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Billet de blog 4 sept. 2022

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La pire fin de l’histoire de la télévision ?

House of The Dragon (le spin-off de Game of Thrones) nous permet de nous interroger sur les fins de séries les plus controversées de l'histoire de la télévision. Cette exploration nous donne l'occasion de revenir sur l'une des séries les plus cultes des années 60 : Le Prisonnier.

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L’année 2022 sonna le glas de plusieurs séries dont la fin était attendue par des millions de spectateurs. Certains ruminent encore la fin abrupte de Killing Eve, tandis que d’autres préfèrent ironiser sur le fait que Dexter sera finalement la seule série de toute l’histoire de la télévision à avoir réussi le pari de rater sa fin... Deux fois.

On pourrait s’interroger sur ce qui conduit le grand public à détester véhément la conclusion de leur œuvre télévisuelle favorite. La haine reçue par celle-ci serait-elle proportionnelle à son succès ou peut-être à sa longévité ? Il semblerait évidement que plus l’attente serait haute plus les chances de décevoir le sont également. On pourrait également blâmer ceci sur une simple baisse dans l’écriture, la mise en scène ou encore la production de l’œuvre. Mais cela n’expliquerait pas pour autant la violence des propos de nombreux spectateurs. Et si tout ceci relevait potentiellement de l’effet de mode ?

De toutes les conclusions télévisées récentes, nulle n’a autant attiré les foudres de ses fans que Game of Thrones. À quelques jours du lancement du spin-off de celle-ci (House of The Dragons), il semble difficile de ne pas voir les conséquences directes de cette haine sur les êtres humains derrière la série à succès : David Benioff et D.B. Weiss. En deux saisons, les scénaristes sont passés du statut de showrunners les plus populaires au monde à ennemis publics numéros 1 (et 2, par extension). Outre le déferlement de haine en ligne constant qu’ils subissent depuis trois ans, cet acharnement a aussi eu des conséquences bien réelles[1]. Et bien qu’ils soient parvenus à mettre en chantier leur d’adaptation du roman chinois Le Problème à Trois Corps pour Netflix, cela n’empêche pas de nombreux sites américains de multiplier les raisons pour lesquelles il faudrait leur retirer ce nouveau projet. L’auteur de la série de livres sur laquelle est basée Game of Thrones est lui aussi harcelé quotidiennement (sur les réseaux sociaux mais également lors de ses rares participations à des conventions), mais ce dernier n’est malheureusement pas étranger à cette pluie d’insultes constante[2].

Mais Game of Thrones n’est pas pour autant la série populaire dont la fin suscita les réactions les plus violentes. Il ne s’agit pas non plus d’How I Met Your Mother, ni même de Lost, mais bien de la série qui a le plus inspiré cette dernière : Le Prisonnier.

Retour plus d’un demi-siècle en arrière, en 1967. Las de jouer le rôle principal de la série à Destination Danger[3], Patrick McGoohan, son acteur principal, décide d’aller voir son producteur avec un nouveau concept. Muni d’un document de 50 pages faisant office de bible télévisuelle, la vedette du petit écran tente de pitcher ce qu’allait devenir Le Prisonnier à Lew Grade. Effrayé par l’épaisseur du dossier, le magnat de la télévision lui demande de résumer le projet à l’oral. Pas certain d’avoir tout saisi, Sir Grade décida néanmoins que le projet était « tellement dingue qu’il pourrait marcher ! ».[4]

Ainsi commença la production d’une œuvre légendaire ; sur une poignée de main et la promesse d’un contrôle créatif rarement égalé. Le Prisonnier débute comme une série d’espionnage classique : un homme démissionne brutalement des services secrets britanniques. À peine rentré chez lui, il est kidnappé et se réveille dans « Le Village ». Une étrange prison grimée en villégiature de vacances enchanteresses où sont enfermés tous les anciens espions, scientifiques et agents gouvernementaux qui en savent trop. Affublé du surnom de « Numéro 6 », notre héros sera au fil des épisodes torturé physiquement et psychologiquement par les personnes en charge du village. Dénués de noms également, nous les connaîtrons simplement sous le nom de « Numéro 2 ». S’ensuit une partie d’échecs cérébrale entre les deux partis. Avec d’un côté les dirigeants du Village qui souhaitent connaître les vraies raisons de la démission du protagoniste, et le prisonnier de l’autre, qui souhaite percer à jour l’identité du « Numéro 1 » de l’île.

Dix-sept épisodes plus tard, la série atteint sa conclusion. La réaction populaire à ce final est si forte qu’elle remet instantanément les haters 2.0 de notre époque en perspective. En effet, la réponse agressive au dénouement de la série pousse d’abord McGoohan à déscolariser ses enfants puis à s’exiler dans les montagnes avec sa famille pour éviter de se faire lyncher. Les gens se mettent à le prendre à parti violemment dans les rues de Londres, on insulte un réalisateur de la série dans son pub préféré et le standard téléphonique d’ITV est totalement saturé en l’espace d’une soirée.

