Dom Juan de Vincent Macaigne

Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne (diffusion jeudi 5 mai sur ARTE). Rencontre avec le comédien Loïc Corbery.

Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne

Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne (diffusion jeudi 5 mai sur ARTE)

Synopsis :adaptation filmée, brutale et radicale, de la pièce éponyme de Molière. Avec la troupe de la Comédie-Française.

Entretien avec le comédien Loïc Corbery (de La Comédie Française) par Quentin Mével au festival de Locarno, août 2015. Il interprète Dom Juan. 

Faites-vous une distinction entre le jeu d’acteur au théâtre et au cinéma ?

Les contraintes sont diamétralement opposées, mais le cœur, le noyau du jeu est le même. Le point de départ, faire semblant de croire à ce que l’on raconte, est le même. La différence vient des moyens mis en œuvre. On réduit, on minimalise, on assourdit considérablement au cinéma, ce qu’on développe, ce qu’on grandit, ce qu’on stylise ou ce qu’on symbolise au théâtre. Mais le noyau de jeu est la même chose. A tel point que les deux se nourrissent, ce que tu fais au théâtre te nourrit pour le cinéma, et inversement. Pour moi, il n’y a rien de plus beau qu’un acteur au théâtre, avec les moyens du théâtre, qui arrive à raconter l’intimité d’un gros plan au cinéma. Et, de la même façon, j’adore les acteurs qui osent jouer devant la caméra.

A la fin du film, la mort de Dom Juan – une lente agonie - est filmée dans la rue, sur les marches de l’Opéra, devant des personnes qui s’attroupent. C’est une scène de théâtre, au cinéma.

Oui, d’autant qu’on est sur le parvis de l’Opéra Garnier ! Il y a 200 touristes, des Parisiens, très vite, du monde vient assister à la prise. Et Vincent Macaigne utilise cet effet de réel, filmer les badauds, mis à l’écart du plan dans le cinéma normalement. Au théâtre, les spectateurs restent dans l’obscurité de la salle, et là, Vincent filme les spectateurs. Il les montre.

Ces scènes sont-elles difficiles à jouer ?

Oui, c’est certain. Et en même temps, il n’y a rien de plus beau quand on est au milieu d’une foule que de jouer avec tous les accidents que cela provoque. Quand soi-même, acteur, on est confronté au moment présent à des regards, à des gestes, à des gens qui se comportent avec une grande impunité. Ce type de scène ramène à l’instant présent. Ça donne une vérité de vie incroyable. Pour les acteurs, ça nous ramène à une vérité de vie dingue. Cette même journée de tournage, devant un grand hôtel à côté, se trouvait un congrès international d’escrime, je crois. Ils faisaient une grande photo sur le parvis, avec 150 personnes. Avec des gardes du corps, et tout. Quand on a vu ça avec Vincent, on a couru. Il a pris la caméra, et je suis allé parmi ces gens, alors que la place était un peu sécurisée. J’ai erré autour d’eux, je me suis écroulé, j’ai vomi, et tout d’un coup, trois malabars m’ont chopé et m’ont embarqué. Ce n’est pas dans le film au final, je n’ai pas vu les images, mais je suis persuadé que ça provoque un truc dingue. Beaucoup de cinéastes, je crois, essaient de voler des moments de vie.

Ce film fait partie d’une passionnante collection initiée par France 2, puis Arte et la comédie française, dans lequel un cinéaste tourne une pièce du répertoire avec les comédiens du français – Amalric, Desplechin, Donzelli, entre autres ont chacun réalisé un film. On sait combien les moyens économiques pour ces films sont assez fragiles. Cela demande beaucoup de souplesse, de réactivité et d’inventivité. Comment s’est passé le tournage ?

Le temps de tournage, 14 jours, étant très court, cela nous demande d’être hyper concentré, hyper dans l’instant. Et de ne pas perdre de temps. Et de quasiment filmer tout ce qu’on fait. J’avais tourné précédemment avec Desplechin dans un film pour la même collection, les méthodes de travail étaient inverses à celle de Vincent. Tout était millimétré. Le travail était passionnant. Et très différent. Avec Vincent, on est face à quelqu’un dont on ne sait absolument pas ce qu’il a dans la tête, on ne sait pas ce qu’il veut raconter. Mais on sait que lui sait. Tu acceptes de ne pas comprendre, tu te mets sous son regard, à sa disposition. S’abandonner. Lui faire confiance. Très vite, Serge Bagdassarian, qui interprète Sganarelle, et moi, qui étions là tout le temps, on a senti que nous avions face à nous quelqu’un qui savait tellement ce qu’il voulait raconter, où il avait envie d’aller, que, même si on arrivait pas à le comprendre parce qu’il n’avait pas le temps de nous expliquer, il fallait lui faire confiance. On a eu raison d’ailleurs. On avait un plan de travail assez sommaire, finalement, qui évoluait tout le temps. On savait juste que nous avions à jouer telle scène de la pièce à tel moment. Mais aucune idée de découpage, de mouvements etc. ça se faisait vraiment dans l’instant présent, là encore.

Vous jouez une première fois la scène, puis il vous propose des déplacements par exemple ?

Oui, exactement. Il arrivait avant nous pour dégrossir quand même la journée avec son chef opérateur. On arrivait, il nous expliquait. Et on y allait. C’était quand même 15 jours de commando, de work in progress. C’était à l’épreuve de ce qu’on faisait que lui même écrivait au fur et à mesure le film. Il y avait deux, trois lignes de force importantes auxquelles il tenait, mais au milieu de tout ça, en terme de mise en scène, de découpage, d’adaptation du texte – il a fait des coupes avant, mais on a coupé aussi pendant le tournage, ça se faisait petit à petit. En fonction de ce qu’il voulait et de se qu’on proposait.

