La part des juristes universitaires dans le débat public

Quand a-t-on entendu, vu ou lu récemment les juristes spécialistes de l’Union européenne dans les différents médias ? Autrement dit, quelle est la part du droit et des universitaires dans le débat public européen ? Le respect du droit de l'Union européenne par les médias ne doit-il pas constituer une exigence démocratique ?

Le juriste est ennuyeux, le juriste tord la norme pour la déformer à sa convenance, le juriste est un bonimenteur... et franchement que comprend-on de ce qu’il dit ? Hormis quelques avocats aux talents divers et souvent très médiatiques, parfois caricatures d’eux-mêmes et de la profession, quand a-t-on entendu, vu ou lu récemment les juristes spécialistes de l’Union européenne dans les différents médias ? Autrement dit, quelle est la part du droit et des universitaires dans le débat public européen ? Chacun appréciera à sa propre aune.

À celle des Professeurs de droit, l’exaspération est à son comble. Les très envahissants spécialistes autoproclamés issus des Écoles de journalisme, lorsque ce ne sont pas les politiques eux-mêmes, souvent issus de la grande École d'administration... disent désormais la règle de droit, dissertent ou commentent la norme avec un sérieux et une péremptoire assurance qui font des juristes universitaires les dépositaires d’un savoir poussiéreux pour le mieux ou d’une discipline méprisable pour le pire.

Si nul n’est censé ignorer la loi, on se saurait exiger pour autant que tous soient censés connaitre leur droit de l’Union européenne. Mais un constat s’impose et doit être fait avec toute l’immodestie assumée du Professeur des Universités : tout ce qui est affirmé par les politiques, les éditorialistes, les commentateurs de tous médias est toujours faux car juridiquement inexact ! Quelle belle constance de ces opiniâtres faiseurs d’opinion(s).

Le sujet est sérieux. Il pose la question de savoir de ce qui est dit et comment aux citoyens dans une démocratie comme la nôtre. À l’évidence ces citoyens n’ont droit qu’à des Zemmour, Manon Aubry, Dupont-Aignan, Le Pen et autres Hamon, Montebourg ou Mélenchon... La liste serait tout aussi longue du côté de certains journalistes comme Polony, Aphatie, Barbier, Duhamel, Salamé ou Coralie Delaume (voir son ouvrage où à chaque page une énormité est écrite mais qui a libre entrée sur France Culture comme essayiste — quel talent !) qui pratiquent tout en même temps le silence de l’ignorance et celui de la complaisante soumission. La paresse intellectuelle constitue la marque de fabrique de ces « faiseurs », de ces producteurs de « sons » et autres « images sonores » comme on dit dans ce tout petit monde adepte des oxymorons insultants pour l’intelligence mais tellement tendance. Quelle ruine de la pensée !

Ainsi, à force d’affirmer que la Commission a le monopole de l’initiative des lois européennes (faux et il n’existe pas de lois européennes !), qu’elle détient le pouvoir de décision (faux !), que les technocrates imposent leur volonté aux États (faux !), qu'elle est illégitime et incontrôlable (faux et faux !), que le Parlement européen n’est pas une instance démocratique (faux !), qu’il n’est pas un vrai Parlement car il ne détient pas la maitrise de l'initiative législative (comment peut-on parler de « vrai » Parlement alors que l’Union n’est pas un État ? Comment peut-on réduire une fonction de type parlementaire à la seule maitrise de l'initiative ? Erreur d'analyse très basique que les étudiants de première année de droit ne commettent plus),  que les États membres sont vidés de leur souveraineté (faux !), que Bruxelles — qui ? — décide de tout — quoi ? (faux !),  que la concurrence est libre et non faussée (faux !),  que les aides d’État sont interdites (faux !), que la Commission empêche la constitution de « champions européens » (faux !), qu’Airbus Industrie n’a jamais eu besoin de l’Union  européenne (faux !), que l’Initiative citoyenne européenne comparée au référendum d’initiative parlementaire français est un échec (faux !)... une grande partie des citoyens finit par être convaincue que la dictature c’est Maastricht et que Bruxelles forme son QG. Éternelle reconnaissance ici à un Onfray, symbole de cette pensée philosophique contemporaine sectaire et de dénonciation mais tellement rentable économiquement, qui pourra alors trouver, avec une Polony émerveillée, dans un Etienne Chouard un juriste de talent. Ce même Chouard, Professeur d'économie et de gestion dans un lycée technique mais toujours présenté dans tous les médias comme Professeur de droit et de fiscalité, rappelons-le, aura su séduire avec un ton docte mais une vacuité intellectuelle sidérante, à la fois Libération, France-Inter et Sud Radio ainsi que certains politistes.  Le droit ? Facile ! Il suffit d'avoir de la mémoire, d'être borné et surtout réactionnaire...! L'essentialisation est combattue par principe, sauf pour les juristes universitaires... par principe évidemment. 

Ce que nous soutenons ici est que la part des universitaires dans le débat public lato sensu doit être revendiquée, car le droit au droit pour les citoyens constitue une exigence démocratique. Mais comme l’opinion est désormais Reine et la démocratie son Hochet, tout comme le savoir académique est devenu le Hochet d'un "ludo-techno-pédagogisme" Roi arriéré et désespérant..., nous devrons alors nous résoudre à ce que ces éditorialistes, politistes, politiques et autres apprentis juristes forment cette nouvelle Caste de Seigneurs dont les universitaires resteront leurs serfs à peine bons à entretenir des terres de plus en plus stérilisées par ces "diseurs" d'articles de code ; des terres d’un savoir qui devient relatif et donc inutile pour le plus grand nombre. Celui-ci devra se contenter du toujours moins et du " il faut bien croire " plutôt que d'un " il vaudrait mieux savoir".

Pierre-Yves Monjal, Professeur agrégé de droit public — Université de Tours.

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