Les « primaires » avant les présidentielles: l'art de noyer le poisson ?

 

La France a importé un modèle étatsunien dans sa panoplie électorale (électoraliste?) : les élections primaires, nouveau mode de désignation non institutionnel à « gauche » et à droite des candidat(e)s à la présidence de la République.

Depuis que le PS a instauré cette usage futile et trompeur, en préparation des présidentielles de 2012, il n'est plus possible de s'illusionner. Cette pratique démagogique, qui a fait ses preuves aux Etats Unis, est en effet un habile paravent à l'absence de vrai programme alternatif, tout le monde connaissant la substance de celui que l'élu de 2017, quel qu'il soit, appliquera, Europe oblige.

 

Les citoyens n'ont pas trouvé cette innovation dans le paysage politique français anormale, ou choquante. Diable, le tintouin fait régulièrement dans nos médias à propos des présidentielles US les avait familiarisés avec cette pratique d'outre Atlantique.

 

Sauf que la constitution française et que l'histoire de notre pays ne sont pas celles des Etats Unis d'Amérique. Mais, pour sûr, les Etats Unis restent pour nos élites un modèle indépassable.

 

L'  « acculturation »  à cette pratique faussement démocratique, permettant, chez notre grand allié, aux deux grands partis en lice de s'opposer fictivement à travers le combat d'individus interchangeables qui conduiront au final la même politique, au moins depuis M. Reagan, était inscrite dans l'air du temps. Le monde politique français est massivement acquis à la démocratie formelle et à ses délices depuis 1983. Précisons qu'il s'agit dans tous les cas, et en France pour ce qui nous concerne, de servir les intérêts des banques et des oligarchies financières, stratégie qui fonde l'existence de l'UE et de l'Euro.

 

En cette période de crise politique majeure, voilà qu'une partie de la gauche réclame de nouvelles primaires contre un président en exercice issu de primaires « de gauche » et donc choisi parmi d'autres candidats, dont M. Valls.

 

Les personnalités associées à la demande de primaires à gauche, désaveu cinglant pour le président Hollande, sont diverses. Certains noms particulièrement respectables apparaissent, dont celui de M. Picketty, ce qui mérite que l'on s'attache à cette aventure qui dans tous les cas signe l'échec politique de la ligne actuelle appliquée par M. Cambadélis au service de l'exécutif.

 

 

 

Des primaires pour faire quoi ?

 

 

 

Si les primaires avant les présidentielles de 2012 ont abordé nos rivages non en tant que phénomène exogène, mais en tant qu'évidence démocratique, (les médias rappelons-le y ont beaucoup aidé), c'est essentiellement parce que, inféodé à l'UE et à l'atlantisme (les septennats de M. Mitterrand le prouvent), le PS devait trouver un moyen de présenter son candidat (on a pensé un temps à une candidate) sous les meilleures apparences, celle du combat frontal de la « gauche » contre les nantis. M. Hollande, fut l'heureux élu des primaires de « gauche », ce qui a dû amuser son entourage. La carrière de M. Hollande le dépeint plutôt en effet comme un centriste bon teint (et donc de droite) et un européiste convaincu (et donc soutien résolu des oligarchies économiques et financières), avec en prime un tempérament suffisamment accommodant pour éviter tout risque de dérapage souverainiste intempestif (lire le livre de Laurent Mauduit « L'étrange capitulation »).

 

Cet être de circonstance, intelligent, n'est en rien un dirigeant politique taillé pour le rôle de président tel qu'il est défini dans la Constitution de la Ve République. Son parcours depuis 2012 nous le prouve. Il s'est donc adossé au mythe d'une gauche protectrice des « pauvres » contre la rapacité (bien réelle) des riches et s'est fait passer pour l'ennemi de la finance avec un aplomb qui illustre parfaitement son cynisme et son mépris pour les électeurs qui allaient le porter au pouvoir.

 

Ce conformiste viscéral a donc dû brandir des éclairs en carton contre ses vrais patrons, « les riches », jouant littéralement la comédie pour accéder au pouvoir. Seuls les cyniques riront de ce tour de passe passe victorieux, qui a permis d'accrocher les électeurs de gauche hésitants après cinq années de sarkozisme et de louvoiements voire de compromission du PS avec la politique de ce dernier. Le ras le bol anti Sarkozy y a sans doute aidé.

 

Souvenons-nous de 2005, et de l'abstention complice du PS, alors dirigé par M. Hollande, lors du vote sur le traité d'Amsterdam par le Congrès, trahison explicite du vœux des électeurs qui par référendum avaient rejeté le contenu du Traité constitutionnel européen. Tout était dit. En 2012, M. Hollande n'était pas à un reniement près.

