Xenia de Panos Koutras, rencontre avec le cinéaste

Xenia de Panos Koutras
Entretien avec le cinéaste par Stratis Vouyoucas (Paris, le 15 juin 2014)


D'où vient le titre du film, Xenia ?

Xenia est un mot ancien grec qui définissait un concept d'hospitalité envers les étrangers. C'était un culte. Il y avait une facette de Zeus qu'on appelle Xenio-Zeus qui était le dieu de l'hospitalité envers les étrangers. Et les grecs étaient obligés de les héberger, de les nourrir, de prendre soin d'eux. Ils étaient plus rusés que les grecs d'aujourd'hui ! C'était une forme de diplomatie. Cela impliquait que l'invité devait rendre l'hospitalité en retour.
C'est aussi une grande chaine d'hôtels appelés Xenia construits dans les années 50-60 par le plus grand architecte grec de l'époque, Aris Konstandinidis. Le gouvernement en a fait construire une cinquantaine à l'époque de la naissance du tourisme de masse et de la prospérité économique de la Grèce. Puis progressivement ces hôtels sont devenus désuets. Pourtant ce sont des petits bijoux, mais aujourd'hui 90% d'entre eux sont abandonnés. Ce mot évoque donc une double idée de la Grèce...

Pouvez-vous me parler des conditions de fabrication du film ? Vous avez eu des difficultés particulières ?

Il y a eu beaucoup de difficultés. Il était évident, quand j'ai fini l'écriture du scénario, que ce serait un film cher. Pendant l'écriture, j'essaie de ne pas penser aux conditions de fabrication du film. Je travaille comme un scénariste. Quand le scénario a été fini, je l'ai lu et je me suis dit : "Putain ! Ça c'est cher !" Et entre temps, la crise est arrivée. Bon on ne peut pas dire que cela changeait grand chose pour moi dans la mesure où je n'ai jamais eu vraiment d'argent pour faire mes films. J'ai toujours ramé pour boucler mes budgets. Et dans la plupart de mes films, j'ai mis de l'argent personnel. Mais, même si moi je m'en foutais, j'ai bien compris qu'il n'y avait pas de moyens… Alors on s'est alliés avec une boite grecque (Wrong Men) et on a fait appel à nos amis français et belges qui ont très bien réagis et c'est comme ça que la production a commencé. L'arrivée d'Arte a été décisive, puisque c'était le premier gros partenaire qui entrait dans le financement. Cela étant, on n'a jamais vraiment bouclé le budget : on a commencé le tournage avec un petit déficit. Mais on ne pouvait plus attendre parce que les deux garçons, que j'avais mis un an et demi à trouver, grandissaient.  On a répété pendant un an et je les voyais changer. Je ne pouvais pas leur dire : " vous abandonnez tout, pendant un an." Ils avaient déjà fait le sacrifice pour les répétitions. Donc on ne pouvait pas reculer. Il fallait tourner ! Et qu'est-ce qui nous arrive au milieu du tournage ? ERT qui ferme ses portes ! 130 000 euros de moins dans le budget, du jour au lendemain ! L'argent n'a pas disparu, c'est la chaine qui a disparu ! (La radio-télévision publique ERT, qui finance en grande partie le cinéma d'auteur grec, a été fermée du jour au lendemain par le gouvernement pour cause de déficit. Les trois chaines du réseau ont cessé d'émettre le 11 juin 2013 à 22h11, ndlr) On savait qu'on allait avoir des difficultés à boucler le budget, mais ça on ne pensait pas que c'était possible ! Et là, c'est vrai que mes coproducteurs grecs, belges et français ont très bien réagi. Et ils ont dit "ok, on continue !" A vrai dire, on était un peu naïfs, on pensait que ça se règlerait en un mois ou deux. On devait aller à Cannes et on n'avait pas l'argent pour finir la post-production… Finalement cela s'est résolu, mais je ne vais pas entrer dans les détails…  

Quand il y a eu la crise d'ERT, vous aviez déjà tourné ?

On était au milieu du tournage, en quatrième semaine.

Et vous avez réussi à boucler le tournage ?

Oui, on a pris l'argent de la post-production. Et c'est après qu'a commencé la galère qui vient à peine de se terminer !

