avez tort dans la forme, ensuite. Candidat à la présidence, vous devez le respect à ceux qui ont dédié leur vie à la protection de cette nation que vous souhaitez diriger. Votre réponse à l’emporte-pièce contredit le discernement attendu de celui qui vise la plus haute magistrature. Car qui, dans la société civile, détient les connaissances, expériences et compétences, acquises par l’étude et le terrain, des officiers supérieurs et généraux ? Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas informés par « ceux qui savent », comme dans les autres domaines de l’action publique ? »(...) Tels sont notamment les propos tenus par le général Vincent Desportes rapportés par le journal Le Monde.fr daté du mercredi 5 mai 2016. (Lire la totalité de l'article ci-dessous)

 

Cette vive interpellation d'un militaire de haut rang à l'encontre de M. Juppé nous rappelle, si il en était besoin, que M. Juppé n'a pas changé et qu'il est toujours « droit dans ses bottes ». Son habileté politicienne et sa souplesse d'esprit restent intacts ! Souvenons-nous que M. Juppé a été Premier ministre de 1995 à 1997, au début du premier mandat présidentiel de Jacques Chirac. Son passage à Matignon a été marqué par des grèves d'ampleur contre son « plan » sur les retraites et la Sécurité sociale ; devenu très impopulaire, il a dû quitter ses fonctions après la victoire de la gauche aux élections législatives anticipées de 1997. (source wikipedia).

 

On peut craindre que, n'ayant pas appris à faire vraiment de la politique au plus haut niveau, n'ayant donc rien appris, il devienne éventuellement un Président tout aussi cataclysmique que M . Hollande, pour des raisons à la fois similaires, et inverses. Similaires car il poursuivra la même politique de sujétion à Bruxelles et aux Etats Unis que le locataire actuel de l'Elysée, inverses car il fera encore preuve d'un autoritarisme déplorable lui mettant à dos on suppose assez rapidement bien des gens qui aujourd'hui sont prêts à voter pour lui.

 

M. Juppé a la logique et la rationalité pour lui

 

Bien qu'homme politique apparemment impropre aux plus hautes fonctions, M. Juppé n'en a pas moins sur le sujet militaire un argumentaire logique, le malheur étant que le fond de son argumentation ne puisse être dévoilé publiquement. Comment en effet avouer que des militaires français n'ont pas à prendre la parole quand la France depuis (au moins) M. Sarkozy s'est rapprochée de l'OTAN et que M. Hollande vient en douce de nous réintroduire dans le commandement intégré de cette alliance, bras séculier dans le monde de la puissance US et de ses politiques agressives et dangereuses ? On connaît les gesticulations de l'Alliance aux portes de la Russie, qui y entretient une tension susceptible un de ces quatre de dégénérer en conflit ouvert avec l'armée russe, qui n'est pas l'armée irakienne de Saddam Hussein. On commence à savoir quel rôle ont joué les Etats Unis dans le déclenchement du conflit lybien officiellement conduit par le Royaume Uni et la France sous couvert d'une résolution de l'ONU rapidement trahie par les Occidentaux (Mme Clinton, alors secrétaire d'Etat de M. Obama, sait apparemment très bien de quoi il retourne), conflit qui a largement aggravé la situation en Afrique mettant encore plus en cause la sécurité de l'Europe. Le soutien des Etats Unis et de certains de leurs alliés, dont nos amis d'Arabie saoudite, à Daesh et aux « rebelles modérés » en Syrie est un secret de polichinelle.

 

Autrement dit, la France, en retrouvant le commandement intégré de l'OTAN, a perdu officiellement toute indépendance en matière militaire et stratégique. On n'a pas entendu de hauts gradés protester contre cette décision discrète prise par M. Hollande et ses parlementaires godillots en avril 2016, qui nous ravale officiellement au rang de vassal, statut que le général de Gaulle avait refusé en 1966. Le 7 mars 1966, Charles de Gaulle – réélu trois mois plus tôt président de la République, contre François Mitterrand – avait en effet annoncé au président américain Lyndon Johnson le retrait de Paris du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN, créée en 1949). La France a alors promu une stratégie indépendante, symbolisée par la force nationale de frappe stratégique, qui fondait les moyens de sa politique souveraine. Quand un pays rejoint l'OTAN au plus haut niveau, il abandonne ainsi toute liberté stratégique, met sa panoplie militaire au service de l'  « empire » et n'a plus besoin de soldats de haut rang susceptibles d'  « ouvrir leurs gueules », les décisions fondamentales étant alors prises par le seul état major US et le président des Etats Unis. Oui, dans de telles conditions, un militaire « doit fermer sa gueule » si il ne l'a pas ouverte avant.

