Dans ma tête un rond-point d'Hassen Ferhani, entretien avec le cinéaste (en salle le 24 février)

Dans ma tête un rond-point d'Hassen Ferhani Dans ma tête un rond-point d'Hassen Ferhani

 

Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani

Dans le plus grand abattoir d’Alger, nous suivons les trajectoires et les discussions des employés, tiraillés entre désillusions, rêves de départ et attente du grand amour.

L’abattoir, dont nous ne sortons jamais, devient le théâtre où se joue, en huis clos, la scène tragi-comique de l’Algérie contemporaine.

 

Propos recueillis par Quentin Mével et Stratis Vouyoucas, pour aligre FM (93.1) le 15 février 2016.

 

On est dans un abattoir, certes, mais l’abattage reste hors-champ. Ce qui importe ici c’est la parole singulière des ouvriers. Comment avez-vous trouvé ce lieu et rencontré les personnages du film?

Le quartier où j’ai grandi à Alger se trouve juste à côté des abattoirs. J’ai donc un rapport avec ce lieu depuis longtemps. C’est, par ailleurs, un lieu connu des Algérois qui viennent manger des brochettes de viande dans les échoppes qui se trouvent autour. Le film naît aussi d’un désir de tourner avec des ouvriers, ce qui est très rare dans le cinéma algérien. En traversant un jour les abattoirs, j’ai découvert un monde. J’ai d’abord été frappé par un univers sonore, ils écoutent beaucoup de musique. Précisons aussi que les ouvriers vivent dans les abattoirs, la plupart ne sont pas d’Alger. Ce qui m’a aussi frappé, ce sont les couleurs – des aplats rouges, roses, etc, chaque pièce a sa couleur. Puis, tourner dans ce lieu est devenu une nécessité. Je me disais que je devais y aller et faire quelque chose. On est parti avec un copain au son. Je ne souhaitais pas faire de repérages, au sens classique ; choisir les protagonistes, définir un cadre. Il fallait que nous ayons aussi une activité physique : porter le trépied, porter la caméra. On est resté deux mois et demi. Pendant lesquels on a fait les repérages, choisi les protagonistes et tourné. Parmi toutes les personnes qui travaillaient dans l’abattoir, je cherchais plus particulièrement des personnes qui portaient en eux un certain rapport à la poésie. C’est cela qui réunit au final les cinq protagonistes.

 

Vous discutez d’abord sans caméra avec les ouvriers pour à la fois choisir les protagonistes et définir des lignes de narration ?

Le premier mois, on posait la caméra et on filmait très peu. Elle était au contraire un sujet de discussion ; ce qu’on allait faire, qu’est-ce que la télévision, un documentaire ? Ils pensaient qu’on était la télé au départ, ils avaient donc un discours adapté. C’est devenu l’occasion de présenter ma démarche. En gros, je voulais faire un film qui parle de tout, sauf de viande. Certains comprennent très vite la démarche et se livrent beaucoup plus, d’autres moins vite. Il y a aussi l’idée de partager une aventure. On se livre aussi, c’est un échange. Et petit à petit, ils proposent des choses.

 

La préparation, l’écriture et le tournage sont donc simultanés ?

Exactement. Je savais surtout  ce que je ne voulais pas filmer ; pas de parole sur la viande, pas de parole directe sur l’Algérie. Je cherchais une parole plus intime. Filmer un huis-clos des gens qui pensent l’Algérie et le monde. Je voulais que le film parle d’amour, de désespoir, de rêve – c’est un axe qui m’importait beaucoup. Dès qu’une discussion allait dans ce sens, j’allumai la caméra. La caméra n’était pas toujours allumée. Pour les cadres, je choisissaismes axes de caméra, tout en restant très ouvert à ce qui se passait autour de moi. Je privilégie les plans séquences, j’attends un surgissement, qu’il se passe quelque chose. Comme on l’a évoqué, il y a un côté théâtral, un cadre, et la vie qui rentre dedans.

 

Les cadres sont très stylisés, beaucoup de plans fixes, l’action se passe à l’intérieur du cadre, ce qui est plus rare dans le cinéma documentaire, qui a souvent tendance à accompagner l’action.