Mais pour mieux comprendre le dénouement de la série et les réactions qu’il a engendrées, il faut revenir aux origines de celle-ci. Il faut se rappeler que la série à succès Destination Danger préfigure la sortie de Chapeau Melon et Bottes de Cuir, des Agents Très Spéciaux et même les premières aventures cinématographiques de l’agent 007. Ce n’était donc pas un hasard si les producteurs de James Bond proposèrent le rôle éponyme à McGoohan bien avant que Sean Connery ne fasse partie de la conversation[5]. L’acteur irlandais déclina, peu intéressé à l’idée de jouer un personnage qui enchaînerait les conquêtes et tuerait ses ennemis sans le moindre remord.  Il avait déjà réussi, deux ans auparavant, à éloigner John Drake, le héros de Destination Danger, de cet archétype proche de l’œuvre de Flemming en s’assurant qu’il fasse plus usage de son esprit que de son arme pour défaire ses ennemis. C’est ainsi que Le Prisonnier fut bâti sur les fondations d’une série d’espionnage encore culte, forçant McGoohan à faire de son projet phare une sorte de cheval de Troie télévisuel.

Bien que Le Prisonnier parvint assez rapidement à s’évader du carcan de la série de spy-fi pour se muer vers la fable sociale et métaphysique dont rêvait son auteur, les choses ne seront pas si simples en ce qui le concerne. Devenu une véritable vedette du petit écran grâce à sa série précédente, Patrick McGoohan ne gagnera jamais totalement son pari d’être dissocié de son rôle de Destination Danger par le grand public anglo-saxon. Si bien qu’une théorie selon laquelle Numéro 6 serait en réalité John Drake[6] emprisonné suite à sa démission est encore largement populaire parmi les fans de la série. Mais ce serait sous-estimer le caractère personnel de l’œuvre ainsi que la dimension autobiographique de celle-ci que de souscrire à cette pensée. Et si, finalement, Numéro 6 n’était autre que McGoohan lui-même ? Chaque épisode débute avec notre héros en train de démissionner inopinément de son travail, à la manière de son interprète qui décida de quitter Destination Danger alors que la série était pourtant à son apogée. Les deux hommes partagent également la même date de naissance, le même passé d’employé de banque, un talent inné pour les mathématiques et une aversion prononcée pour la violence gratuite. En outre, l’attitude rebelle de Numéro 6 envers toute forme de bureaucratie et autres figures d’autorité semble héritée de l’éducation catholique sévère subie par Patrick McGoohan dans son enfance en Irlande. Il faut aussi souligner le générique qui conclut le dernier épisode. Alors que le nom des acteurs défile à l’écran, celui de l’acteur principal est remplacé par « The Prisoner ».

L’autre raison de ce déferlement de haine peut être expliquée par l’aspect avant-gardiste de la série. Nombre de nos contemporains pourraient y voir une œuvre annonciatrice de l’ère résolument panoptique à laquelle nous vivons aujourd’hui. Nous pourrions également être impressionnés par la façon qu’a eu la scène souterraine du dernier épisode de prédire certaines conséquences de la mondialisation. Ou encore de voir la façon qu’à la porte de l’ultime scène de se refermer toute seule comme un symbole du village global dont nous sommes tous les habitants. Mais ce serait négliger le nombre de spectateurs qui, surtout à l’époque, espéraient y voir un dénouement à la James Bond. Une grande partie du public attendait, rivé à son siège, que Numéro 6 démasque Numéro 1. Les paris étaient ouverts sur quelle célébrité pourrait endosser le rôle (beaucoup espéraient voir Sean Connery apparaître en guest star). On peut imaginer leur déception lorsqu’ils réalisèrent qu’ils avaient affaire à une fin ouverte, et que l’identité de Numéro 1 servait à mettre en exergue la dimension allégorique de l’œuvre.

Mais mesure-t-on véritablement la réussite d’une série par la réaction du grand public ? Après tout, l’aspect surréaliste de la série était introduit en moins de vingt minutes avec l’intrusion du Rôdeur, cette gigantesque boule blanche qui pourchasse les prisonniers du village. Dès lors, Le Prisonnier semblait nous prévenir de ne pas s’attendre à un récit d’espionnage crédible. Plus encore, chaque scène se déroulant au Village semble sortie d’un conte de fées psychédélique. Et si l’on décide de se pencher sur la structure scénaristique cyclique des 17 épisodes qui constituent la série, il semble difficile de s’attendre à un autre type de fin. Lorsque l’on interrogea Patrick McGoohan sur la colère démesurée des spectateurs, ce dernier s’en félicita. Il déclara bien plus tard « C’est merveilleux lorsque les gens ressentent quelque chose au point de s’énerver. L’indignation légitime, c’est génial ! [...] Du moment que les gens ressentent quelque chose, c’est la meilleure chose qui soit. C’est quand ils se baladent en ne ressentant rien et sans réfléchir que c’est pénible ! »[7].

