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Billet de blog 11 janvier 2026

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Trump : la jouissance en vitrine. Quand l’injonction « Jouis ! » supplante la Loi

Lecture lacanienne de Trump : non un diagnostic, mais l’analyse d’une fonction dans le lien social. À travers RSI et les discours (maître, universitaire, hystérique, capitaliste), le texte explique la polarisation amour/haine, l’injonction « Jouis ! » et l’érosion du tiers et de la Loi symbolique. Il propose des stratégies pour faire limite sans nourrir la scène.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Trump n’est pas seulement un « personnage politique ». Il fonctionne comme une machine à affects : fascination, répulsion, excitation, panique, amour/haine. Et ces effets ne viennent pas uniquement de ses décisions, mais de sa façon de parler et de se mettre en scène : coup de force verbal, humiliation, revirement assumé, promesse de victoire immédiate.

Une lecture lacanienne et psychanalytique ne vise pas à « diagnostiquer » Trump comme patient. Elle permet plutôt d’analyser la fonction qu’il occupe dans le lien social : ce que son style autorise comme jouissance, ce qu’il détruit comme garantie symbolique, et les mauvaises comme les bonnes stratégies pour lui faire face (ne pas nourrir la scène, réintroduire du tiers et la loi, rendre le coût automatique).

Illustration 1
Trump : la jouissance en vitrine. Quand l’injonction « Jouis ! » (surmoi) supplante la Loi © Image générée par IA

1) Imaginaire (RSI)

Trump capte par l’image : puissance affichée, domination verbale, assurance performative. Dans l’imaginaire, on n’échange pas des raisons, on se mesure : identification (« il ose ») ou rivalité (« il faut le faire tomber »). C’est la matrice des réactions polarisées.

2) Symbolique (RSI)

Ce qui inquiète, c’est l’attaque du tiers et de la Loi symbolique : règles, procédures, continuité des engagements, langage tenu. Quand la parole politique devient un enchaînement de coups, de slogans et de retournements assumés, la Loi symbolique ne structure plus, mais elle devient un décor manipulable.

3) Réel (RSI)

Quand le tiers ne tient plus, le Réel revient sous deux formes : angoisse (imprévisibilité, arbitraire) et jouissance (excitation, transgression, humiliation). Pour certains, cela fait « permission ». Pour d’autres, cela fait « peur ». La scène devient un accélérateur : plus ça choque, plus ça attire.

Passage de RSI aux discours : changer de focale

RSI décrit où ça touche (image/identification, règle/tiers, angoisse/jouissance). Mais pour comprendre pourquoi ça se répète et comment cela s’impose à l’autre, il faut une seconde focale : la théorie des 4 discours chez Lacan (Séminaire XVII). Les discours décrivent comment s’organise le lien social : qui commande, comment le savoir est utilisé, quel type de jouissance est produit, et pourquoi certaines réponses adverses tombent dans un piège.

4) Discours du maître

Trump parle souvent depuis la place de celui qui tranche : il impose le tempo, distribue les rôles (gagnants/perdants), force la réaction. Le savoir, l’expertise, la cohérence viennent après, soit pour suivre, soit pour être instrumentalisés. Résultat : centralité du chef, polarisation, scène permanente.

5) Discours « universitaire » (la réponse nécessaire mais insuffisante)

Institutions, médias, experts répondent par la pédagogie : faits, droit, cohérence, vérification. C’est indispensable. Mais si l’autre joue la mise en scène et le rapport de force, la rationalité seule peut devenir un commentaire impuissant : elle explique, mais ne fait pas limite.

6) Discours de l’hystérique (le piège de l’indignation)

Une réaction très fréquente est l’interpellation indignée (« qui es-tu ? comment oses-tu ? »). Problème : cette réponse recentre l’adversaire, le rend omniprésent, et oblige tout le monde à parler dans son champ. On croit le combattre, mais on nourrit sa centralité en reprenant ses mots, ses thèmes, son tempo.

7) Discours du capitaliste (prolongement moderne du maître)

Lacan propose aussi, au début des années 1970, un « discours du capitaliste » comme torsion du discours du maître : une forme de lien social qui promet un accès rapide à la satisfaction, accélère les circuits, et court-circuite les médiations symboliques (la limite, le temps, le renoncement). Dans cette logique, ce qui compte n’est pas d’abord le vrai, ni même le juste : c’est « ça marche », « ça gagne », « ça se consomme », « ça se consume ».

C’est ici que Trump apparaît comme un représentant exemplaire d’un style politique contemporain : politique comme marque, performance comme preuve, « deal » comme horizon, attention comme capital. Le discours devient un dispositif de captation : produire du choc, faire monter l’affect, polariser, puis convertir cette intensité en pouvoir. Et dans ce montage, l’injonction surmoïque « Jouis ! » n’est plus l’exception : elle devient une norme sociale (réussis, domine, écrase, profite, immédiatement).

Impasse : ce discours promet que l’objet est atteignable, comme si le manque pouvait être aboli. Or l’objet ne se possède pas, il cause et relance. D’où l’accélération sans fin : ça se consomme… et ça se consume, en brûlant le sujet, le lien social et la Loi qui faisait limite.

Conclusion : Faire face

Faire face ne consiste pas à moraliser une jouissance : il faut réintroduire du tiers, une Loi qui tienne.
Moins de duel imaginaire, plus de contraintes effectives : procédures, écrits, clauses automatiques, coalitions.
Ne pas répondre dans le tempo imposé, ne pas répéter les slogans, déplacer la scène.
Rendre le coût réel et prévisible : ce qui est automatique limite l’arbitraire.
C’est le seul « mur » efficace : pas un sermon, une architecture.

Question : quelles pratiques (médias, institutions, citoyens) permettent réellement de « faire limite » sans nourrir la scène ?

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