Rencontre avec Corneliu Porumboiu, réalisateur de «Match retour»

 

 

Comment est née l’idée du film ?

J’ai vu à la télévision roumaine cinq minutes de ce derby (Dynamo Bucarest – Steaua Bucarest, 1988, ndlr), dans le cadre d’une émission sportive – replay – dans laquelle il montre des vieux matchs ou des portraits de joueurs. En revoyant ces quelques minutes, cela m’a ramené à des images de mon enfance : le souvenir de ce match et le souvenir de la neige sur les VHS. J’ai vécu ce moment très fortement, c’était à la fois très proche et très lointain. Quelques mois plus tard, comme mon père était arbitre, le producteur de cette émission de télé m’a appelé pour me demander si on avait enregistré des matchs ces vingt ou trente dernières années afin de constituer des archives et nourrir son émission. Il pensait que nous avions des cassettes vidéos, car souvent les entraîneurs ou les arbitres enregistraient les matchs pour les revoir. Je lui ai dit que j’allais demander, mais que je souhaitais en échange qu’il me prête la vidéo de cette fameuse rencontre, aperçu lors d’une récente émission. Je voulais le revoir avec mon père, sans projet spécifique. Je n’avais pas du tout d’idées claires.

 

Avez-vous tourné le temps du match ou bien vous êtes revenu sur certaines séquences ?

Nous avons regardé une première fois le match, puis j’ai réalisé assez vite que la batterie du magnétophone utilisée pour nous enregistrer était vide. On a revu le match, et la batterie s’est à nouveau vidée. J’avais donc quand même enregistré un certain temps. Le deuxième jour de tournage, nous avons alors regardé des bouts de match, et je nous ai enregistrés.

 

En quoi a consisté le travail de montage ?

L’image est l’intégralité du match, nous avons donc monté uniquement nos discussions.

 

Comment avez-vous préparé le tournage ? Vous aviez quelques idées de pistes de discussions, de réflexions ?

Je crois que j’avais en tête de l’interroger plutôt sur une lecture politique de ce match emblématique, à un an de la chute de Nicolae Ceausescu (décembre 1989, ndlr). J’avais cette intention au départ, puis je suis tombé dans le match. J’ai alors posé davantage de questions sur le jeu et l’arbitrage, et particulièrement sur le fait que mon père laissait beaucoup jouer l’avantage. La discussion a suivi alors un autre chemin, qui me plaisait aussi.

 

C’est très intéressant de voir que la règle de l’avantage, défendue par votre père, est un acte politique. Il s’agit quasiment d’un geste libertaire dans une roumanie soumise aux règles autoritaires de Ceausescu.

Oui tout à fait, c’est d’ailleurs pour moi le centre du film.

 

Votre père défend l’idée qu’il faut « fluidifier » le jeu, ne pas le « fragmenter ».

Il a une relation avec le match quasi platonique, il dit toujours qu’il faut laisser le match suivre son cours. Il laisse le match libre. C’est une liberté qu’il trouve dans son arbitrage, mais il cherche quelque chose de plus.

 

Le film devient quasiment abstrait au fur et à mesure du film tant la neige tombe, que le terrain devient impratiquable et que les joueurs poursuivent avec une grande technique et un grand engagement à jouer. D’ailleurs, votre père souligne régulièrement la grande qualité des joueurs.

C’est quelque chose que j’aime beaucoup aussi, la manière dont il crée le match à la fin par ses choix d’arbitrages. Il agit à la manière d’un auteur. On ne voit pas les intentions d’un grand écrivain, ou d’un grand cinéaste. Il se fond dans son œuvre. Il dit qu’au début d’un match, il fixe les règles, comme dans un premier acte. Après, il s’efface petit à petit, puis disparaît. Cela résonne avec ce que j’essaie de faire. C’est aussi touchant puisqu’il parle des joueurs comme de ses copains, alors que nous voyons un match officiel. Il dit souvent que l’arbitre n’est pas un juge. Il ne juge pas les joueurs, il en parle autrement. Fraternellement.

 

On retrouve effectivement votre manière d’articuler dans vos films histoire et mise en scène, mais à l’inverse du personnage principal de votre dernier film (Métabolisme), qui joue le rôle d’un cinéaste qui est dans la maîtrise de la mise en scène, votre père semble au contraire, définir des règles pour lacher prise, privilégier l’autonomie en quelque sorte.

Oui, il place le foot plus haut qu’un simple jeu et des règles. Il cherche quelque chose de plus, en dehors des règles. J’ai été touché par ça. Le match devient autre chose.

 

Une œuvre d’art ?

Oui

 

Les choix de mise en scène de la télévision pour filmer le match sont commentés.

Ceausescu est un dictateur, toutes les images sont produites pour sa propre gloire. Les plans sont larges parce que les joueurs n’ont pas à devenir des stars. On a pas accès aux individus. C’est une manière de filmer en partie à l’image du régime, simple, ordonnée et rigoureuse.

 

Paradoxalement, la manière de filmer en plan large rend grâce au jeu collectif.

C’est une manière de filmer proche de ce que voit un spectateur au stade. C’est le point de vue d’un spectateur. Aujourd’hui, le jeu est surexagéré, individualisé.

 

Trop fragmenté aussi, de la même manière que votre père laissait l’avantage pour ne pas hacher le match. Aviez-vous conscience que le match, à mesure qu’il se déroulait, tendait vers l’abstraction, d’une grande beauté, épousant les mouvements et les couleurs des joueurs sur cette pelouse toute blanche, alors que la neige tombe inlassablement ?

Oui, et c’est pourquoi nous ne parlons beaucoup finalement. Cela devient un ballet abstrait, avec des tacles qui les amènent à glisser sur plusieurs mètres. Cela devient plus que du football. En revoyant ces images pour le montage, je trouvais ça beau, comme si le film rentrait dans un autre monde.

 

Voir ce match, trente ans après, fait écho à ce que disait Godard, à propos de la coupe du monde à venir ; faudrait voir les matchs une fois montés, c’est-à-dire quelques mois après qu’ils aient été joués.

C’est un film qu’il faut voir en salle de cinéma parce que le rapport à la télévision devient autre chose, les détails sont valorisés. Ça devient du cinéma. Reparler de cette époque aussi, c’est quasiment anthropologique. La situation politique, la façon de filmer, le jeu, les règles.

 

Par Quentin Mével, Paris, le 2 juillet 2014.

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