 

M. Desportes a politiquement tort

 

Peut-on alors s'inquiéter de l'autoritarisme d'un homme politique, M. Juppé, fût-il incompétent, quand il ne fait qu'assumer les politiques appliquées par MM. Sarkozy (dont il a été ministre des affaires étrangères) et Hollande en matière militaire ? Si l'Etat major français devient organiquement un exécutant docile, à quoi bon de grands hommes de guerre susceptibles de penser une réelle politique de défense indépendante et/ou de dénoncer l'abaissement du pays ?

 

On ne peut donc pas, en toute logique, prendre la défense d'un général qui a tenté de dire ce qu'il pense quand il admet implicitement, en acceptant fût-ce tacitement, les dérives atlantistes continues de la France, que notre pays n'a plus son mot à dire en rien qui concerne son propre avenir de pays vassalisé.

 

Récapitulons donc cette nasse idéologique qui se ferme sur les partisans d'une armée « pensante » et donc autonome, voire indépendante, dans un système où penser n'est plus de mise. En intégrant l'UE, après Maastricht, la France a peu à peu perdu très concrètement ses pouvoirs régaliens (monnaie, économie, défense, frontières) au profit de l'ensemble communautaire, pouvoir technocratique ennemi des états et de la démocratie représentative quand les citoyens ne sont pas d'accord avec elle. Traité d'Amsterdam (France et Hollande), Grèce, Hollande et référendum sur le traité d'association avec l'Ukraine dont nul ne parle plus, quotas de réfugiés imposés (etc...), les exemples des dérives antidémocratiques de l'UE ne manquent pas, pour cette « Europe » (qui ne recouvre pas tout le continent européen) de la finance qui a porté à sa tête le grand manitou de la fraude fiscale et de la tricherie financière Jean Claude Junker, ancien patron du Luxembourg, réputé pour sa qualité de paradis fiscal. Mme Eva Joly vient de sortir un livre sur ce passionnant sujet qui, à lui seul, est une condamnation de l'UEet des fondements politiques réels de son existence.

 

Or, l'UE est la « chose » des Etats Unis, comme vient encore de le démontrer M. Obama en visite en Grande Bretagne et en Allemagne. Intégrer le giron de l'OTAN, elle même instrument privilégié de projection de la puissance US dans le monde est donc cohérent avec le choix européen, et tout ce qui va avec, le tragique Euro par exemple. La France ne fait donc plus semblant d'être un pays indépendant, et affiche à présent en toute clarté sa sujétion au grand patron, Washington, enterrant définitivement les paroles verbales qui ont longtemps évoqué une défense européenne, dont nul état de l'UE ne veut.

 

A défaut de prendre des positions claires sur l'indépendance de la France à tous égards, il est parfaitement inutile d'attaquer une conséquence en la travestissant de bonne ou de mauvaise foi en cause. Ni dans l'armée, ni au gouvernement, ni dans les « grands médias », les paroles dissidentes n'ont plus lieu d'être proférées dans les pays de l'UE, notamment dans les « grands pays fondateurs ». La dissidence des pays d'Europe centrale trace une fracture de l'UE sans doute préfigurant une future explosion de l'ensemble communautaire.

 

Le général Desportes devrait savoir que se mêler de politique, ce qu'il a fait à propos de M. Juppé, cela ne se saucissonne pas. Il veut une armée intelligente, bien équipée, performante ? Il lui faut un état désireux de rendre à son outil militaire son lustre, ses moyens et une stratégie comptable du seul intérêt national, qui par exemple nous éviterait d'être entraînés dans une guerre par procuration sous l'aile de l'OTAN. Dans un cadre austéritaire éternel, et d'appauvrissement continu du pays livré à une concurrence sauvage européenne et mondiale, dans le carcan du pouvoir impérial des états Unis, comment s'y prendre ? Joli sujet de dissertation. Le général Desportes a donc parlé pour ne rien dire d'essentiel. Un militaire dans l'exercice de ses fonctions devrait être concis et clair, notre général a été concis mais fumeux sur le fond de ses propos. On appelle cela un effet de manche.

 

A.P.

