La visite d’embauche chez les généralistes : un choc de simplification simpliste

Le conseil de simplification a proposé ce 30 octobre 2014 cinquante nouvelles mesures parmi lesquelles le transfert de la visite médicale d’embauche des nouveaux salariés des médecins du travail vers les médecins généralistes.

L’aptitude à l’embauche, a priori, sans prendre en considération la nature des postes de travail ne sert effectivement à rien. Cela pourrait vous surprendre, mais, je ne suis ni le premier, ni le seul médecin du travail à le dire [1]. Elle n’a jamais fait la preuve de son efficacité en termes d’amélioration de l’état de santé d’une population [2] et elle est le reliquat d’une époque révolue où les médecins du travail pratiquaient la sélection de la main d’œuvre.

La Cour des Comptes, dans un rapport de 2012 [3], avait expliqué ainsi les raisons du maintien, mordicus, de l’émission d’un certificat d’aptitude : « Les organisations patronales [ont] unanimement demandé le maintien de la vérification de l’aptitude au poste, cela pour une raison de sécurisation juridique de l’employeur. ». 

En considérant la médecine du travail comme une formalité administrative, visant essentiellement à limiter le risque de survenue d’un procès, on peut donc comprendre la volonté d’une simplification. Pour faire de la paperasse, un médecin ou un autre, après tout, cela se vaut !

Le généraliste, lui, serait moins cher, en prime. Mais, ce n’est pas dit. Car, c’est oublier, au passage que ce n’est pas le médecin du travail seul qui est rémunéré, mais tout un service pluridisciplinaire de santé au travail, employant également des intervenants en prévention des risques professionnels, ergonomes, toxicologues, métrologues, infirmiers de santé au travail, psychologues du travail, assistants des services de santé au travail… -. Mais moins cher ou pas, le généraliste, qui va le payer ? La branche maladie de la sécurité sociale ? Le salarié lui-même ? Une facture sera-t-elle adressée à l’employeur ? 

La réduction de l’action des services de santé au travail à la seule question du certificat d’aptitude occulte tout le reste. C’est en fait le nœud du problème. L’activité du médecin du travail ne consiste pas uniquement à signer des avis d’aptitude avec la mention « apte » écrite à l’avance !

Une visite d'embauche est l’occasion de faire connaissance avec le salarié, de se présenter, d’établir un climat de confiance. Les salariés ne peuvent pas avoir spontanément confiance en un médecin dont ils ne sont pas absolument certains qu’il ne leur fera pas perdre leur emploi. Pour le médecin, c’est l’occasion d’établir un curriculum laboris afin de tracer les expositions professionnelles – recommandation de la Haute Autorité de Santé [4]-. C’est le moment, pour certains, de donner quelques conseils de prévention, mais surtout d’informer les salariés en matière de droits en santé au travail. Trop ignorent encore qu’en cas de problème de santé en lien avec leur travail, ils peuvent à leur demande consulter leur médecin du travail, afin de mettre en place des aménagements de postes ou les orienter afin d’assurer leur maintien en emploi.

Rares sont les moments offerts aux salariés pour discuter du travail et des liens – constructifs ou non – avec leur santé. Confier la visite d’embauche aux généralistes, aussi bons praticiens puissent-ils être, se fera nécessairement sans cette dimension « travail ». Ou tout du moins, pas avec la même acuité, le même regard que le médecin du travail. A l’époque ou les troubles musculosquelettiques et les pathologies psychiques liées au travail explosent, la vraie question est la suivante : quelle importance souhaite t’on réellement accorder aux politiques de santé au travail ?

Quentin Durand-Moreau,

Médecin du travail - praticien de consultation de pathologie professionnelle 


[1] Association Santé et Médecine du Travail (1998), Des médecins du travail prennent la parole : un métier en débat, Editions Syros.

[2] Mahmud N et al. (2010) Pre-employment examinations for preventing occupational injury and disease in workers, Cochrane Database of Systematic Reviews, Issue 12.

[3] Cour des Comptes (2012), Les services de santé au travail interentreprises : une réforme en devenir. Rapport public thématique

[4] Haute Autorité de Santé (2009), Le dossier médical en santé au travail, Recommandation professionnelle. 

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