Présidentielles, un vote émotionnel?

Je fais partie d’une génération d’analphabètes émotionnels. Mes parents n’ont pas appris à gérer les leurs et n’ont donc pas pu me transmettre quoi que ce soit à ce sujet. Or je viens de passer la pire quinzaine de ma vie de citoyen sur le plan émotionnel. Voici le témoignage d'un cheminement émotionnel en pleine présidentielle.

 

 

La frustration

Depuis de nombreux mois, j’étais frustré. Frustré, car je voyais dans mon entourage des gens qui s’apprêtaient à voter Le Pen. Étaient-ils racistes ? Non, pas tous. Nombre d’entre eux étaient en colère car chaque fin de mois était de plus en plus difficile. Ils étaient en colère car pendant que  eux galéraient, d’autres se faisaient payer des costumes sous les dorures de la République. Ils étaient en colère car on les montait contre d'autres citoyens.  J'entendais et je comprenais leur colère, mais incapable de leur faire partager mon analyse, j’étais frustré.

 

J’étais également frustré car après une longue période de désespoir, les primaires de droite et de gauche avaient amené un nouvel espoir. Ces primaires avaient sorti les sortants. Un nouveau cycle politique pouvait naître... Mais très vite, la frustration s’est à nouveau imposée car malgré la campagne #1maisPas3, le rassemblement de la gauche n'a pas eu lieu.  J’étais frustré car la querelle des égos n’a pas permis à ces candidats de trouver la raison. J’étais frustré car au final en dernière ligne droite, une fois de plus c’est à cause de l’argent que l’un ne s’est pas désisté pour l’autre. Et oui, le remboursement des frais de campagne était en jeu. Par la suite, j'étais encore plus frustré car 19% + 6%, ça fait plus que les 21.3% du FN ...

 

La colère

Dimanche 23 avril 2017 était la conclusion d’une longue période partagée entre espoir, peur et frustration. Depuis 3 ans j’avais annoncé à mon entourage que Marine LE PEN serait non seulement au second tour de l’élection présidentielle, mais également la prochaine Présidente de la République. Non pas que je le souhaitais, c’était le simple fruit de l'observation de sa progression dans les élections intermédiaires, de la montée de l'abstention, de ce que j’entendais dans mon entourage issue de classes populaires et de l’absence d’ambitions des politiques publiques depuis 15 ans sur la question des inégalités et de l’émancipation de l’individu et du citoyen. J’attendais donc patiemment 20h pour découvrir qui serait le deuxième finaliste de cette élection présidentielle.

Et là, l'espoir a fait place à la colère! La colère contre cette présidence socialiste dont on attendait tant et qui nous a trahi en ne respectant pas le programme pour lequel elle a été élue. Cette colère est montée progressivement durant la soirée et les jours qui ont suivi. En effet, j’ai passé six ans en tant que lobby syndical à tenter de convaincre les différents ministres en charge des questions de Jeunesse, d’Education Populaire ou encore de politique de la ville. Nous étions convaincus depuis longtemps de la faillite démocratique dans notre pays et de la prégnance du règne du pouvoir de l’argent au détriment du peuple. J’ai passé les 5 dernières années à essayer de convaincre les ministres en charge de la jeunesse que la Lepenisation des esprits progressait et qu’il était de leur responsabilité de développer une politique qui permettrait de développer l’esprit critique et d’éduquer à la démocratie, qu’il était également nécessaire de promouvoir un nouveau modèle de démocratie d’interpellation et de pouvoir d'agir pour donner également la voix  aux exclus. Sur les trois derniers ministres, deux avec leurs cabinets nous riaient au nez, nous accusant d’exagérer et de postures gauchistes. Une autre plus à l'écoute, n’a pas eu suffisamment de temps pour construire. Face à cela, nous sommes allés à plusieurs reprises à l’Elysée pour tenter d’obtenir des arbitrages favorables. En vain. Et dès le soir du 1er tour, ceux là même, droite et gauche confondue qui au pouvoir depuis quinze ans n’avaient rien fait, nous intimaient sur ton condescendant : il faut faire barrage au Front National.

Les jours qui ont suivi ont vu ma colère décupler face à mes camarades progressistes qui également sur un ton moralisateur et condescendant ne reconnaissaient pas la colère contre celui qui incarnait le dauphin du président, la colère de ceux souffrent et qui se contentaient sur un ton péremptoire de les juger. Je me sentais en colère contre ceux là même qui me jugeaient, faisant des amalgames, sans la moindre argumentation rationnelle sur la situation qui a produit le terreau de l’extrême droite. Leur disque « barrage au FN » passé éternellement en boucle et sans la moindre empathie était sans résultat. Camarades, descendez de vos tours d’ivoire, ce n’est pas ainsi que vous convaincrez ceux qui sont les victimes d'un système et qui malgré un mirage couleur bleu marine sont bien plus proches de vous que ce que vous ne pouvez voir.

