En silence, en France, on efface les femmes politiques

Le basculement impulsé par l'émergence de LRM/FI a eu l’avantage de nous confronter à l’effondrement d'une ère politique d’antan. Partis anachroniques, rentes de situation, les dinosaures sont (enfin) partis. Effet collatéral de la post politique, les femmes politiques françaises ayant acquis une expérience de l'exercice du pouvoir sont en voie de disparition.

Des mouvements récents ont émergé, comme dans d’autres pays, Espagne, Grèce, Islande, Italie montrant que des brèches peuvent s’ouvrir. Il y a donc des espaces à conquérir. Rares sont les exemples qui donnent envie, une fois l’euphorie passée, d’avoir renversé la table. On pourrait approfondir mais ce n’est pas le sujet ici.

Exit, donc, les vieux politiciens qui ont squatté nos écrans de télé et les bancs de l’Assemblée de ces pays depuis 30 ans.

Mais, et il y a un énorme mais. On s’en est moins rendu compte, dans le même mouvement, exit aussi les femmes expérimentées en politique.

L’assemblée compte plus de femmes. Super. Le gouvernement est paritaire. Super. 
Quel est leur poids ? Infime. 

En apparence elles sont plus nombreuses. En influence, c’est faible. L’idée n’est pas de préjuger de leur devenir, mais de réfléchir aux conditions de déploiement de leur poids politique et de promotion de leurs propres idées, qui paraissent ne pas être réunies. L'ont-elles d'ailleurs déjà vraiment été ? 

En mars 2018, qui décide de tout en France ? Une petite poignée d’hommes autour de Macron. Un commando d’hommes testostéronés. Les seuls qui ont la confiance du monarque. Les dévoués, jours et nuits, pour servir leur leader.

Où sont passées les femmes ayant une expérience du pouvoir ? Vallaud-Belkacem, Duflot, Taubira, NKM, Lemaire, Lepage, Joly, Attard, de droite, de gauche...
Disparues des radars.

Comme les "jupettes" (argh... ce nom humiliant), chaque promotion de gouvernement, les femmes entrent, les femmes sortent, les femmes sont exposées pour s’en prendre plein la figure sur les textes les plus polémiques (classe) pour défendre des textes et lois qu’elles n’ont pas forcément construits, les femmes sont en permanence sur la sellette. Tout dépendra de leur grâce, ou de leur disgrâce.
On imagine leur conflit intérieur qu’on sent beaucoup moins chez les hommes de ces mêmes gouvernements. Jusqu’où rester ? Jusqu’où négocier avec leurs propres convictions intimes et politiques ? Porter haut des avancées sur leur sujet et avaler des couleuvres sur les autres portés par leurs collègues. Elles ont gagné quelques batailles dans leur domaine, (mariage pour toutes et tous, ou Alur par exemple) mais elles n'avaient aucun droit de regard, ni de négo sur les autres (déchéance de nationalité).

Une femme dans un gouvernement est une femme en danger, soumise à un arbitraire. D’autant plus quand elle est issue de la société civile (ce que pourtant j’approuve) car elle n’a aucun réseau pour tenir tête et mener une négociation. Or c’est indispensable. 
Du gouvernement aux députées, ces femmes au « pouvoir » dépendent uniquement du bon vouloir de Jupiter. Nomination ou investitures, extrêmement rares sont celles qui s'imposent d'elles-mêmes et même quand c'est le cas, in-fine, elles sont là parce qu'un homme en a décidé ainsi. Ce ne sont pas leurs compétences qui sont en jeu, ce sont les règles des partis. Qui se fondent d'abord sur un rapport de force, de troupes, de divisions, de nuisance, plutôt que sur des compétences et des qualités d'intégrité.

C’était déjà le cas auparavant, rares étaient les marges de manœuvre au gouvernement, mais c’est aujourd’hui d’autant plus flagrant.
Quelles sont les femmes au pouvoir qui ont une influence politique concrète aujourd’hui ? Je cherche, je cherche je ne trouve pas.
Brigitte Macron. La femme du président. On en est là. C’est à pleurer.
Est-ce que Penicaud, Schiappa, Nyssen (je ne juge pas ici les politiques publiques menées, mais leur capacité personnelle à mettre en œuvre leurs décisions) ont de quoi imposer un bras de fer ? Je ne le crois pas. Et si elles devaient l'imposer, elles partiraient et/ou seraient éjectées, comme tant d'autres avant-elles et le petit train train du pouvoir au masculin continuerait comme si de rien n'était. Remplaçables.

Comment se fait-il que notre système politique ait pu en apparence évoluer (sur la photo) et, soit autant rétrograde en réalité ?

En vérité, hommes et femmes confondu.e.s, notre monarchie républicaine a soumis l’ensemble de la cité. 

De toutes ces femmes politiques, on ne connaîtra jamais l'étendue de leur vision politique dans leur ensemble et leur capacité à la mettre en oeuvre. Je ne dis pas que ça serait mieux, je dis qu'on ne saura jamais.

Elles ont servi des projets politiques qui n’étaient pas les leurs.
Elles n’ont jamais été en mesure de déployer leurs ailes.
Elles ont été nommées pour ce qu’elles représentaient. Il n’y a jamais eu de contrat de gouvernement. Les projets globaux ont été décidés sans elles, comme leurs collègues masculins d'ailleurs. Elles ont exécuté le pouvoir suprême d’un autre.