Et on peut dire que le public a ressenti quelque chose de fort. Tant bien, qu’aujourd’hui encore, les influences de la série se font toujours ressentir à travers différents mediums. Il semble impossible d’imaginer l’existence d’œuvres telles que Lost, Twin Peaks, Wayward Pines, We Happy Few, Inception, Matrix et bien d’autres si un acteur britannique ne s’était pas senti prisonnier de la série dont il était le héros, il y a plus d’un demi-siècle. Avec le recul, le retour de bâton subi par Patrick McGoohan en 1968 apparaît donc comme une injustice inconcevable lorsque l’on mesure l’impact du Prisonnier sur notre culture moderne.

Est-ce que l’investissement que ressentent certains spectateurs pour une série ne leur donnerait pas l’illusion que l’œuvre n’appartiendrait plus à son auteur mais bien à eux-mêmes ? Si l’on venait à disséquer pragmatiquement la fin de Game of Thrones, il semble évident que les dialogues de la série ont été victimes d’une baisse de qualité considérable. Baisse de qualité qui peut être aisément attribuée au fait que ses créateurs se sont soudainement retrouvés sans filet une fois l’œuvre de Martin dépassée à l’issue de la saison 5.  Toutefois, la plupart des arcs narratifs majeurs de l’adaptation télé sont directement puisés dans A Song of Ice And Fire. Une série de livres bâtie sur la déconstruction des clichés de la littérature fantastique qui passe son temps à tirer le tapis sous les pieds de ses lecteurs. Il était donc logique que celle-ci ne se termine pas sur un plan de Jon Snow et Daenerys s’envolant à dos de dragon vers l’horizon et que le Lannister préféré des spectateurs n’allait pas monter sur le trône, sa traditionnelle coupe de vin à la main. Le véritable reproche que l’on pourrait refaire à D.B. Weiss et David Benioff serait donc une grande maladresse dans l’exécution de cette fin précipitée. Pourtant, les spectateurs et critiques 2.0 reprochaient à la série sa lenteur depuis 2012[8]. On pourrait ainsi se demander si la pire erreur commise par les showrunners de Game of Thrones ne fut finalement pas d’écouter ses spectateurs ? Quoi qu’il en soit, si le statut d’objet culte du Prisonnier nous a appris quelque chose, c’est bien qu’il ne faut pas accorder trop d’importance la réaction à chaud du public. Qui sait, peut-être que dans quelques années, lorsque la fin controversée de House of The Dragon fera à son tour couler beaucoup d’encre, il sera temps pour les détracteurs de Game of Thrones de la regarder sous un œil bien plus nostalgique.

[1] Leur départ aux raisons assez obscures de leur projet de trilogie Star Wars et la mise au placard par HBO de leur série Confederate.

[2] Dès 2009, l’auteur Neil Gaiman fut contraint de publier un article sur son blog dont la citation « George R.R. Martin is not your bitch » était alors devenue virale.

[3] Intitulée Danger Man lors de sa diffusion originale au Royaume-Uni, elle sera rebaptisée Secret Agent aux États-Unis. La série aura droit pour l’occasion à un nouveau thème interprété par Johnny Rivers. Intitulé Secret Agent Man, ce succès populaire aux élans rockabilly donnera lieu à d’innombrables reprises. Parmi lesquelles nous pouvons compter REM, Devo ou encore... Bruce Willis.

[4] Dans le documentaire The Persuader: The TV Times of Lord Lew Grade (1994).

[5] Patrick McGoohan refusera le rôle de James Bond à deux reprises. Lorsque la production l’approchera une seconde fois pour endosser le smoking de l’agent secret pour Vivre et Laisser Mourir, il leur suggèrera de se tourner vers un autre acteur de télévision du moment : Roger Moore.

[6] Théorie popularisée par George Markstein, coproducteur et scénariste phare des premiers épisodes. Il quittera la série suite à un différend avec McGoohan et clamera jusqu’à sa mort son opposition à la tournure prise par la série. Ironiquement, c’est Markstein qui campe le supérieur de Numéro 6 dans le générique du Prisonnier. Conférant ainsi une sorte de caractère prophétique à la séquence.

[7] Dans le documentaire The Prisoner File (1984).

[8] De la très lente progression de Daenerys à l’intrigue de Dorne, en passant par celles des marcheurs blancs, toutes les longueurs étaient tour à tour moquées ou critiquées par les spectateurs.

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