Patapouf fait le ouf...

...dans les branches du cyprès qui lui sert de tour de lancement entre le jardin et la terrasse du premier. Comme son nom ne l'indique pas, il est très leste, Patapouf, et rapide comme une fusée rousse : quand il est bien disposé ou bien reposé, c'est tout juste si l'on a le temps de distinguer une brève flammèche qui file à la verticale dans les trouées vert sombre. Il est très adroit, aussi : faut voir comme il traverse, sur une branchette moitié moins épaisse que les coussinets roses de ses pattes, le gouffre béant (bon, enfin, pas très très béant, mais un gouffre quand même, à l'échelle d'un chat) qui sépare le tronc de la rambarde en fer à peine forgé. Il reste impavide, superbe, très digne, même quand il termine le franchissement du gouffre par un petit salto carpé, parfaitement, et même s'il dérape un peu en se recevant sur le carrelage, les jours où il pleut. S'il avait fait homme au lieu de chat, mon Patapouf, on l'aurait retrouvé sur un câble, soit au-dessus des chutes du Niagara, soit sous le chapiteau d'Achille Zavatta.

 

 

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Patapouf, alpiniste et funambule

 

Je suis doublement heureux. Heureux de voir Patapouf en train de faire, une fois encore, le ouf dans le cyprès, indifférent comme toujours aux mésanges et aux bouvreuils, attentif à conserver son équilibre et sa dignité.

Et heureux parce que j'ai reçu une lettre que je relis pour la énième fois sous le cyprès, une lettre qui ne paie pas de mine avec son enveloppe de couleur bistre, mais qui me remercie (moi et des milliers d'autres, heureusement) d'avoir envoyé un peu de sous à des grévistes-assoifés-de-retraites-de-nababs. C'est une lettre très factuelle — voilà ce que nous avons fait de l'argent, comment nous l'avons réparti, et patin couffin —, jusqu'au moment où le gars de l'intersyndicale qui l'a rédigée explique que, grâce à cet argent, grâce à ce geste, les grévistes ont pu se battre et, je cite, « garder la tête haute », même dans la défaite ; qu'ils ont pu, je recite, « rester dignes » (ce qui n'est pas incompatible avec l'injonction de Stéphane Hessel : dignité et indignation sont souvent complémentaires, je trouve).

Alors, c'est pas pour faire dans la démagogie — forcément — populiste ou dans l'angélisme — forcément — béat mais, de voir que certain se tape chaque jour des gueuletons au Bristol (pendant que d'autres, soit dit en passant, préfèrent La Tour d'argent et que d'autres encore ont du mal à payer la cantine des mômes), s'invite chez les têtes couronnées pour des vacances de milliardaire, s'assoit sur la laïcité de la République et surtout, surtout, surtout, s'ingénie à démonter les acquis sociaux, le code du travail, la sécurité sociale pour monnayer son passage sur l'un des yachts de ses copains du CAC 40, j'en arrive à m'interroger avec indignation : le concept de dignité ne serait-il pas plus aisément perceptible aux chats et aux prolétaires de toutes conditions qu'à Sarkozy Nicolas, dit Chouchou, que je serais curieux de voir grimper dans un cyprès, tiens, déjà qu'il a bien du mal à ne pas se casser la figure dans les sondages ?

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