Pudeurs de gazelles et Union de la Gauche

De même que la caricature des positions de politique internationale de la FI, aujourd’hui légitimées ou presque par le nouveau pouvoir, ont conduit bon nombre d’amis et de proches de gauche à préférer une nouvelle fois un vote témoignage et à ne pas croire à une possible victoire, pourtant à portée de main, ne laissons pas les autres caricatures présentes et à venir nous diviser à nouveau.

Alors voilà. Dans un long entretien à huit grands quotidiens européens, dont en français Le Temps et le Figaro, notre président jupitérien a dévoilé ce qui a été qualifié de « feuille de route » de sa diplomatie future.

Ô surprise !!! Son analyse de la situation actuelle en particulier en Syrie et en Europe l’amène à un constat de realpolitik bien loin de ce qui transparaissait des propos du candidat Macron et étonnamment proche de ce qu’annonçait crument mais sans faux-semblants le candidat… Mélenchon !!!

  1. Inévitable dialogue avec la Russie et donc, que ça ne vous plaise ou non, avec Vladimir Poutine, dans la lutte contre le terrorisme
  2. ne pas poser comme préalable à une ouverture des négociations en Syrie la destitution de Bachar-el-Assad vu qu’il n’existe pas d’autre interlocuteur
  3. critique des interventions militaires françaises du quinquennat passé…

Bien que les éditoriaux notent le « virage a 180 degrés », on loue aujourd’hui l’influence retrouvée de Dominique de Villepin et d’Hubert Védrine, et le retour au sang-froid et à l’analyse contextuelle large des situations géostratégiques. C’est en soi une bonne nouvelle, très bien, là dessus rien à redire.

Mais on ne peut éviter de se surprendre de voir passer comme une lettre à la poste ces lignes directrices iconoclastes par rapport à la diplomatie mise en œuvre ces dernières années, quand on a encore dans l’oreille les cris d’orfraies de la France entière quand c’était Jean-Luc Mélenchon celui qui dressait un tableau à peu de choses près similaire.

Qui a, à un moment donné de la campagne présidentielle, essayé de convaincre des amis et proches de gauche d’oser « l’Avenir en Commun » et le vote FI a forcement entendu au moins une fois ce genre de discours : « non, tu vois Mélenchon, il a de bonnes idées, mais Poutine !!! non, je peux pas ». Ou encore : « non, c’est vrai que sur l’écologie, Mélenchon propose des trucs pas mal, mais soutenir Bachar-el Assad, qui utilise des armes chimiques contre des gosses, putain, c’est grave, mec »...

Pour ma part j’ai été confronté encore et encore à ces caricatures d’arguments qui déplaçaient le débat sur le terrain fantasmé de grandes postures morales indépassables, basées sur une caricature des positions de JLM, positions qui, si on les considéraient de bonne foi, méritaient de recevoir le même traitement que celles émises aujourd’hui par notre président : ça nous fait plaisir d’avoir pour interlocuteur Poutine et El-Assad ? Non. On a le choix ? Non. 

Ce qui m’amène au propos de mon billet d’aujourd’hui. Ces amis et proches de gauche qui, drapés dans leurs pudeurs de gazelles. s’en furent voter pour Hamon parce que « Poutine !!!, non. » ont finalement, par peur des « masses hypnotisées » FI et autres caricatures d’une gauche pas propre, préféré Macron à Mélenchon, prenant le risque de voir Le Pen au 2ème tour.

Pourquoi ?

Je sais qu’encore aujourd’hui ils ne peuvent l’admettre mais je crois que c’est d’une certaine manière un fait objectif qu’il faut savoir analyser froidement.

À la veille du premier tour, il était clair que voter Hamon par exemple c’était juste quitter une voix à Mélenchon et, pour reprendre les argumentaires de mauvaise foi de l’entre-deux-tour, donner une voix à Macron, voire à Le Pen.

Comment comprendre ? Pour ma part j’ai essayé de le faire en recourant à mon expérience personnelle de 2002. En 2002 j’ai voté Besancenot. Parce que, comme Hamon cette année, il avait fait une très belle campagne, avait des propositions que je jugeais utiles de mettre en avant en contre point à la gauche de la gauche et, en tant que personne, m’inspirait confiance. Jospin lui avait foiré complètement sa campagne malgré son bon bilan. Je comptais voter pour lui au 2ème tour évidemment et… pas de bol, on sait ce qu’il advint.

Évidemment j’en parle aujourd’hui parce que 15 ans ont passés. Au lendemain du 21 avril je défendais mordicus que si Jospin n’avait pas fédéré la gauche c’était bien de sa faute, qu’il fallait respecter l’expression d’idées différentes que représentait un vote Besancenot (ou Mamère, ou Laguiller pour le coup), etc. etc. Les mêmes arguments pas tous illégitimes que peuvent utiliser les Hamonistes d’aujourd’hui face à un Mélenchon repoussoir et à l’illusion cool d’un Revenu Universel fait de bric et de broc.

