Marie et les naufragés, entretien avec le cinéaste Sébastien Betbeder

Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder

Synopsis

« Marie est dangereuse », a prévenu Antoine. Ce qui n’a pas empêché Siméon de tout lâcher, ou plus exactement pas grand-chose, pour la suivre en secret. Oscar, son colocataire somnambule et musicien, et Antoine, le romancier en mal d’inspiration, lui ont vite emboîté le pas.

Les voilà au bout de la Terre, c’est-à-dire sur une île. Il est possible que ces quatre-là soient liés par quelque chose qui les dépasse. Peut-être simplement le goût de l’aventure. Ou l’envie de mettre du romanesque dans leur vie…

Le film réinvestit le triangle amoureux, pour ce qui concerne son axe narratif principal. Mais cet axe est percuté par de nombreux personnages secondaires qui font l’objet d’un véritable traitement narratif, de telle sorte qu’il y a une profusion de fictions. Le film traite de la création, des potentialités de la fiction, de l’aventure au coin de la rue, et en l’occurrence ici, du départ sur une île. Comment avez-vous travaillé à l’écriture pour tenir, sans ne rien perdre, tous ces différents arcs narratifs ?

J’ai commencé à écrire le film en pensant aux personnages. Ce sont eux qui m’ont amené vers le récit du film. J’ai vraiment souhaité les connaître d’abord, pour ensuite développer la fiction. J’ai employé un dispositif et une méthode assez nouvelle pour moi ; j’ai écrit sans renoncer à rien, à aucune idée, ni aucune intuition. Ma première version du scénario faisait à peu près 250 pages du coup. C’était un gros pavé, dans lequel je souhaitais cette espèce de démocratie entre les personnages – pas un personnage principal mais plusieurs. Cette première version constituait une base, dans laquelle j’ai par la suite taillé. J’ai d’abord changé l’ordre de certaines séquences, supprimé quelques personnages. Mais je gardais l’idée de ne rien refuser. C’est un peu le contraire de ce que l’on fait traditionnellement, à savoir ; on écrit un synopsis, un traitement, puis un séquencier qu’on scénarise. Je savais que pour ce film, il fallait être davantage à l’écoute des personnages. Le plus compliqué a été de tailler dans ce matériau de départ. Sur les biographies des personnages par exemple ; à partir du moment où je prends le parti pris de personnages qui se racontent depuis leur naissance, face caméra, quantités d’évènements pouvaient être évoquées. Les biographies au départ étaient assez énormes, j’ai beaucoup coupé dedans, en laissant au personnage le soin de décider la manière de se présenter. Je pensais qu’Antoine se raconterait avec de nombreuses ellipses – avoir sa propre vérité sur son personnage fait partie de son caractère, alors que pour un personnage comme Siméon, au contraire, j’avais le sentiment que c’était un quelqu’un qui allait être presque pédagogique dans la façon de raconter sa vie. C’était intéressant d’imaginer que chacun avait sa façon de se raconter. Les personnages secondaires sont importants aussi parce qu’ils révèlent des choses sur les principaux personnages. Il y avait au départ davantage de moments à deux, que j’ai taillé pour en garder uniquement l’essence, préserver le même nombre de personnages, mais réduire les dialogues pour en garder l’essentiel. Ils jalonnent le film, mais sont capitaux, malgré le peu de temps parfois à l’écran : je pense par exemple à Emmanuelle Riva qui a une scène de trois minutes, et marque profondément la vie de Marie, interprétée par Vimala Pons.

On sait la comédie une affaire de rythme, sur quel critère avez-vous choisi ce casting très dynamique, en apparence si hétérogène, et comment avez-vous travaillé avec chacun ?