On voit que c'est un film qui a nécessité un gros budget : il y a beaucoup de décors, c'est un road movie. Il y a aussi des effets spéciaux : il y a une dimension très réaliste, mais aussi une dimension onirique qui nous plonge dans le point de vue de l'un des deux personnages principaux. Par exemple l'histoire avec le lapin.

C'est l'ami imaginaire (et réel) du héros. Dans le film, Dany est un enfant blessé qui a décidé, à un certain moment, de se "peterpaniser", de devenir Peter Pan, de ne plus grandir. C'est une stratégie de sa part, parce qu'il est très intelligent. Mais en même temps, il est capable de se battre, c'est quelqu'un de très dur malgré tout. Il assume une identité sociale doublement minoritaire puisqu'il est albanais et gay. C'est assez costaud ! Il est seul contre tous, même contre sa propre communauté. Mais comme il ne peut guérir la blessure qu'il a, il décide de ne pas grandir : il prend sa sucette, ses baskets rouges, son lapin et hop ! Jusqu'au moment où, dans la forêt il comprend, comme dans un conte de fées, qu'il ne peut pas continuer si il ne s'affronte pas lui-même. C'est là que symboliquement, il tue le lapin.

Ce qui est très beau dans le film, c'est qu'il est à la fois très précis dans la description de la société grecque contemporaine sans que cela soit montré sous l'angle du cinéma social, mais au contraire sous celui du cinéma de genre : comédie, mélodrame... Mais la relation entre Ody et Danny, les deux frères, peut être envisagée sous l'angle de la comédie romantique ou même du buddy movie, avec ces deux personnages que tout oppose et qui sont, au bout du compte indispensable l'un à l'autre… Votre visée n'est pas d'abord descriptive, même si en définitive, le film évoque évidemment la Grèce d'aujourd'hui, en crise économique et politique, de manière à la fois très littérale, mais aussi métaphorique.

On peut dire que mes films sont avant tout centrés sur les personnages.  C'est mon point de départ, mon véhicule principal. C'est ce qui me passionne. Mais c'est aussi ce qui me passionne dans la vie : les gens me passionnent ! Vraiment ! Et j'aime tout le monde ! J'aime regarder les gens, j'aime parler aux gens, j'aime mes ennemis. Je suis fasciné, j'ai envie de comprendre : mais qui sont-ils, pourquoi me détestent-ils ? (rire)
Dans tous mes films, j'accorde beaucoup de temps à la construction des personnages, au scénario puis au casting (on y a passé un an et demi, parce que je voulais de vrais albanais, c'était un parti pris politique) et ensuite un an de répétitions quasiment tous les jours.
L'acteur qui joue Danny n'est pas gay, mais il avait cette énergie.
Ils sont tous les deux des personnes extraordinaires. Ils ont beaucoup de talent. Et puis, comme je l'avais fait dans mon film précédent, Strella, j'ai fait beaucoup de répétitions, pour qu'ils s'approprient leur personnage. C'est aussi pour des raisons budgétaires : quand tu as un budget restreint, tu ne peux pas passer des heures à répéter sur le plateau, l'acteur doit connaitre son texte, donc quand on arrivait au tournage, on faisait une mise en place, on installait la lumière et hop on tournait. Et puis, ils sont devenus vraiment frères, alors qu'ils ne se connaissaient pas avant de travailler ensemble. Ils ont la même expérience de vie tous les deux et ils ressemblent beaucoup aux personnages du film. Il y eu un moment très émouvant quand on est allé tourner au bureau de l'immigration, ils m'ont regardé et ils m'ont dit, "tu sais on a passé notre enfance ici, avec nos parents…" Ils ne me l'avaient pas dit, mais ils connaissaient l'endroit par coeur. Je n'avais aucune indication à leur donner, ils savaient quoi jouer.

C'est un film sur la violence que subissent les minorités. Le film montre une ratonnade en plein coeur d'Athènes orchestrée par des fascistes, des partisans d'Aube Dorée et couverte par la police.