Seulement 15 ans ont passé et aujourd’hui je peux avouer et m’avouer à moi même que les choses auraient été bien différentes si en 2002 on avait eu une présidence Jospin au lieu d’avoir Jean-Marie Le Pen au 2ème tour et Sarko ministre de l’Intérieur de Chirac !!!

Il n’est sans doute pas honnête de sortir rétroactivement les 600 mille voix qui ont manquées pour éjecter Marine du 2ême tour. Mais comme je le disais plus haut, à la veille du premier tour il était déjà clair que le vote Hamon était un vote « témoignage ». Comme mon vote Besancenot en 2002, ou le vote Laguiller. Se compter, promouvoir certaines idées. Seulement Mélenchon pouvait gagner. Et aujourd’hui on a Macron, Colomb en ministre de l’anti-immigration, les kwassa-kwassas, la casse du code du travail et l’état d’urgence permanent, et, comble d’ironie, même le dialogue avec Poutine qui a tant fait peur aux amis et proches de gauche.

Comment être constructif et ne pas reproduire les mêmes erreurs, celles de 2002 et celles de 2017 ? Je vois deux axes principaux, difficiles car ils requièrent beaucoup de bonne volonté de part et d’autre.

1. Accepter que Paris vaut bien une messe. Mélenchon ne vous plait pas à 100% ? Deal with it !!! C’est pas la gauche germanopratine et pondérée de vos rêves ? Ni modo !!! Ou à l’inverse : un candidat plus « centriste », moins Besancenot et plus Jospin, représente de fait la gauche humaniste et écologiste ? Remballe ton drapeau noir et fais-toi à l’idée !!!

Appuyons celle ou celui qui peut nous mener à la victoire. Mélenchon nous a démontré que c’est possible, qu’on n’est pas condamné au vote « témoignage ». Mais il n’y aura jamais de candidat parfait, de programme parfait, (même si l'Avenir en Commun est pour le coup vraiment carré) d’adhésion pleine et sans arrière pensée. Tant pis. Un quinquennat gauche plurielle (avec Marie-George Buffet et Mélenchon au gouvernement faut-il le rappeler) l’aurait mérité.       

2. N’acceptons pas les caricatures faciles qui interdisent le débat et confrontons sans mauvaise foi nos différences programmatiques.

Attaquons nous en particulier à ce qui me semble être le point d’achoppement réel avec mes amis et proches de gauche : la position face à l’Europe. Là encore on est bien souvent dans le règne des caricatures.

Il faut l’admettre, les responsabilités sont partagées. : quand Mélenchon grommèle contre le drapeau européen à l’Assemblée, il est dans une stratégie renouvelée du « bruit et de la fureur » que je peux comprendre pour donner une présence médiatique décuplée à ses 16 députés, mais qui n’aide pas à avancer sans arrières pensées sur le sujet. Il faut éviter ce genre de provocations gratuites.

Par contre, amis et proches de gauche qui ont choisi de croire en un Mélenchon poutinien, ne refaite pas la même erreur quand on vous présente un Mélenchon anti-européen. Le plan B n’est que le plan B, ce que souhaite réellement la FI, c’est le plan A. Je vous en conjure, choisissez d’écouter ce que disent Mélenchon et les portes paroles Insoumis plutôt que ce qu’en disent les médias et nos adversaires politiques : le plan B est l’outils nécessaire à l’obtention du plan A. On ne vas pas à la guerre en slip de bain et dans une négociation si tu n’as pas un moyen de pression, quelque chose en échange de quoi demander autre chose, tu es condamné à l’échec, et ne seras jamais pris au sérieux.

Lors du débat référendaire de 2005 sur le traité constitutionnel européen l’alternative pour ou contre l’Europe était évidemment une fausse alternative et la question était et a toujours été pour ou contre l’UE. C’est le même dilemme aujourd’hui et si, par malheur, on devait avoir recours au plan B, ça ne représenterait pas la fin de l’Europe sinon la fin de l’UE, la fin d’une certaine Europe en crise de légitimité représentative depuis 20 ans et bouc-émissaire parfait pour justifier tous les renoncements libéraux.

Je retombe sur mes pieds pour conclure : de même que la caricature des positions de politique internationale de la France Insoumise (aujourd’hui légitimées ou presque par le nouveau pouvoir) ont conduit bon nombre d’amis et de proches de gauche à préférer une nouvelle fois un vote témoignage et à ne pas croire à une possible victoire, pourtant à portée de main, d’un candidat humaniste, écologiste et social, ne laissons pas les autres caricatures existantes et à venir nous diviser à nouveau.

J’ai évoqué celles sur l’Europe, il y a eu évidemment le Venezuela (franchement qu’est-ce qui est plus dangereux, l’ALBA ou le CETA ?) et il y aura évidemment d’autres sujets d'attaques schématiques qu’on n’imagine même pas encore, la laïcité, les vaccins, que sais-je… Ce sont des contre-feux, tâchons de ne pas nous distraire. L’Union de la Gauche sera forcement un mariage de raison. Sachons raison garder et ne lâchons rien à ceux qui ont intérêt à nous caricaturer.

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