Oui, il faut une forme d’intuition, une sensibilité. Et faire confiance à ce qu’il se passe autour. Pour certaines séquences, on fait confiance à la magie du réel. Certains moments sont véritablement surréalistes. Je décide d’un cadre, et Amou passe et sort une phrase incroyable sur la vérité et le mensonge : « pour mentir, je ne mens pas, et la vérité, je ne tombe pas dedans ». Cette phrase m’a porté tout le long du film. Décider son cadre, faire confiance à ce qui se passe autour et le hors-champ.

 

Dans ce petit théâtre se jouent les questions de la société algérienne et du monde, dans une alternance très belle entre l’humour, la tendresse et des moments plus dramatiques, voire désespérés. Les deux personnes qui échangent sur l’amour sont passionnants, et très drôles. C’est un vrai duo comique, des Laurel et Hardy algériens.

Très vite j’ai senti qu’il fallait faire un film avec eux. Je me suis d’ailleurs posé la question de rester uniquement avec eux. Deux jeunes qui se posent pleins de questions. Ils me donnent aussi le titre du film, lorsqu’ils expliquent qu’ils ont un rond-point dans leur tête avec 99 chemins possibles, sans savoir lequel prendre. C’est d’abord un film avec cinq protagonistes, je reste avec eux, j’ai envie de les montrer en relief, sans les figer. Ils n’arrivent jamais avec un discours, il faut au contraire filmer la complexité de chacun, on est parfois dans le doute, puis dans le rêve. On est tous comme ça. Un ouvrier qui travaille dans un abattoir, payé au smic, se pose encore plus de questions. Ces ouvriers sont en première ligne de tout ce qui se passe en Algérie aujourd’hui. Ils posent les questions de façon plus brutale, mais, en même temps, ils rêvent. L’un d’eux parle de suicide mais dans le temps d'après discute avec une femme au téléphone. Je voulais rendre compte de toutes ces variations. Je voulais les montrer dans toute leur complexité.

 

Le rêve est central en effet. Ils abordent de nombreux sujets : les femmes, la société, le départ, mais tout cela reste hors-champ. A l’intérieur de cet endroit filmé au plus près, le monde entier existe.

Comment dans un lieu de carnage, où la mort rôde et le sang coule, les protagonistes sont dans le rêve et réfléchissent le monde ? C’était aussi une des idées de départ.

 

Certaines personnes ont été filmées et ne se retrouvent pas dans le film ?

Oui, pour des questions de rythme souvent. Et puis réaliser un film est subjectif, c’est la parole de l’autre, mais aussi ce que l’on souhaite raconter, en tant que réalisateur. Je voulais qu’il y ait à la fois des jeunes, qui se projetaient dans l’avenir et des personnes qui ont travaillé  très longtemps dans cet abattoir, qu’on retrouve cet équilibre.

 

Oui c’est un film parfois très drôle, et parfois vraiment désespéré. Je pense à cette phrase, « c’est pas une fatigue physique, mais une fatigue morale ». On ne les voit effectivement jamais au travail, qui reste hors-cadre.

Je voulais travailler sur ces interstices entre le travail et le repos. Le film est tourné surtout la nuit. Comme l’abattoir n’est pas industrialisé, certains jours, il peut y avoir 300 bêtes, et le lendemain, 10. Cette irrégularité permettait des moments denses, et d’autres moins denses. Pour moi, les moments entre le travail et le repos sont ceux durant lesquels on se livre le plus. Ce sont des moments où ils écoutent de la musique, regardent la TV. Ce sont des moments où ils ont le temps de jouer au domino, de parler, de philosopher. Pratiquement tout le film est tourné dans ces moments-là.

 

Les protagonistes sont d’une grande vitalité.

Oui, exactement. Ce sont des gens qui se débattent avec la vie. Le désespoir est là, mais je voulais montrer des hommes qui résistent. Qui rêvent.

 

On écoute beaucoup de musique dans ces abattoirs, essentiellement du raï. Quelle est la place de la musique dans votre film ?

Le raï est une musique écoutée par tout le monde en Algérie. Et on écoute en particulier Cheb Hasni qui a été assassiné dans les années 90. Il y a une chanson dans le film (Hasni Galou Hasni Mat) qui est quasiment prémonitoire puisqu’il y parle de son assassinat qui aura lieu quelques mois plus tard en plein Oran (le 29 septembre 1994, ndlr). Dans cette musique, on passe vraiment du désespoir, au rêve, à l’amour… Le montage que j’ai essayé de faire est à l’image de cette musique. C’est un montage plutôt raï.

 

 

 

 

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