Ça se passait vraiment comme ça jusqu'à ce que certains membres d'Aube Dorée soient arrêtés et que le parti ait été déclaré organisation criminelle.
A partir de ce moment, c'est à dire juste après le tournage, ils ont arrêté les rafles.
Mais ce sont vraiment des criminels, ils ont tué plein de gens. Vraiment tué !
C'est une vraie organisation criminelle, mais avec des prétentions. Je sais que les Français n'aiment pas qu'on dise ça, je ne veux pas avoir l'air d'un donneur de leçons, mais il ne faut pas oublier que le père Le Pen a commencé comme ça. Le Front National veut se donner une image plus respectable aujourd'hui, mais les origines sont les mêmes ! Aube Dorée aussi essaie aujourd'hui de se donner une image plus civilisée, de nier son passé nazi. Et je tiens à préciser quand même qu'il y a beaucoup moins de gens qui ont voté pour Aube Dorée que pour Marine Le Pen !
Le jour du tournage de la scène de rafle, on savait que la police serait là. On a décidé de faire toute la scène muette. Une demi heure après le début du tournage, ils sont arrivés. D'abord, la police en civil (il faut savoir que la grande majorité des policiers est favorable à Aube Dorée, c'est un fait avéré) et ils nous ont demandé "c'est un film grec ou étranger ?" et la productrice leur a répondu très intelligemment que c'était une coproduction européenne et ils nous ont laissé tranquilles…

Il y a donc cette dimension descriptive dans le film, mais aussi une dimension plus métaphorique sur la question de la paternité : le père biologique, le père adoptif, la terre d'origine et la terre qu'on s'est choisi…

Ils ont un pays qu'ils ont choisi, mais qui ne les reconnais pas : la Grèce.

Dans votre film vous assimilez la patrie au père alors que d'ordinaire, on a plutôt tendance à la relier à la mère...

On est dans un monde patriarcal et les choses sont en grande partie dirigées, conçues et exécutées par les hommes. Je veux pas faire mon truc féministe, mais c'est une réalité, c'est un fait. Et il me semble qu'aujourd'hui le monde adulte est en crise. Le sujet qui me tient le plus à coeur aujourd'hui, c'est celui de l'immigration. Ma grand-mère a immigré d'Asie Mineure en 1922, j'ai moi-même toujours vécu comme un immigré (un immigré de luxe !) mais c'est quelque chose qui me préoccupe, qui me touche personnellement. La plupart des migrants sont des jeunes. C'est véritablement tragique : ils laissent leurs familles, leurs père, leurs mères, leurs frères et ils arrivent. C'est tout un monde de jeunes qui débarque dans un cauchemar, dans un monde d'adultes hostiles… Pourquoi je parle de ça ? Parce que les parents, mais surtout les pères sont responsables.

Ils ont deux pères : un père biologique et un père adoptif qu'ils ont choisi et qui est le contraire de l'image d'un père…

Mais en même temps, il les a, lui aussi, abandonnés. Le film parle moins des pères que de l'adolescence. C'était l'une des idées de départ : je voulais faire mon teenage film, mon film d'adolescents.

Quand vous avez casté les deux acteurs, quels âges avaient-ils ?

Pendant le tournage, l'acteur qui joue Odysseas venait d'avoir 21 ans et le petit en avait 18. Mais je ne voulais pas travailler avec des mineurs. C'est pour ça que c'était difficile. Je voulais quelqu'un qui a 18 ans, mais qui a l'air d'en avoir 16. Quand je l'ai casté, il avait 16 ans, mais il avait ce visage très juvénile qu'il a encore.

Dans le film, il y a un couple d'adultes "responsables" qui sont l'image même de la famille traditionnelle, qui au départ est très unie et que les adolescents mettent en crise. Et à ce moment-là, le personnage de la mère se révèle de manière extraordinaire.

C'est mon personnage préféré du film !

Moi aussi. Cette scène m'a fait penser à la phrase de Fassbinder sur Sirk : "Chez Douglas Sirk, les femmes pensent. Ça ne m’est apparu chez aucun metteur en scène. Chez aucun. D’ordinaire les femmes réagissent toujours, elles font ce que font justement les femmes, et ici elles pensent. Il faut voir cela. C’est beau de voir une femme penser. Ça donne de l’espoir. Sincèrement."

Je me rappelle plutôt d'une autre phrase de Fassbinder sur Sirk : "Moi aussi j'essaie de faire des films comme Douglas Sirk, mais personne ne pleure…"
Ce sont des cinéastes que je connais bien, j'ai fait ma thèse sur Douglas SIrk, Nicholas Ray et Vincente Minnelli.

