Inupiluk : rencontre avec le cinéaste Sébastien Betbeder, Prix Jean Vigo 2014, côté court métrage

 Il est très rare de réaliser un court-métrage après des longs, cela ne semble pas être l’ordre économique des choses ? Comment Inupiluk a émergé ?

 Il est très rare de réaliser un court-métrage après des longs, cela ne semble pas être l’ordre économique des choses ? Comment Inupiluk a émergé ?

D’abord, j’ai toujours considéré que le court-métrage était un film à part entière. J’ai par ailleurs toujours eu le désir de filmer souvent et beaucoup. Enfin, le court permet de tourner avec moins de moyens et surtout d’expérimenter. J’ai ainsi toujours voulu alterner les supports, d’autant que certaines histoires correspondent davantage à un format court. Concernant Inupiluk, je sortais de la post-production de mon précédent long métrage 2 automnes, 3 hivers, et je ne souhaitais pas immédiatement enchaîner. C’est un projet qui est arrivé de façon inattendue ; le frère de mon producteur (Nicolas Dubreuil) est explorateur au Groenland, et vit la moitié de l’année là-bas dans un village très excentré. Il souhaitait depuis des années faire venir en France deux amis Inuits, chasseurs d’ours, qui n’avait jamais quitté leur village. Il cherchait le bon moment et les financements, lorsqu’il m’annonce qu’il a trouvé un sponsor pour leurs vols, et qu’ils arrivent dans 4 semaines. Il me dit qu’il ne souhaite pas demander à une chaine de réaliser un reportage pour filmer ce moment-là, mais qu’il souhaite garder une trace. Il me propose donc. Cela m’intéresse beaucoup, mais je ne saurais pas faire un documentaire traditionnel sur la situation, par contre, cela fait des années que je me passionne pour les films qui mêlent fiction et documentaire, et ce projet pouvait permettre ce type de film hybride : écrire une fiction qui pourrait accueillir ces deux étrangers. Ce qu’il accepte. Nous n’avons pas du tout le temps de chercher des financements, on se dépêche de lancer un appel à dons sur internet, et j’ai 4 semaines pour écrire et préparer leur arrivée. Je fais appel à deux acteurs, Thomas Blanchard et Thomas Scimeca, pour participer au film, écrire avec moi. Devenir mes partenaires de jeu.  A l’arrivée d’Ole et Adam (les deux inuits), nous avons une partition, plus qu’un scénario, avec des situations.

 

Le duo d’acteurs est formidable, ils ont notamment un vrai sens burlesque.

Je souhaitais faire une comédie. Je connaissais Thomas Blanchard qui avait un petit rôle dans mon précédent film et duquel je me sentais très proche. Quand à Thomas Scimeca, comme il l’évoque dans le second court-métrage du programme, il avait fait le casting de mon précédent film sans être retenu. Je l’avais néanmoins trouvé génial. L’idée de les réunir s’est fait un soir, j’allais voir jouer Thomas Scimeca (avec Les chiens de Navarre) et Thomas Blanchard était là aussi. Le duo s’est formé à cet instant.

 

Les chiens de Navarre travaillent aussi l’improvisation.

Oui, mais de façon très différente. J’estime que ce que je fais n’est pas de l’improvisation, c’est un entre deux, entre quelque chose de très écrit et quelque chose qui fait vraiment appel à la personnalité des comédiens. Par contre j’avais effectivement comme idée première de constituer d’emblée un duo qui percute. J’ai eu ce soir-là l’intuition qu’ils pourraient former un couple de cinéma. Très vite lorsqu’on s’est vu pour démarrer le travail, ça a collé.

 

Qu’entendez-vous par collaboration à l’écriture ?

J’avais écris un scénario à partir des échanges que j’avais eu avec Nicolas Dubreuil sur Ole et Adam. Je lui ai demandé dès sa poposition ce qui motivait leur venue, quels étaient leurs désirs, ce qu’ils souhaitaient voir. Ils ont trois désirs : aller dans un zoo voir des animaux qu’ils n’ont jamais vus, aller dans une forêt pour appréhender la verticalité des arbres et se baigner dans la mer parce que chez eux, l’eau est un endroit dangereux, dans lequel ils peuvent mourir. Mon scénario s’est développé à partir de ces indications, nous devions être au service de leur voyage. Mon premier souci est de ne pas gâcher le voyage de leur vie. Je disais donc aux acteurs d’agir comme des hôtes. Nous avions un parcours, organisé par Nicolas Dubreuil, nous les avons suivi dix jours sur les quinze jours. La fiction s’est élaborée tout au long du parcours, j’ai demandé aux acteurs de s’adapter à cette situation. Nous étions quasiment trois auteurs.

