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Billet de blog 25 mai 2022

Déserteurs : existe-t-il une sécession des élites diplômées ?

La prise de parole des étudiant·es de Agro Paris Tech a été l’occasion pour la presse de remettre en avant l’hypothèse d’une sécession de l’élite scolaire face à la crise écologique. Qu’en disent les sciences sociales ?

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La prise de parole des étudiant·es de Agro Paris Tech a été l’occasion pour la presse de remettre en avant l’hypothèse d’une sécession de l’élite scolaire face à la crise écologique. Qu’en disent les sciences sociales ?

Le 10 mai, huit étudiant·es de Agro Paris Tech ont pris la parole au cours de leur remise de diplôme pour dénoncer “une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours". Ces étudiant·es déclarent renoncer aux emplois “destructeurs” auxquels ​​AgroParisTech forme chaque année des centaines d'ingénieurs.

Le lendemain, dans une tribune publiée dans Le Monde, des étudiant·es de l’ENS déclarent “revoir [leurs] priorités dans le choix de [leurs] sujets de recherche, en alignant [leur] pratique scientifique sur les enjeux impérieux de ce siècle.”

C’est également le cas d’étudiant·es de HEC qui déclarent préférer des emplois à minima non destructeur de la planète que les propositions d’emplois très rémunérateurs dans les secteurs de la banque. Ces initiatives ont remis sur le devant de la scène l’idée d’une sécession de l’élite scolaire en lien avec la crise écologique.

Au sein des grandes écoles, les débouchés professionnels “traditionnels” tournés vers les grandes entreprises du secteur privé seraient boudés par les étudiant·es. Ces derniere·s leur préféreraient des entreprises engagées en faveur de la transition écologique. Dans “La Révolte”, la journaliste au Monde Marine Miller réalise le portrait de quelques une·s de ces déserteurs.

Pour autant, l’idée d’une fuite généralisée de la jeunesse française diplômée nécessite d’être interrogée et objectivée à plusieurs égards : 1) l’ampleur d’un tel mouvement 2) la nouveauté d’une telle désaffection 3) la spécificité des ingénieur·es.

1) Une enquête Harris Interactive commandée par Pour un réveil écologique affirme que "les jeunes de 18 à 30 ans déclarent majoritairement qu’il est important que leur (future) entreprise prenne en compte les enjeux sociaux (86%), éthiques (82%) mais également environnementaux (86%)”.  Près de 2/3 se déclarent prêts à sélectionner leur employeur sur des critères environnementaux. 

Des scores d’autant plus élevés chez les actifs appartenant aux classes supérieures [...] et les plus diplômé·es qui sont les plus prêt·es à “changer d’emploi pour occuper un emploi qui soit écologiquement utile”.

Cela vient accréditer l’idée d’une prise en compte des enjeux environnementaux dans l’orientation professionnelle du salariat qualifié. Cependant, nous pouvons nous interroger sur la logique de la sélection à l'œuvre.

2) Le cadrage médiatique et le discours militant tendent à présenter le choix de cette élite scolaire comme un arbitrage entre entreprises du secteur privé.

La pétition du Manifeste étudiant pour un réveil écologique met, par exemple, en scène un tel arbitrage. Les pétitionnaires auraient ainsi le choix entre différents employeurs du privé et décideraient de travailler pour ceux qui s’engagent dans la transition.

“Nous souhaitons profiter de la marge d’action dont nous bénéficions [...] en nous tournant vers les employeurs que nous estimerons en accord avec nos revendications [...] les entreprises doivent accepter de placer les logiques écologiques au cœur de leur organisation”.

On peut cependant s’interroger sur la réalité d’un tel arbitrage. Comme l’a montré Y-M Abraham à partir d’une enquête sur le campus de HEC, certain·es étudiant·es délaissent en réalité le secteur privé. Ces personnes se sentent généralement en décalage avec l’institution, ce qui les pousse à se détacher des modèles de carrière au sein de l’encadrement des grandes entreprises au profit du secteur public ou de l’associatif. Il n’est pas improbable que le Manifeste vienne recruter au sein de telles fractions de l’élite scolaire, ce qui vient relativiser la nouveauté de telles orientations.

Dès lors, l’idée d’un débordement au sein de l’entreprise du mouvement pour le climat est certainement trompeur. Le succès de la pétition du Manifeste ne signe pas tant l’émergence d’une “critique écologique” dans le monde de l’entreprise qu’une forme de désaffection à l’égard de ce dernier, connectée à une prise de conscience des enjeux environnementaux. Celle-ci s’inscrit dans la construction longue de parcours professionnels orientés vers des secteurs spécifiques.

3) Au-delà des réalités hétérogènes que recouvre la supposée prise de conscience de ces diplômé·es, il est nécessaire d’analyser plus spécifiquement la place des ingénieur·es dans cette mobilisation.

Au cours d’une communication lors du congrès de l’Association Française de Sociologie, Antoine Bouzin a analysé “ce que le militantisme “vert” fait aux ingénieurs”. Alors qu’historiquement le monde ingénieur est méfiant vis-à-vis du monde social, on assiste à un processus de réencastrement de la science, du fait notamment des scandales publics liés à la dégradation de l’environnement. Cela conduit à un éloignement du modèle élaboré à la fin du XIXe de la “science pure” vue comme une “pratique neutre et objective, fondamentalement dissociée du social”.

Cela pousse les ingénieur·es engagé·es dans les luttes écologiques à investir un terrain plus politique, en dehors d’un cadrage strictement environnementaliste de la cause écologique qui viendrait uniquement questionner les effets particuliers de telle ou telle réforme. Cette mise en langage de la protestation mélange dorénavant diagnostics scientifiques - les rapports du GIEC notamment - et remises en cause du fonctionnement actuel des institutions, aussi bien publiques que privées.

L’investissement à travers leur identité professionnelle assume plus ouvertement la conflictualité, notamment avec leurs potentiels employeurs et n’est plus seulement dans le registre de l’expertise. “L’incursion dans l’arène politique”, notamment au sein des mouvements sociaux, est également la reconnaissance que les solutions et moyens d’action ne sont pas uniquement de l’ordre de la science et de la technique.

Ainsi, certaines franges des “élites”, y compris issues des filières scientifiques, conçoivent dorénavant les enjeux climatiques comme des enjeux politiques, mais sur des bases discursives différentes des mouvements militants plus classiques. Ils prêtent une forte attention aux chiffres et aux sources mobilisés : si le militantisme vert fait quelque chose aux ingénieurs, la mobilisation d’ingénieurs fait indéniablement quelque chose au militantisme vert.

Il n’y a donc pas de sécession de l’élite diplômée. En revanche, il y a des tentatives plurielles, diffuses, segmentées, de métaboliser la conscience d’un problème climatique et environnemental.

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