 

« Général Desportes : « Vous avez tort, Monsieur Juppé ! »

 

Par le général Vincent Desportes

Monsieur Juppé, les propos que vous avez tenus le 25 avril devant les étudiants de l’IEP de Bordeaux – « Un militaire, c’est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s’en va » – sont indignes. Méprisants, ils montrent une profonde méconnaissance de la réalité stratégique.

Vous avez d’abord tort sur le fond. Non, les militaires n’ont pas « à la fermer » comme un ministre. La première loyauté d’un ministre au service d’une politique fluctuante, souvent politicienne, est envers son président. La première loyauté d’un militaire au service permanent de la nation, de ses intérêts et de ses valeurs, est envers la France. Structuré par l’éthique de conviction, il doit prendre la parole pour lui rester fidèle, plutôt que de la renier.

N’est-ce pas l’exacte attitude du général de Gaulle, tant par ses écrits que dans sa remarquable attitude au moment de la défaite de 1940 et des lâchetés qui l’ont suivie ?

Vous avez tort dans la forme, ensuite. Candidat à la présidence, vous devez le respect à ceux qui ont dédié leur vie à la protection de cette nation que vous souhaitez diriger. Votre réponse à l’emporte-pièce contredit le discernement attendu de celui qui vise la plus haute magistrature. Car qui, dans la société civile, détient les connaissances, expériences et compétences, acquises par l’étude et le terrain, des officiers supérieurs et généraux ? Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas informés par « ceux qui savent », comme dans les autres domaines de l’action publique ?

Les responsables militaires sont les mieux placés pour réfléchir aux conditions d’emploi des armées, pour apprécier les menaces, élaborer les solutions militaires propres à l’atteinte des buts politiques. Experts en leur domaine, les militaires ont, vis-à-vis de la nation, un devoir d’alerte.

Vous avez tort politiquement, enfin. Quelle maladresse de vous aliéner une population qui vous était plutôt favorable : malmenée par la calamiteuse loi de programmation militaire 2014-2019, écartelée entre la multiplication des missions et l’érosion des capacités opérationnelles, elle en avait fini par oublier la loi de programmation 2008-2013, pourtant pire, et le mépris avec lequel elle avait été traitée lors de la crise de l’été 2008 consécutive à l’accident de Carcassonne [En 2008, à Carcassonne (Aude), les journées portes ouvertes des militaires tournent au drame : au lieu de balles à blanc, un sous-officier a mis un chargeur de balles réelles dans son fusil. Bilan : 16 blessés] et à l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan.

A vrai dire, le doute était déjà permis. Votre livre programme ose s’intituler : Pour un Etat fort, alors même que l’armée, à peine mentionnée, en est la grande absente.

Qu’implicitement vous souteniez un exécutif qui a puni d’une « mutation-sanction » un officier général dont le seul tort est d’avoir dit la vérité aux représentants de la nation dénote une attitude dangereuse. Fallait-il que le général Soubelet mente devant une commission parlementaire le 18 décembre 2013 ? Quelle est cette démocratie dont l’exécutif punit une de ses autorités parce qu’elle est sincère vis-à-vis des représentants du corps législatif ? Pourquoi la démocratie américaine, avant toute audition au Sénat, fait-elle jurer aux intervenants de dire toute la vérité, quand notre propre démocratie sanctionne à l’inverse ceux qui se tiennent à l’exactitude des faits ?

Fidélité à la nation

Que, par la suite, ayant été renié par les responsables exécutifs de la nation à laquelle il avait consacré sa vie, le général Soubelet décide de s’affranchir de sa réserve et dénonce le laxisme judiciaire et pénal français l’honore et montre à tous que l’on ne peut contraindre indéfiniment au silence ceux dont l’éthique de conviction est la règle de vie. D’ailleurs, le devoir de réserve des militaires est en France trop surinterprété. Inhibé par des années de stricte obéissance silencieuse, le militaire, facilement bon élève, s’est autocensuré.

S’enfonçant dans son cantonnement juridique, il s’est enfermé dans un conformisme excessif et, hors du champ technico-tactique, a contraint sa pensée à ce qu’on lui dit de penser. Bridé par ce devoir de réserve scrupuleux, devenu révérant envers des autorités administratives ou politiques auxquelles il rend le mauvais service de ne dire que ce qu’elles veulent entendre. Pourtant, l’honneur des chefs militaires n’est pas de mettre en œuvre, au garde-à-vous, des décisions destructrices pour les armées : il tient dans la loyauté sans le renoncement, la loyauté sans le reniement, la fidélité à la nation.