 

Comment le tournage s’est-il passé ? y’a t’il eu des répétitions, une préparation, des lignes de dialogue à apprendre, ou bien, comme dans le film, chacun parlait sans que l’autre ne comprenne, formant ainsi une autre langue, un partage très sensible ?

Nous avons tourné de façon chronologique, l’arrivée à l’aéroport correspond vraiment à leur arrivée, il fallait que leur rencontre soit leur vraie première rencontre. Il fallait que chacun se découvre. La scène dans laquelle Ole joue de la guitare, je souhaitais la tourner rapidement, à un moment où l’on se connaît très mal, et donc chacun se présente, d’une certaine manière. Je pense que la caméra n’aurait pu capter ces moments-là avec un plan de travail traditionnel. Lorsqu’on a tourné à la dune du Pyla, nous avons vraiment fait le chemin ensemble en voiture. Il n’y a jamais deux prises, chaque mot est prononcé une fois. Ce sont des personnages, mais ils sont surtout eux-mêmes. Ole et Adam ne jouaient pas. Rien n’était trop organisé volontairement : nous savions qu’on allait à la Tour Montparnasse mais rien ne prééxistait  au tournage pour ne rien déflorer. C’est vraiment un film de première fois. Leur regard à l’aéroport est vierge, je n’aurais jamais pu le fabriquer. Leur intimidation est réellement survenue sur le tournage. Je n’exposais pas réellement la situation, je savais par exemple par Nicolas qu’Ole jouait de la guitare, j’ai donc eu naturellement envie qu’il joue un morceau qu’il avait écrit. L’idée du film est d’organiser des situations : le premier repas, la ballade sur la tour montparnasse…Je donnais aussi des directions, par exemple parler du cimetière, à Montparnasse, dans l’espoir qu’ils évoquent les cimetières au Groenland, leur rapport aux morts. Pour la guitare, je souhaitais qu’il y ait un moment musical pour pallier à la difficulté de se comprendre. Passer par un autre régime. Je pensais qu’une chanson pouvait créer des liens entre eux, ce qui s’est passé d’ailleurs, c’est un moment que je trouve assez intense. Par ailleurs, Nicolas était là sur le tournage et traduisait parfois, mais le temps manquait et l’intensité des situations était telle qu’il fallait tourner. Je ne comprenais pas 70% de ce qu’ils disaient, comme les deux Thomas du film qui enregistrent les discussions pour comprendre après, et profiter de la richesse du présent. J’avais parfois des informations sur ce qu’ils disaient mais pas toujours. J’étais presque dans la même situation que les deux acteurs français qui visitent Paris avec les deux Inuits.

 

La nécessité du corps est dans ce cadre d’autant plus importante. L’aspect burlesque que nous évoquions était-il présent dès l’origine du projet ?

Je pense que le projet sur le papier induisait du comique ; une rencontre totalement improbable entre deux trentenaires parisiens désoeuvrés et deux inuits. Pour moi, la situation est d’office comique. Aussi, depuis mon précédent long métrage, j’ai de plus en plus envie d’affirmer cela dans mon cinéma : la comédie est un biais pour dire des choses universelles. C’est un goût personnel qui s’affine de plus en plus. On est pas non plus dans le rire à tout prix, m’intéresse ce qu’on appelle la dramédie, des films qui s’annoncent comiques et empruntent des chemins plus mélancoliques. J’adore un genre, assez peu connu en France, qui s’appelle le mumblecore ; façon de faire des films avec peu de moyens à partir de situations très simples avec des gens qui sont en grande partie eux-mêmes. Des comédies plus profondes que les films centrés uniquement sur le registre comique.

 

Dans quelle économie avez-vous financé le film ?

Nous n’avons pas eu le temps de monter les dossiers parce que le film s’est fait très vite. On a lancé une campagne de crowdfunding sur ulule, qui nous a rapporté 5000 euros et permis de financer le tournage, location du matériel et défraiement des gens ; équipe très légère de 6 personnes. J’ai monté le film seul dans un premier temps, puis quelqu’un est venu m’aider. Nous avons déposé le film à Cinéma 93, et obtenu l’aide à la post production qui nous a permis de terminer le film et de payer plus convenablement les gens à postériori.

 

Vous avez eu le prix Jean Vigo du court-métrage avec ce film - à la suite du prix du public au festival de Clermont - quel rôle cela joue t’il dans l’exposition du film ?