On voit une femme échapper à la soumission et accéder  à la responsabilité. Il y a un renversement des rôles, sans pour autant qu'on soit dans une démonstration féministe.

Dans tous mes films, et ça personne ne le sait, il y a des référence secrètes. Avant d'être un cinéaste, je suis un cinéphile. Ici il s'agissait d'un hommage aux femmes de Howard Hawks. Chez Hawks, il y a toujours une femme qui vient tout régler à la fin.

Il y a beaucoup de notations cinéphiles dans le film. Il y a aussi une référence explicite à La Nuit du Chasseur.

Oui, je m'amuse avec ça. Quand je construis une scène, j'ai toujours un film en tête , pas pour afficher une référence, plutôt par jeu personnel, mais en général je le garde pour moi. Par exemple quand ils arrivent au Xenia (l'hôtel abandonné), je pensais à la scène de la villa abandonnée dans La Fureur de Vivre de Nicholas Ray.

Les mélodrames des années 50, ceux de Sirk, Minnelli ou Ray, les cinéastes sur lesquels vous aviez travaillé justement, sont des films très critiques vis-à-vis du modèle familial…
Ce qui est très élégant dans le film, c'est d'arriver à parler de choses très dures par le biais de la comédie. Et aussi la façon dont le film bascule de la comédie au mélodrame. Quelque chose que l'on retrouvait dès L'attaque de la moussaka géante.

Oui, c'est quelque chose qui m'intéresse beaucoup. C'est des difficultés que je m'impose dans l'écriture. Comme des petits défis. Parce que je suis comme ça dans la vie aussi. C'est mon personnage.
Mais là, comme je parlais des jeunes, je pouvais être plus libre encore. Parce que les adolescents sont comme ça. Emotionnellement, c'est les montagnes russes.
J'ai eu une adolescence très intense. C'était les années les plus importantes de ma vie. Peu de choses ont changé pour moi depuis. De mes convictions politiques à ma sexualité. C'est une période dont je suis nostalgique. Et en arrivant dans ma cinquantaine, je me dis que je dois parler de tout ça avant que j'oublie complètement.

Vous n'avez pas travaillé avec les acteurs sur le scénario ? Lors des improvisations que vous faites pendant les répétitions ?

Non pas du tout. Seulement sur la parole, sur la langue.

Les trois personnages principaux sont des étrangers et pourtant ils sont totalement grecs, que ce soit dans les comportements ou dans la façon de parler.

Mais ils sont comme ça !  J'ai fait un très long casting et j'ai vu beaucoup d'albanais. J'ai vu à peu près tous les Albanais de Grèce qui avaient entre 14 et 16 ans ! (rires) Ces gens là vivent la crise de manière complètement différente. Parce qu'ils ont toujours été en crise.  Et pour moi ça a été une grande leçon. Ils ont une telle joie de vivre et un tel amour pour la Grèce dénué de toute idée nationaliste ! Et en contrepartie, les Grecs sont tellement cruels avec ces jeunes. C'est pour ça que je voulais absolument que mes deux héros soient albanais.

Pensez-vous qu'il y a vraiment une génération de cinéma grec qui est en train d'émerger ?

Oui.

Est-elle liée aux conditions économiques ?

Je ne veux pas le croire ! Je n'aime pas l'idée qu'il faille souffrir pour créer.
Je pense que c'est un peu le hasard. J'ai commencé le tournage de la Moussaka en 1995. Et aujourd'hui on reconnait dans ce film une métaphore de l'origine de la crise : c'est le monstre qu'on fabriquait tous… Et déjà à l'époque il y avait Yorgos Lanthimos (le réalisateur de Canine et Alps) qui faisait des pubs avec moi dans le même studio, Angelos Frantzis a fait Polaroïd en 1998 et nos films sont sortis la même année en 1999. Athena Rachel Tsangaris (réalisatrice d'Attenberg) avait fait son premier long métrage (The Slow business of Going) aux Etats-Unis à la même époque. Ce n'était pas encore la crise, mais la crise a donné une couleur à tout ça. Elle a réuni d'une manière étrange, perverse tous ces films qui sont très différents. Elle a créé une sorte de courant.

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