Crache coeur de Julia Kowalski, entretien avec la cinéaste

https://youtu.be/MZciJ0_WLW0

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Crache Cœur de Julia Kowalski

L’âpreté et la grâce.

 

Rose, jeune fille revêche et obstinée, aide Josef, un ouvrier polonais venu faire des travaux en France, à retrouver son fils, Roman, un bel adolescent tourmenté. La jeune fille est tiraillée entre des désirs contraires et contrariés. Essaye-t-elle de retrouver Roman parce que, secrètement, elle est attirée par son père ? Essaye-t-elle d’aider Josef, parce que son fils est si beau ?

La beauté du film se situe précisément dans ces interstices jamais explicités par le scénario qui, jusqu’au bout, se refuse à la psychologie et à l’analyse des sentiments. Nous suivons les mouvements — quelquefois les errements — du désir de Rose. La mise en scène sait très bien capter à la fois l’ampleur des sentiments avec de longs plans séquences, mais aussi les saillies crues des premiers troubles. Entre l’âpreté et la grâce.

 

Propos recueillis par Quentin Mével et Stratis Vouyoucas pour l’émission Vive le cinéma sur Aligre FM, 93.1, le lundi 15 février 2016. 

 

Le film flirte avec les thématiques propres au teen movies (les parents, les amis, les sentiments, la sexualité, les premières fois, etc.). Quelles étaient vos références quand vous avez commencé à travailler sur le projet ?

J’ai bien sûr beaucoup de références à ce type de film, même si je n’ai pas souhaité faire un teen movie à proprement parler. L’histoire est un prétexte pour parler de sentiments forts, troubles, amers, honteux que j’imagine nous partageons tous à certaines périodes de la vie. Pour moi, l’adolescence est une période où tout est vu au microscope. J’ai vu beaucoup de films sur l’adolescence qui m’ont énormément marqué. Je pense notamment à Travolta et moi de Patricia Mazuy qui m’a énormément plu, notamment par son jusqu’auboutisme – l’histoire d’une jeune fille qui est prête à aller brûler la boulangerie de ses parents pour retrouver un garçon dont elle est tombée amoureuse. Larry Clark m’a aussi beaucoup marqué, pour son côté cru. A nos amours aussi bien sûr, que j’ai montré à Liv Henneguier, l’actrice principale. A bout de course de Sydney Lumet aussi, que j’ai montré à Yoann Zimmer, l’acteur principal. Ce sont des films qui m’ont marqués, mais on ne peut pas vraiment dire qu’ils m’ont influencés.  

 

Votre film a l’âpreté ou la rugosité d’un cinéma davantage sensible aux corps, à l’action qu’à la psychologie.

Exactement, tout bouillonne, ça sort par éclat. On ne sait pas trop pourquoi, par quel chemin les émotions arrivent. Il était important de ne pas rentrer dans un schéma trop explicatif, ou psychologisant. On ne sait pas pourquoi Rose est aussi agaçante, énervante. Enfin, il y a des raisons, que je connais, mais que je ne souhaitais pas exploiter dans le film, afin d’éviter qu’il soit trop narratif.

 

Le scénario est très équilibré, dans le sens où ce que vit cette adolescente, entre son père, ses origines polonaise, ses sentiments, la sexualité, aurait pu être très lourd, et c’est pourtant traité de façon très dosé, sans psychologie justement, sans exagération des symptômes, sans hystérie.

L’écriture a duré très longtemps – cinq ans entre le premier geste d’écriture et la réalisation. Il a fallu élaguer petit à petit, enlever le superflu, resserrer. Au début, les trois personnages principaux du film faisaient chacun jeu égal à l’image – trois personnages, trois histoires, trois parcours. Rose, Josef – le père de Roman – et Roman. Le processus d’écriture m’a amené à resserrer sur le personnage de Rose. J’avais aussi très envie de minimalisme, il n’y a pas d’objet dans le cadre qui ne serve pas l’action. Chaque décor est une petite scène de théâtre, à la fois réaliste mais décalé d’un demi ton. Pour m’éloigner un peu du naturalisme et m’approcher de l’idée de conte. Pas d’explication psychologique, les personnages sont conçus comme des figures emblématiques. En quelques traits, on peut les dépeindre très vite, sans forcément expliquer toutes leurs motivations.

 

La rugosité que vous évoquiez passe aussi par la forte incarnation des acteurs. Que cherchiez-vous comme type de corps pour interpréter ces personnages ?