 

Les primaires du PS avant 2012 ont donc permis de déguiser un traître à sa cause supposée, (à savoir le combat de la gauche contre les inégalités, pour le progrès social et la lutte contre les oligarchies gourmandes de pouvoir d'achat, de libertés citoyennes et de concussion généralisée), comme champion de « la gauche ». Pour user d'un terme à présent galvaudé mais si efficace en terme de description du réel, la manipulation immense a porté ses fruits politiciens et a permis de pérenniser en France la domination sans partage des nantis.

 

Mission accomplie donc pour le PS dont les représentants gouvernementaux et européens servent actuellement la soupe aux puissants de ce monde dans l'enceinte des débats chics de de Davos, en Suisse, où se retrouve le gratin de l’économie mondiale depuis le mercredi 20 janvier.

 

 

 

L'UE et l'Euro intouchables ?

 

 

 

M.Hollande, pour mille raison très concrètes, n'est donc plus habilité à représenter ne serait-ce que l'ombre de la gauche aux présidentielles pour des forces et des individus qui l'ont soutenu en 2012. Des voix s'élèvent donc tout naturellement pour tenter de le marginaliser et de donner un nouveau souffle à l'  « espérance de gauche » dans notre pays. Ou pour éviter un désastre électoral à cette fausse gauche qui a démérité en tout. Essayons de comprendre en précisant qui s'exprime dans cet appel à une primaire de gauche.

 

M. Picketty, par exemple, qui n'est pas à l'origine de l'appel. On connaît ses travaux. Il défend un réformisme intelligent qui mériterait sans doute une mise à l'épreuve concrète. Mais les signataires de cet appel ne disent pas précisément pour quelle politique s'engager, sans doute en l'absence d'un accord minimal entre eux. Pour en venir précisément à cette initiative, et mieux la comprendre, un extrait du Monde.fr : « Mobilisons-nous ! Réenchantons le débat politique. Exigeons une primaire des gauches et des écologistes. » L’appel, publié lundi 11 janvier dans Libération, est signé par une cinquantaine de politiques, intellectuels ou personnalités venues du monde de la culture. A l’origine de cette initiative, les écologistes Daniel Cohn-Bendit et Yannick Jadot, et le sociologue Michel Wieviorka. Ils ont été rejoints par l’économiste Thomas Piketty, le démographe Hervé Le Bras, l’écrivain Marie Desplechin, puis par l’historien Pierre Rosanvallon, l’essayiste Raphaël Glucksmann, l’avocat William Bourdon, le comédien Philippe Torreton ou encore l’ancien footballeur Vikash Dhorasoo. Barbara Romagnan est la seule députée socialiste signataire. « Nous voulons faire de la prochaine élection présidentielle la conclusion d’un débat approfondi, écrivent-ils. Nous voulons du contenu, des idées, des échanges exigeants. » Ils critiquent aussi un personnel politique devenu « synonyme de caste et d’oligarchie » et dont l’action est perçue « comme impuissante, voire comme corrompue et soumise à des intérêts corporatistes ou particuliers ». Au passage, les signataires dénoncent la volonté de l’exécutif de mettre en place la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux. Un projet qu’ils qualifient d’« injustifiable ». « L’instrumentalisation de la Constitution à des fins tacticiennes constitue une rupture démocratique majeure », critiquent-ils. (...)

 

On trouve parmi les signataires des noms synonymes d'européisme, de dérive idéologique « néocon », des intellectuels en phase avec les errances sociétales qui sont à l'origine d'une part de la crise européenne gravissime que nous connaissons. La présence de M. Rosanvallon, l'un des pères de la deuxième gauche (CFDT, PSU, Delors) dans cet aréopage n'est nullement faite pour rassurer. Nulle part n'apparaît une mise en cause nette ou une interrogation fût-elle partielle de l'UE ou de l'Euro comme explication aux difficultés qu'affronte notre pays.

 

On peut fort justement critiquer un système tout en tentant d'en sauver l'essentiel. C'est la grande crainte que par exemple la présence de M. Cohn Bendit (et d'autres) peut susciter.

 

Sans insulter l'avenir, on peut donc considérer cette initiative avec prudence, étant entendu qu'un front anti Hollande ne saurait s'affirmer sans la définition d'une nouvelle politique au moins différente de celle conduite par l'actuel président, à savoir soucieuse avant tout de l'intérêt national et du sort des Français, si fortement frappés par un chômage sans cesse croissant dans une Europe ouverte à tous les vents économiques, commerciaux et autres, en attendant la signature du TAFTA.

 

Des primaires à gauche, pourquoi pas au point où nous en sommes, mais pour faire quoi une fois M. Hollande renvoyé à sa paisible carrière de technocrate ou à tous les diables du pantouflage ?

pucciarelli.fr

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