Peut-on délocaliser à l'étranger un immeuble, une autoroute, une boutique, ou des clients ?

Comment financer les retraites ? C'était la question-clé du seul débat de la présidentielle 2007, trois jours avant le second tour. Ségolène Royal a évoqué -- discrètement -- la taxation des patrimoines. Nicolas Sarkozy a -- discrètement -- évacué : "le capital risque de partir". Puis ils ont zappé...

 

Une fois élu, Nicolas Sarkozy a divisé par cinq l'impôt sur la fortune -- déjà rabougri par toutes sortes d'exemptions -- avec son bouclier fiscal. Selon lui, des milliers d'entreprises quittaient la France. Le mensonge est énorme. En fait, l'impôt sur la fortune est un impôt sur l'immobilier, à 95%. Les fortunes professionnelles sont en effet exonérées.

 

En France, la plupart des fortunes professionnelles sont immobilières : Auchan, Carrefour, Dior, Gucci, Hermes, sont d'abord des réseaux d'hypermarchés proches des réseaux de transports ou de boutiques de luxe très bien situées dans les centre-ville. Leur rentabilité repose sur une ressource rare: le terrain bien placé.

 

Un coup d'oeuil au palmarès des fortunes françaises est révèlateur..

 

( http://www.challenges.fr/classements/fortune.php)

 

Luxe, immobilier, et fournisseurs de l'Etat (ou activités bénéficiant d'un oligopole réglementé par l'Etat) monopolisent ce palmarès. Pour le fisc, c'est une bonne nouvelle ! Si l'Etat se fachait un jour avec l'un de ces milliardaires, il pourrait facilement le remplacer. On ne délocalise pas à Palerme ou Varsovie un hypermarché, un réseau de télécom, une chaîne d'hotels ou des boutiques de luxe parisienne... Ce capital-là a besoin d'être près du client. Ce qui est beaucoup plus facile à délocaliser, ce sont les activités ultra-concurrentielles et donc beaucoup moins rentables: centre d'appel téléphoniques, jeux-vidéos, logiciels, artistes (comme Johnny Hallyday)... et maintenant les cliniques médicales, ou même les cabinets médicaux ne bénéficiant pas des remboursements de la sécu (esthétique, implants dentaires, etc..).

 

Ce sont des activités en forte croissance, où le coût de la main d'oeuvre (de la téléopératrice à l'ingénieur, en passant par l'infirmière) est décisif pour s'imposer. Pour rapatrier les emplois en France, la solution n'est donc pas de détaxer les bénéfices ou les patrimoines mais plutôt de diminuer les cotisations sociales sur les salaires. C'est d'ailleurs la première des revendications des patrons de PME, lorsque on regarde de près les sondages représentatifs: pouvoir embaucher, quitte à faire peu de bénéf', afin de souffler un peu. Pour assurer solidement l'avenir de la sécu (retraites et assurance-maladie), les dizaines de millions de logements français, les millions d'immeubles d'entreprise, constituent une base de financement autrement plus robuste et immuable que les salaires.

 

Taxer les milliers de milliards du stock immobilier -- dont la valeur a doublé entre 2001 et 2008 -- plutôt que les flux de travail, fera bien sûr fuir une partie des acheteurs à l'étranger... Et donc baisser -- un peu -- la valeur de l'immobilier. Et alors ?

 

La baisse des prix de l'immobilier, résidentiel ou d'entreprise, sera un excellent moyen de permettre aux jeunes entrepreneurs débutants d'acquérir plus facilement des locaux, qui constituent bien souvent la seule caution solide à offrir à une banque. Cette profonde réforme fiscale -- taxer les stocks de patrimoine plutôt que les flux de travail -- stimulera ainsi la création d'entreprises pérennes et par ricochet la concurrence. Car peu peu, c'est un autre type de taxation des stocks qui se met en place, insidieusement, et qui risque de pénalise durablement les pays à fort taux de chômage: France, Pays-Bas, Italie, Espagne: le stock de travail stagnant (préretraités, chômeurs, jeunes hors-marché du travail) déséquilibre le financement des retraites, au point que la perspective d'un équilibre durable n'est même plus envisagé, perspective qui est démoralisante pour les entrepreneurs (je parle des vrais, pas des chômeurs déguisés en autoentrepreneurs), qui il est vrai n'ont plus droit à la parole au Medef, où seuls peuvent encore s'exprimer les fils et filles de famille, en carricaturant.

 

 

Le lien entre ce stock de travail stagnant et un stock de capital dormant (tellement endormi qu'il est tombé sur la descente de lits de subprime s'en même s'en apercevoir) est de plus en plus clair. Et de plus en plus mal dissimulé par la bougeotte de notre président de la République. L'argent qui dort (même s'il spécule, ce qui n'est qu'une forme de sommeil agité) triomphe dans notre pays parce qu'il a la capacité d'acheter le pouvoir politique et les médias. Ce pouvoir de corruption menace notre économie, largement autant que les délocalisations d'emplois, et beaucoup plus que les délocalisations de capital. Le mythe de l'argent qui fuit à l'étranger est brandi pour mieux masquer une autre réalité: le pouvoir oxydant pour notre économie de ces fortunes qui s'auto-entretiennent et se trompent régulièrement dans leurs choix d'investissement, lorsque l'Etat n'est pas là pour leur donner un coup de pouce.

 

 

Lors de la dernière présidentielle, Ségolène Royal réalisait 50% à 51% dans les sondages jusqu'en janvier, lorsqu'elle a fléchi face à cet argent, d'abord en formulant des propositions sur l'immobilier un peu trop tièdes, puis en désavouant Arnaud Montebourg qui sortait d'un bras de fer avec Johnny Hallyday sur le thème de l'expatriation fiscale en Suisse. Mme Royal aurait pû expliquer qu'une France présidée par elle deviendrait le paradis musical des jeunes chanteurs, car une baisse des cotisations sociales permettrait aux petits clubs de rock, aux petites salles de spectacle d'embaucher techniciens et barman à moindre frais, afin d'abaisser le coût des billets. Elle aurait pû dire que l'idée de François Bayrou, offrir à toute entreprise l'exonération totale de cotisations sociales pour un emploi (soit une économie de 100% pour une entreprise d'un salarié, mais de 0,1% pour une entreprise de 1000 salariés) était excellente. Ségolène Royal a surtout eu tort, surtout, de sous-traiter à Dominique Strauss-Kahn le coeur du réacteur de sa campagne: les propositions en matière de fiscalité. DSK lui a rendu un rapport entièrement vide (avec une seule proposition, complètement ridicule, créer une taxe sur les français de l'étranger !) ... preuve à mon avis que la fiscalité est bien le coeur du problème, le terrain où les socialistes doivent s'investir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.