Le personnage de Rose porte le film, il était donc très important pour moi de trouver la comédienne qui incarnerait quelque chose de singulier. L’actrice n’est pas dans les canons de beauté habituelle, j’ai cherché quelqu’un de plus rugueux, à la fois ingrate et charismatique, très enfantine et très femme fatale. Qui porte en elle des antagonismes forts. Pas une bimbo. Deux cinéastes de l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, ndlr) ont évoqué le fait qu’il s’agit d’une jeune fille désirante et non pas simplement désirée. Elle est un personnage actif, elle est le moteur de l’action. Liv Henneguier a une force d’incarnation, elle dégage une puissance, sans correspondre aux canons de beauté des magazines.  Et elle a une voix un peu rauque que j’aime beaucoup.

 

Comme vous l’évoquiez, Rose est un personnage désirant. On a souvent vu au cinémades hommes qui portent un regard chargé de désir sur des jeunes filles, mais on voit beaucoup plus rarement une jeune fille qui regarde un homme mûr avec désir. D’autant qu’elle se sert de son désir comme d’une arme.

Le désir est vraiment le moteur du film : elle a envie, alors elle fonce. Ce qui lui permet de passer outre les rejets ou les frustrations. Elle est toujours portée par ses désirs.

 

On évoquait la rugosité et l’incarnation du film, mais à cela s’ajoute une mise en scène très stylisée – on n’est pas en studio, mais ce n’est pas totalement réaliste (on ne sait pas exactement à quelle époque se passe le film par exemple : ce sont des ados, mais ils n’ont ni ordinateurs ni téléphones portables).

Oui, une indication nous permet de comprendre que ça se passe maintenant, mais c’est un demi ton en dessous, sur une échelle de normalité. Le but est que tout le monde ressente les sentiments de Rose, de donner une sorte de portée universelle à ses sentiments, à cette adolescence. Ne pas fixer précisément le film dans une réalité permet d’ouvrir les enjeux du film au maximum. En le présentant d’ailleurs à l’étranger, je vois bien, à l’occasion des débats, que les enjeux affectifs sont les mêmes partout.

 

Vous faites des choix de mise en scène très assurés, qui rompent un peu avec les premiers films d’auteurs français qui ont souvent recours à la caméra portée, à hauteur de l’énergie des acteurs. Ici, vous faites de nombreux plan séquence, très élaborés, avec une caméra plus posée.

Je me sens plus proche d’un cinéma plus léché, plus posé. C’est davantage une histoire de goût. Le film est conçu comme une sorte de souvenir, de rêve ou de cauchemar. La mise en scène doit donc apporter une forme de distanciation. J’ai essayé de m’éloigner d’un réalisme trop appuyé. Il s’agit bien du monde réel, mais avec un léger décalage, qu’on peut trouver dans certains films fantastiques par exemple.

 

La musique fait d’ailleurs penser à la musique des films de John Carpenter.

C’est mon frère, Daniel Kowalski, qui a composé la bande son. Nous l’avons conçu comme quelque chose de symphonique, de lyrique, comme une sorte d’envolée de grands sentiments alors qu’en fait, ce ne sont que des instruments électroniques (en dehors d’une ligne de guitare électrique un peu saturée, qui revient régulièrement). La musique devait suivre les grands mouvements émotionnels de Rose. On est parti sur les tonalités d’un morceau qui s’appelle La pavane de la belle au bois dormant de Ravel, joué par l’orchestre au début du film. On a tenté de désharmoniser des instruments électroniques par rapport à cette tonalité, de façon à très vite montrer les aspérités du personnage. Dès le début, on voit le concert, pourtant on n’entend pas la musique du concert, mais le morceau joué de façon dissonante, avec cette guitare qui vrombit en permanence, comme le bouillonnement intérieur de Rose.

 

Vous filmez une scène d’amour frontalement, pourquoi cette scène vous paraît importante, et quels sont vos choix de mise en scène ?

La sexualité a une part importante dans le vie des adolescentes, je ne souhaitais donc pas l’éluder. Puisque le sujet est le désir de cette jeune fille, il me fallait aller au bout. J’ai filmé la scène sans coupure. Je ne voulais évidemment absolument pas m’approcher trop près afin d’éviter toute forme de voyeurisme. Il était important d’être objectif, frontal et à la bonne distance. Sans voyeurisme, mais sans dissimulation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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