Oui la comédie est une question de rythme, j’aime qu’une séquence vienne rompre les certitudes de la précédente par exemple. On avance de cette manière, un peu comme une partition musicale, avec des mouvements différents. Je sais précisément comment se termine une séquence et comment démarre celle d’après. Pour ce film, j’ai vraiment écrit avec l’idée de passer d’une séquence de comédie pure, à une séquence plus mélancolique. J’aime que le récit avance avec ces accidents. Cette envie que j’avais sur le papier devait ensuite se concrétiser avec des choix de distribution. C’est vrai, je souhaitais un casting complètement hétéroclite. Le contraire de quelque chose d’homogène, ou de lisse. Et travailler avec des rythmes et des vitesses de jeu très différents. Le premier à qui j’ai proposé le rôle est Pierre Rochefort – son comportement est peut-être le moins caractérisé, le plus mystérieux, et en le voyant dans d’autres films, j’ai vu sa capacité à incarner ce trouble, son intensité de jeu, sa capacité a supporter les silences. Quelque chose de très doux et de ferme en même temps. Pour le rôle de Vimala, j’ai fait un casting – ce que je n’aime pas faire – et lorsque Vimala est arrivée, c’était une évidence. Concernant le personnage d’Eric Cantona, au départ, il devait avoir le même âge que Siméon, et, ne trouvant pas, j’ai un peu vieilli ce rôle, et réécrit en fonction de cette nouvelle donnée. Je vois Eric un peu comme une sorte de Bill Murray – un mélange de douceur et de violence sous-jacente.

D’autre part, de la même manière que je ne pense pas aux comédiens pendant l’écriture, je déteste les rencontrer en amont, une fois choisis. Parce que je pense que le travail doit se passer sur le plateau de tournage, dans les décors. J’aime garder quelque chose de très vierge, je tiens à très peu communiquer sur la psychologie des personnages. Le scénario étant très précis, j’aime l’idée que les comédiens apportent des idées sur leurs personnages. Je fais peu de répétitions, je tourne assez vite. Je fais par contre beaucoup d’ajustements, c’est assez ténu. Chaque personnage développe des sentiments assez complexes – ni manichéens, ni stéréotypés – on discute beaucoup sur le plateau pour se mettre d’accord sur l’endroit où se trouve le personnage. Je fais très peu d’improvisations, par contre, surtout dans une comédie, il se trouve un espace où l’on peut transformer et réécrire la scène. J’aime beaucoup faire ça, avec le comédien. Ça marche sur les scènes de comédie, mais pas sur les scènes dramatiques. Les scènes comiques sont très écrites, voire mécanique, et parfois – et je pense par exemple à certaines scènes entre Eric (Cantona, ndlr) et Damien (Chapelle, ndlr) – une alchimie se crée, qu’on espère mais qu’on ne peut jamais prévoir. On espère des étincelles sur certaines scènes qui se vérifient sur le plateau.

Vous parlez de dramédie, vos films fonctionnent aussi comme des chansons pop – à la fois joyeuses et mélancoliques. De la même façon, le personnage interprété par Damien Chapelle fait d’une image qui l’angoisse – il est somnambule – une force créatrice – un vidéo clip hanté et dynamique.

Absolument, beaucoup de personnages sont créatifs – Antoine écrit un roman, Cosmo crée son personnage bizarre et Oscar écrit un morceau à la fois triste et dansant. C’est pour moi un peu la métaphore du film. La comédie est un endroit où des choses essentielles peuvent se dire. Et pour le dire, j’ai besoin de glisser entre ces deux registres. Dans la musique pop, j’adore ce mélange de paroles tristes et de musiques très dansantes. J’essaie de produire effectivement ce type de mélange au cinéma.

Votre propre rythme de cinéaste est aussi intense – 2 automnes, 3 hivers est sorti fin 2013, Inupiluk est sorti en 2015, Marie et les naufragés sort en avril 2016 et Le voyage au Groenland sort fin 2016 – 4 film en 4 ans.

Je n’éprouve pas le besoin de faire de pause pour l’instant. C’est effectivement une affaire de rythme. Je n’ai pas toujours eu ce rythme-là, mais je me suis construit sur dans ce cadre qui m’offre pas mal de libertés. Ce qu’un mode de production différent m’empêcherait d’avoir. Je le revendique totalement, si je pouvais, je tournerais deux longs métrages par an. J’ai beaucoup de personnages en tête, qui sont rejetés de certains films, mais qui pourraient faire l’objet d’autres projets. C’est vrai que je trouve cette vitesse très excitante et libératrice. Je ne pourrais pas faire un film sur un seul sujet, avec un message, j’ai besoin au contraire de mouvement et de profusion. Les personnages ont besoin d’aborder beaucoup de choses pour délivrer un sentiment global. Marie et les naufragés se termine sur une réplique : « Et qu’est-ce qui se passe maintenant ? ». Le film raconte un moment avec ces personnages, dont la vie semble continuer après la projection. J’essaie de faire des films sur l’époque aussi, sur le contemporain, et comme ça bouge beaucoup, il me faut beaucoup filmer pour être au diapason.

propos recueillis par Quentin Mével, le 11 avril 2016.

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