Joséphine W. racontée à Basile

À la mémoire de Joséphine W. (1910-1973), qui me manque que c'en est à peine croyable

 

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Basile, rêveur patenté

 

De tous les chats de la maisonnée, Basile est le plus réfléchi, le plus songeur. C'est aussi un hypnotiseur de première : si, après le repas vespéral des fauves, je fais mine de rentrer tout de suite, il pose une patte conquérante sur le bout de ma chaussure et me fixe d'un regard sans appel. Tout d'un coup, je me sens obligé de m'asseoir en haut de la volée de marches qui sépare le jardin-d'en-haut du jardin-d'en-bas ; alors, négligeant les croquettes et tout le reste, Basile l'hypnotiseur s'assied à côté de moi et se penche légèrement contre mon bras. Je peux lui raconter n'importe quelle bêtise, « demain, j'ajoute une couverture dans la niche, il fait plus frais, sois prudent, ne traverse pas la rue », il ne bronche pas : seule la voix l'intéresse, du moment qu'elle est égale, douce et basse. Tout juste la voix qu'il faut pour parler de ma grand-mère sans être soupçonné de faire du mélo ou du Malot au rabais.

De ma grand-mère, ma grand-mère maternelle, je n'ai pu conserver qu'une photographie en noir et blanc qui montre aussi un pan de mur en briques mitées et sombres et une porte en planches brutes ouvrant sur une pièce obscure où vient de se tenir une « séance d'information politique ». [C'est là que vivent, que survivent les Camarades, dans un dénuement qui confine parfois à l'indigence : non seulement leurs salaires ne pèsent pas lourd, mais ils sont convertis en tracts ronéotypés plus souvent qu'en beurre, avec ou sans épinards. Je les revois, les Camarades, tout maigres, tout frêles, la grande bringue d'Annie et ses lunettes rafistolées au sparadrap, et Nathalie, et les autres, je revois surtout le sourire timide (ou craintif ?) qu'ils affichent en permanence, comme un signe de ralliement, et qui ne révèle rien de la détermination de leur âme.]

Sur la photo, ma grand-mère rit à gorge déployée. Cette saloperie de crabe n'a pas encore touché à ses fossettes et à ses beaux cheveux épais, et son rire la met en valeur. À quoi pense-t-elle pour rire aussi franchement ? À une petite victoire de la Cause, ailleurs sur la planète ? À l'assassinat d'un dictateur ? Se réjouit-elle, plus prosaïquement, d'avoir pu, ce mois-ci, remplir à ras bord le garde-manger des Camarades sur sa paie d'infirmière ?

Ou encore, se rappelle-t-elle comme ça, tout à trac, parce que la mort, en s'approchant, réveille les souvenirs, l'épisode grotesque de la fouille de sa maison par des SS à la recherche de quelques juifs ? Soucieux d'épargner ses belles bottes de cuir, l'un des SS avait chaussé deux seaux métalliques pour patauger dans la cave où stagnait un reste des inondations de l'hiver et avait abandonné, essoufflé, à trois mètres du recoin où se cachaient ses proies.

En tous les cas, elle rit, ma grand-mère, appuyée du dos contre le mur mité, la tête tournée vers le ciel, les bras croisés sur la poitrine, et il émane de sa posture une force, une confiance impressionnantes.

Elle devait respirer la même force, la même confiance, le jour où, dans la cour de l'hôpital où elle travaillait, des inspecteurs de police l'ont refoulée au dernier rang d'une haie de médecins, d'infirmières et de patients venus assister à l'arrivée d'une altesse (Radiola ? Motorola ?) d'un pays voisin. Et quand on lui demandait pourquoi elle avait voulu à tout prix se trouver aux premières loges, elle répondait : « J'espérais qu'elle me tendrait la main – elle aimait bien faire ça, la Radiola –, et alors je lui aurais dit : "Sans façons, madame ! J'aurais bien trop peur de trouver dans votre main des traces de celle de Franco !" »

Si qu'elle aurait vécu centenaire, ma grand-mère, je suis certain qu'elle se serait tenue en embuscade au Salon de l'agriculture.

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