En réalité, nous n’avons jamais arrêté d’être soumises, y compris depuis le droit de vote des femmes, aux décisions politiques des hommes.
En tant que femmes, nous n’avons pas écrit les règles du jeu du pouvoir. Les femmes ont-elles participé à l'écriture de toutes nos constitutions ? Le souhaitaient-elles ? Oui bien sûr. Olympe de Gouges ou tant d'autres depuis tant d'années ont contribué au bien commun philosophique et politique, utilisé par et pour les hommes.
Nos plus grandes avancées politiques de ces dernières décennies sont le fruit de travaux construits par des hommes et des femmes : le programme du Conseil National de la Résistance par exemple.

Les règles d’exercice du pouvoir ont été écrites alors que nous n’avions même pas le droit de vote. 
Nous subissons depuis toujours des règles qui menacent notre intégrité dans les lieux de pouvoir : harcèlement sexuel, isolement, rythme incompatible avec une vie harmonieuse (ce qui est un tort aussi pour les hommes), delégitimisation, procès en incompétence, sexisme, compétition, violence, parler plus fort, usage de pure rhétorique, rapport de force financier évidemment  …

Il y a une violence exacerbée vis à vis de la parole politique des femmes. Regardez la violence qui s’exerce sur Hidalgo, regardez celle sur Taubira, ou Vallaud Belkacem lorsqu’elles étaient au pouvoir. Regardez la violence qui s’est abattue sur Rokhaya Diallo et Marie Eckeland lors de la nomination du Conseil national du numérique. Regardez les menaces qui pèsent sur la journaliste Nadia Daam… Ces dernières semaines nous donnent un nombre incalculable d'exemples.

Et si l’effondrement du monde politique d’avant était une occasion unique de repenser le rapport des femmes et du pouvoir ? Des citoyen.ne.s et du pouvoir ? Les seules femmes à la tête de formations politiques en capacité de prendre le pouvoir seront encore celles du Front national ? Pourquoi il y a une solidarité entre hommes pour garder le pouvoir et pourquoi les femmes sont-elles toujours aujourd'hui autant isolées ?

Quel est l’apprentissage de ces femmes au gouvernement, quelles ont été leurs réussites, leurs difficultés ? Comment vont-elles transmettre leur expérience aux citoyen.ne.s ? Que pourraient-elles recommander aux jeunes générations qui vont avoir la tâche de designer de nouvelles institutions.
Comment les responsabilités politiques pourraient ne pas tomber irrémédiablement dans les mains de personnalités psychopatiques ?
Que changeraient-elles pour protéger l’intégrité de chacune de chacun dans l’exercice du pouvoir ? Comment arrêter ces machines à broyer les gens et inverser le rapport de force pour inclure femmes et hommes, citoyennes et citoyens au cœur de la décision politique ?

Comment allons-nous exercer collectivement notre puissance pour affronter le monde qui vient ? Les femmes qui ont fait l’expérience du pouvoir, en politique ou dans la société civile pourraient, il me semble, apporter quelques éléments de réponses qui seraient bien utiles aux générations futures. Pas parce qu’elles sont femmes, mais parce qu’on ne sait pas ce que produiraient des esprits émancipés de toute domination à priori.

Aucune réponse. Que des questions. Cherchons les conditions d'une politique qui émancipe, qui reconnaît, qui invite, qui élève.
Refusons celle qui soumet.

J'ai lu il y a quelques temps l'histoire de mai 68 que nous allons célébrer en force cette année, Génération 1 et 2 d'Hervé Hamon et Patrick Rotman. Sur des centaines de noms d'hommes dans le livre, 3 noms de femmes. Ah, il n'y avait peut être pas de femmes en France en 68... Une fois de plus, elles ont été effacées. Comme tant d'autres avant elles, des sorcières, aux béguines du Moyen âge, à la Révolution française, aux révolutions dans le monde, purement et simplement effacées...

Allons-nous accepter d’être effacées encore longtemps ? Qu'allons-nous apprendre à nos gosses, que seuls restent dans les livres d'histoire les monarques qui soumettent, les multimilliardaires qui fabriquent des sacs en plastique, ou des applis, ou des joueurs de foot millionnaires ? Que toutes celles et tous ceux qui font, qui pensent librement, ont le droit d'être effacées, celles et ceux qui apportent un bénéfice à l'humanité ne comptent pour rien ? Qu'ils et elles seront effacées ? Qu'il n'y aura pas de traces de leur contribution au monde ?

#MeToo c'est d'abord reconnaître pour soi et les autres d'avoir été agressée sexuellement et d'avoir été réduite, de façon systémique, dans des sphères intimes, professionnelles, éducatives, dans l'espace public, à l'état de corps et d'objet destiné à la jouissance d'hommes.

#MeToo c'est aussi se lever, dire sa dignité, revendiquer son intégrité, de corps et d'esprit, sa singularité, sa capacité à se reconnaître comme un être pensant et agissant, qui veut s’émanciper, libre, et appelé.e à peser collectivement sur le cours de l'histoire.

#MeToo c'est s'affranchir.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.