D’un point de vue légal, les militaires ont le droit de s’exprimer publiquement. Si, dans les faits, la parole est contrainte, et si la très grande majorité des militaires estime devoir se tenir à un strict silence, le mal est venu d’une malsaine jurisprudence étatiquement entretenue.

Vous devriez savoir, M. Juppé, que cet excessif cantonnement militaire est une spécificité française, si l’on excepte les armées de dictature. Dans la plupart des pays développés, les voix des armées sont attendues et entendues. En Grande-Bretagne, les plus grands chefs militaires savent, si nécessaire, émettre des critiques vis-à-vis de décisions politiques de défense ; ils sont dans leur rôle, et aucun n’a jamais été « démissionné ». Aux Etats-Unis, les grands leaders militaires demandent à leurs subordonnés d’exprimer leurs avis et eux-mêmes énoncent leurs positions. Leur voix est respectée parce qu’ils sont les professionnels d’un art complexe ; leur avis est souvent suivi par leur « commandant en chef », le président américain.

Monsieur Juppé, ne prenez pas le militaire pour un simple technicien. Il est bien plus que cela, dans et pour la nation. Son devoir est de penser la défense pour l’immédiat et pour le temps long, au-delà des horizons politiciens.

Libérer la pensée critique

L’expression des militaires sur les problèmes organiques, sécuritaires et stratégiques est nécessaire : les restrictions dont elle souffre desservent la France. L’Histoire regorge d’évidences. Après la victoire d’Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui feront de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable dont la France souffrira à l’été 1870, en août 1914 et au printemps 1940.

L’esprit du « Je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre » de Mac-Mahon a fondé la défaite de 1870. La même attitude du général Gamelin de 1935 à 1940 mènera au nouveau Sedan. Ainsi, vous avez stratégiquement tort, monsieur Juppé, lorsque le 25 avril vous complétez vos propos par cette affirmation digne de Coluche : « Certes, tous les militaires ont le droit de penser, mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser. »

Cette nécessité de l’expression est consubstantielle de la nature dialectique de la stratégie. Comme l’écrit le général Beaufre, celle-ci « est un processus d’innovation permanente ». Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Selon la formule américaine, il faut penser « out of the box », libérer la pensée critique, en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Il n’y a pas de nation victorieuse qui n’ait su créer dans ses armées les conditions de l’expression de ses officiers. Pour la nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La nation est portée par ses corps sociaux qui dépassent l’Etat. Soutenir la nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal.

Enfin, la règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Quand les militaires se cantonnent à leur technicité, ils perdent le goût de la pensée, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures sombres – les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig –, ne sont plus attirés par une profession où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes. Les Français doivent en être sûrs : si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est fragile, mais le déséquilibre en faveur du silence est la première marque de la sclérose, donc de la défaite.

Le silence de deux générations

Cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer de la réflexion de défense : les institutions de la Ve République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Un demi-siècle : le silence de deux générations !

Certes, depuis des années, les officiers s’expriment sur leurs expériences professionnelles. Mais aujourd’hui, toute contestation de l’organique ou de l’opérationnel est assimilée à une contestation de l’exécutif. Trop peu d’officiers jouent leur rôle de « stratège pour la France ». Peu s’expriment sur le fond dans les médias. On ne les entend pas sur les problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. S’ils se permettent un commentaire à l’encontre de la ligne de l’Elysée, la sanction est immédiate.

Les règles sont connues. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer ; et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s’exprime en dehors du champ technique, il est aussitôt sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il parle sous couvert d’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel. Je l’ai vécu.

Monsieur Juppé, le politique se trompe en voulant limiter la pensée du militaire. Son devoir est au contraire de tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit critique dans les armées. Les Français doivent l’exiger, tant ils ont payé son absence très cher : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son « cœur de métier », le déni de son devoir d’expression constituent une menace directe pour la sécurité de nos concitoyens. Pour toutes ces raisons, vous avez tort, Monsieur Juppé.

Le général Vincent Desportes est professeur associé à Sciences Po. En juillet 2010, après avoir accordé un entretien au « Monde » à propos de la stratégie américaine en Afghanistan, le général, alors directeur de l’Ecole de guerre, est sanctionné par sa hiérarchie sur ordre d’Hervé Morin, ministre de la défense, et doit quitter ses fonctions.

 

Général Vincent Desportes

 


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