Le 23 avril 2017 et les jours qui ont suivis, vous l'aurez compris, j’ai été très en colère. Depuis, j’ai compris pourquoi. Le 21 avril 2002 est la date de mon acte de naissance en tant que citoyen. Très rapidement après le 1er mai 2002, j’ai  milité dans une fédération d’éducation populaire. Quelque années plus tard, je me suis engagé dans un parti politique. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un ancien leader syndical. Mais la lutte contre l’extrême droite à travers l’émancipation du citoyen et de l’individu a été mon sacerdoce alors qu'issue d’une famille apolitisé, mon père ouvrier a du voter un paquet de fois Le Pen père. J’ai passé les 5 dernières années de ma vie à  militer sept jours sur sept, au détriment de ma vie de famille, à essayer de convaincre ceux qui détenaient le pouvoir politique d’agir. Et eux, jouaient les moralisateurs. Ils ont participé à développer ce néolibéralisme dont tout à le monde sait aujourd’hui qu’il produit des inégalités, casse le service public et fait ainsi  le terreau du Front National. Quinze ans après le vote pour un candidat conservateur mais républicain, nous devrions voter pour un néolibéral qui ne va que poursuivre la même politique qui nous mène droit dans le mur. Mais s’il est président dans cinq ans l’extrême droite se sera encore plus renforcée !

 

Le doute

Cette première semaine aura été pleine de violence dans les échanges sur les réseaux sociaux. Comme une bonne partie des français, je me suis retrouvé au milieu d’échanges irrespectueux, de haine, de colère, de frustrations qui nous ont tous dépassés. Et après la colère est venu le doute. Qu’avais-je fait, qu'avions nous fait de ces dernières quinze années ? Avaient-elles servies à quelque chose puisque finalement le Front National était à nouveau aux portes du pouvoir ?

J’ai également douté de notre modèle de démocratie. La Vème République est une monarchie présidentielle en deux étapes conçue pour un paysage politique binaire. Ne fallait-il pas laisser passer le deuxième tour de l’élection présidentielle pour se concentrer sur les 3ème et 4ème tour ? Sans majorité à l’assemblée nationale, une présidente ne peut pas gouverner et ne détient finalement pas le pouvoir. De plus, il est difficilement imaginable que Marine Le Pen accepte de nommer Emmanuel Macron premier ministre. Nous irions inévitablement vers une crise de régime, une assemblée constituante, une VIème  république salvatrice...

Et puis un autre doute s’est installé. Et si je me trompais. Et si en portant le vote blanc, je faisais une erreur qui amènerait à une catastrophe historique. Et si mon analyse juridique de la constitution était erronée. Alors j’ai creusé mes recherches, j’ai lu, écouté, débattu, regardé, et cet article sur Mediapart m’a convaincu que le risque était trop grand et que cette présidente aurait tout de même une capacité de nuisance sur l’Etat de droit et la démocratie même sans l’assemblée nationale.

 

La peur

Parallèlement, le témoignage de proches partageant leurs peurs a contribué à me bouleverser. Une collègue m’a ainsi fait part de son anxiété face à la perspective de la prise de pouvoir de ce parti à l’histoire entremêlée avec des réseaux fascistes, dans une période ou elle se sentait de plus en plus stigmatisée par sa couleur de peau. Et cela m’a rappelé deux mois plus tôt ce sentiment d’insécurité vécue à l’occasion de la rencontre de militants FN qui tractaient devant chez moi. Ils ont très vite compris que je ne partageais pas leur engagement. Et ce jour là j’ai eu peur pour ma famille. Si Marine Le Pen devenait présidente, tous les fachos de ce pays se sentiraient pousser des ailes. Et leur mode de communication s’exprime par la violence. Ce jour là, devant chez moi, j’ai eu peur pour la sécurité de mon fils, de ma femme. Ce jour là, je me suis souvenu que mon grand père était mort dans un contexte post extrême droite car il avait tenté d’échapper au sort des malgré-nous. Ce jour là j’ai eu peur et cette frayeur allait contracter mes cervicales et lombaires, mon réceptacle émotionnel.

 

Dépasser ses émotions

La frustration et la colère m'avaient amené à conclure que pour la première fois de ma vie, j'allais voter blanc ou m'abstenir.  Et puis finalement, j’ai réussi à conscientiser ces émotions, à les nommer, à les accueillir et à les exprimer pour pouvoir les dépasser. Dimanche malgré tout le mal que je pense du programme néolibéral d’Emmanuel Macron, j’irai voter contre le Front National et ce ne sera finalement pas blanc.

Je vous invite à l’exprimer également par le deuxième bulletin car c'est un vote contre le FN qui ne vaut aucune adhésion au programme d’Emmanuel Macron. Nous aurons ensuite 5 ans pour construire une solution et lutter afin que l’extrême droite, son terreau néolibéral et l’oligarchie ploutocratique soient écartés du pouvoir. C’est le combat de l’émancipation qu’il faut poursuivre. 

Mais ce n'est que le témoignage d’un modeste citoyen engagé à gauche et qui tente d’apprendre la langue des émotions.

 

 

 


 

 

 

 

 

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