Le prix Jean Vigo est un prix magnifique, le plus beau prix que je pouvais espérer pour ce film. Dans les statuts du Prix Jean Vigo, les raisons évoquées pour décider sont très belles : l’aspect novateur, l’utilisation du cinéma pour chercher. Du moins c’est comme ça que je le vois. Ce prix agit donc comme une vraie reconnaissance pour moi à l’occasion d’un film qui est une vraie tentative et l’affirmation d’une direction dans laquelle je veux aller, en partie du moins : je termine à l’instant un film plus traditionnel et repart dans un mois au Groenland pour un tournage similaire à Inupiluk. C’est un prix dont je suis hyper fier. Je suis très heureux qu’un film qui s’est fait de façon assez inattendue – faire d’une situation, une proposition de cinéma, soit remarqué. Pour l’autre film court du programme, Le film que nous tournerons au Groenland, c’est parti d’une proposition de France Culture qui m’a donné une carte blanche. Je réfléchissais à ce moment-là au scénario de mon prochain long, j’ai alors pensé profiter de cette occasion pour enregistrer ce qu’on ne voit jamais ; la naissance d’une réflexion sur un film avant le passage à l’écriture proprement dite.

 

Le film est jubilatoire parce qu’on retrouve le duo comique formé par les deux Thomas d’une part, et d’autre part, se rejoue à nouveau le mélange de la fiction et du documentaire, le vrai du faux, le travail du film et le film du travail.

C’est un film très important pour moi. C’était l’occasion de saisir quelque chose d’inédit, qu’on voit très rarement au cinéma, je savais qu’il y avait la possibilité d’un film très étonnant parce que la proposition tombait à un moment idéal, dans ma relation avec les Thomas d’abord  - ce film est né aussi de notre relation à tous les trois, c’est la première fois que je me dis qu’on est trois auteurs – et aussi parce que je pouvais poursuivre le système Inupiluk, c’est à dire une situation donnée, une action à inventer. Je me doutais qu’allait naître à ce moment-là des idées. C’est arrivé bien au delà de mes espérances. J’organise, le film est en partie écrit, mais il y a aussi plein d’espaces où j’ai l’impression de filmer de la pensée, avec des gens qui pensent un objet à venir. De la même façon, je pensais que la manière de le faire le plus sérieusement possible était de le faire le moins sérieusement possible. Et d’utiliser la comédie. Nous avons le même humour, j’ai pensé à des moments de préparation avec eux hilarants et je souhaitais capter ça. J’adore capter des moments qui ne se reproduiront plus, d’autant qu’à la vision de mon prochain film, on verra l’importance qu’ont eu ces trois journées de travail. Faisons un film de ces moments de travail, avec ces hésitations et ces moments drôles. J’ai insisté auprès du distributeur, UFO, pour sortir les deux films ensemble, qui sont pour moi véritablement un diptyque.

 

Vous sortez ces deux films en ce moment, venez de terminer un long métrage avec Eric Cantona et Pierre Rochefort, et partez dans un mois au Groenland pour tourner un film à nouveau avec les deux Thomas. Quelle économie permet cette énergie ?

J’ai dis à mon producteur il y a à peu près un an que j’avais deux projets qu’il me semblait impensable de ne pas tourner dans la foulée. Cette nécessité de tourner dans l’urgence est née d’un échec sur un précédent projet dont le scénario passait d’une commission à une autre, sans succès. A force de réécriture, le scénario était totalement différent de mon idée originelle, et je n’avais plus envie de tourner. Je crois que les films que je fais doivent se tourner rapidement après la fin de l’écriture. Cette expérience m’a permis de prendre conscience que cela gâchait les premières intuitions. Mon producteur était d’accord sur l’idée, mais cela complexifiait la recherche de financement, nous ne pouvions pas déposer les dossiers aux mêmes endroits. Cela dit les films ne demandaient pas le même type de financement : l’un était tourné de façon plus classique et plus cher, alors que le second nécessitait une forme plus souple, et donc un financement différent. On a eu Canal + pour Marie et le naufragé, Cine +, des sofica et la région Bretagne, et Ciné + pour le film qu’on va tourner au Groenland, ainsi que la région Aquitaine. Et l’engagement du distributeur UFO évidemment. Nous savions dès le départ que le film au Groenland aurait un plus petit budget, nécessaire pour l’équipe sur place.

 

Vous menez aussi actuellement un projet avec les salles de cinéma et les sites internet de transmédia.

On a eu cette idée assez vite lorsqu’on a décidé d’aller filmer au Groenland : l’aventure est tellement exceptionnelle que nous souhaitions accompagner le film par un projet transmédia, nous tournons une mini-série chaque semaine pour les salles et les sites, nous publierons un journal de bord, sur la fabrication, sur telerama.fr et Nicolas Dubreuil écrira pour lemonde.fr avec une approche du film plus géo-politique. 

 

 

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