Quel type de direction d’acteur vous donnait-il ?

On ne partait pas de grandes digressions psychologiques sur les personnages, il nous demandait des choses très concrètes « plus fort, moins fort, crie-le, susurre-le, mets-toi là, pose ta main là, caresse-la ». C’est la manière de travailler que je préfère, quand tout d’un coup un metteur en scène, parce qu’il sait quel acteur il a en face de lui, sait qu’en demandant de faire tel geste, cela va induire tel sentiment. Ouvrir telle porte. Là, c’était le cas. Connaissant le travail de Vincent, on s’attendait à gueuler beaucoup, on est donc parti avec un gros volume sonore. Au final, il nous demandait de parler plus bas. On faisait une prise, il nous donnait deux ou trois notes. Puis on refaisait. C’est aussi à nous d’entendre ce qu’il souhaite. Vincent fait aussi partie de ces metteurs en scène qui agissent un peu comme des chefs d’orchestre, il a besoin de participer à la prise. Il nous parlait pendant les prises. A mon avis, il est très présent dans les rushes.

La pièce de Molière comporte certaines scènes plus directement comiques, en partie certainement pour dégonfler le centre très sulfureux du livre. Vincent Macaigne a davantage enlevé ces moments d’aérations.

J’ai découvert cela hier à l’occasion de la projection (9 août, au festival de Locarno, ndlr), je ne m’en étais pas rendu compte au tournage. Grâce à Serge (Sganarelle) je trouve que le film garde ces quelques rondeurs dont on a besoin. Mais c’est vrai que c’est plutôt flagrant sur le personnage de Sganarelle. C’est l’élément comique qui ramène à une réalité concrète. Qui amuse le spectateur par sa naïveté. C’est vrai que Vincent a énormément noirci le personnage de Sganarelle. Après, il a conservé deux, trois clefs importantes de la pièce. Le rapport au père, violent mais aussi très drôle. Avec les paysans, ce qui est drôle c’est le rapport qu’ils ont entre eux. Ici, c’est décalé, mais un certain esprit comique demeure. Il le pervertit certes. Ce ne serait pas un film de Vincent sinon.

Vous avez joué la pièce très longtemps au théâtre, mise en en scène par Jean-Pierre Vincent. Que pensez-vous de l’adaptation de Vincent Macaigne, dans laquelle Dom Juan est davantage un homme en colère, que le séducteur auquel il est souvent réduit ?

Je suis totalement en accord avec cette lecture. Elle m’a aussi été inspirée par Jean-Pierre Vincent, qui s’intéresse à la figure de la révolte. Pas à celle du séducteur. C’est la force pamphlétaire de la pièce. Molière récupère ce personnage, « un grand seigneur méchant homme » dans la légende et dans la pièce de Tirso de Molina, et lui insuffle l’esprit des Lumières. La quête de liberté, l’idée de tenir bon contre le pouvoir, de n’être inféodé à personne – ni à son père, ni à Dieu, ni aux femmes finalement. C’est la figure d’une jeunesse en révolte. C’est une lecture que je retrouve pleinement dans le film. D’une manière très noire. Et que nous avions déjà dans le spectacle de façon beaucoup plus lumineuse. La colère chez Jean-Pierre Vincent est aussi suicidaire que celle de Vincent Macaigne, mais la fleur au fusil. Chez Macaigne, c’est une colère qui se désagrège.

Jouer dans une même pièce avec des metteurs en scène différents vous apporte toujours de nouvelles lectures, de nouvelles découvertes ?

A longueur de temps. On a joué cette pièce 150 fois. On ne peut jamais s’ennuyer, on ne fera jamais le tour de ces textes. Si on travaille bien lors des répétitions, on creusera toujours davantage. Le film permet encore de creuser le sillon. Le sillon est le même, mais on creuse de plus en plus profondément. Et Vincent va creuser très loin. Ce qui me rend aussi très heureux, c’est de voir tous mes compagnons de troupe, que je connais si bien au théâtre, à l’image. La force du film c’est aussi qu’on a une troupe d’acteurs. D’ailleurs, je pense qu’un tournage si dense ne fonctionnerait pas si les acteurs ne se connaissaient pas. On est dans un tel tourbillon ! On se transmettait les uns aux autres la confiance et l’énergie nécessaire pour ce type de projet. Je sais que Vincent s’est servi de ça. Concernant les rapports Dom Juan / Sganarelle, il a utilisé tout ce qu’on a tissé avec Serge sur le plateau et en dehors pendant ces années. Notre relation est déjà là, et on la retrouve à l’écran. Il faut ensuite la tourner, la perturber, et voir ce que cela provoque en nous.

Dans la pièce Dom Juan meurt foudroyé par la statue du commandeur, dans le film, il en va tout autrement, Sganarelle joue un rôle important dans la mort de Dom Juan. 

Si on lit cette pièce comme une longue descente vers la mort, ce qui est mon cas et celui de Vincent, j’aurais tendance à dire que Sganarelle aide Dom Juan à mourir. Il l’aide à aller au bout de cette démarche de suicide. Je dirais plutôt ça. Plutôt que de dire que Sganarelle supprime son maître. Il l’accompagne. Même Dom Juan hésite, il l’aide à accomplir son destin.

 

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