L’Empire de l’Or Rouge de Jean-Baptiste Malet: éloge du journalisme qui nous instruit

Soufflée par le travail journalistique de Jean-Baptiste Malet. Son livre devrait être enseigné dans toutes les écoles supérieures, économie, journalisme, sciences po... Regarde bien une dernière fois ta bouteille de ketchup, ta boîte de tomate pelée, ton pot de sauce tomate pour les pâtes, la tomate sur ta pizza au resto italien en bas de chez toi, la boite de tomate pelée pour préparer ta soupe.

Tu ne les regarderas plus jamais de la même façon.

Plonge dans cette bouteille en verre, répond à l’invitation au voyage autour du monde que te fait Jean-Baptiste Malet. Ce voyage te mènera du Vaucluse, en Italie, en Chine, aux Etats-Unis, en Afrique jusque dans ta supérette en bas de chez toi, et jusque dans tes placards de ta cuisine. Je préfère annoncer la couleur, ce voyage au cœur du capitalisme est cauchemardesque. Mais c’est la réalité. Notre réalité.

Empire de l'or rouge Jean-Baptiste Malet Empire de l'or rouge Jean-Baptiste Malet

Tu as séché tes cours d’économie, tes souvenirs sont lointains, viens prendre le meilleur cours de ta vie.

Jamais je n’avais imaginé que la sauce tomate que je mets dans mes plats familiaux provenaient de Chine.

Jamais. A l'instar des fringues, téléphones, électro ménager, cosmétique, jouets, emballages. Made In China. Putain.

Tout y est dans cette enquête. Délocalisations, corruption, pesticides, paradis fiscaux, mise à mort des récoltes et productions locales partout, (et en particulier de l’Afrique en les inondant de produits avariés, coupés, recoupés, dangers sanitaires), migrants, exploitation de la misère, esclavagisme, travail des enfants, travail de prisonniers, mafia.

Mensonges. Mensonges. Sur tous les continents.
Mensonges marketing, non traçabilité absolue, mensonges dans la composition du concentré, mensonges dans les condition de travail, mensonges sur la provenance, prix toujours plus bas, guerre économique, toujours plus de machine, toujours moins d’humains.
Usines de transformations géantes, mécanisation de toutes les tâches, les humains font des erreurs, sont plus faillibles et fatigables que les machines. Mon sentiment est que les humains ont ce défaut par rapport à la machine d’avoir une conscience et d’être les témoins gênants de ces mensonges permanents à toutes les étapes.

Bien sûr je le sais. Ce voyage est un rappel. Une piqûre enseignante et ultra douloureuse sur ces externalités négatives qu'on préférait oublier. Ou s’absoudre.

Regarder en face notre responsabilité. Celle de consommateurs et consommatrices.
Celles de nos distributeurs qui savent exactement les tenants et les aboutissants de ce marché de la tomate mondial.
Celles des héros glorifiés dans nos livres d’histoire, de ce monde obnubilé par l’argent, sanctifiant les capitaines d’industrie : Heinz, Ford, Taylor, du capitalisme de la Chine, de l’agro-militarisation de celle-ci, de Kissinger, de la mafia italienne.
Du rôle effarant du FMI, de nos Etats qui ne régulent rien, laisse perdurer des zones rouges et grises, pour entretenir la course folle du profit pour des intérêts privés, alors que les scandales pleuvent.

La grande distribution jamais responsable de rien, comme d’habitude. Jamais inquiétée. Comme dans le Rana Plaza. Aucune mesure contraignante. Aucune sanction.
La non traçabilité protège de l’engagement de responsabilité. Le capitalisme est fondé sur cette non traçabilité. Séparation des tâches, culbutes de profits, exploitations des gens et des sols, pollution. Ne jamais réparer. Prendre, se servir. Essorer. Changer de continent. Briser les équilibres fragiles. Tuer les marchés locaux. Rechanger de continent. Logique folle et mortifère. Se comporter comme un porc et ne jamais être poursuivi.

Aux 4 coins de la planète, nous consommons la même sauce tomate, nous portons les mêmes fringues, nous avons exactement le même téléphone, nous écoutons les mêmes musiques, nous regardons les mêmes informations, subissons les mêmes campagnes publicitaires qui soutiennent sous perfusion des productions gigantesques.
On aurait pu croire que la mondialisation des connaissances, des esprits nous offrirait des aliments et des produits toujours plus qualitatifs, toujours plus riches en goût et en vertues. C’est exactement l’inverse. Nous ingérons, nous portons des produits toujours de plus piètre qualité, bourrés d’additifs, mélangés, ça a la couleur de la tomate, mais ce n’est plus de la tomate. On le sait bien sûr. On se réveille quand ?
Quel non respect des êtres humains à autre bout de la chaîne. Quel non respect des eaux et des sols. Quel non respect de nous-mêmes.
Quelle soumission au fake.

Jamais je n’aurai pensé qu’une enquête sur la tomate se révèle aussi passionnante qu’un livre de Saviano sur les cartels de la drogue (Lire l’excellent Extra pure : voyage dans l’économie de la cocaïne). Une économie de voyous, de criminels, de morts, de destruction. Mais une économie parfaitement soluble dans l'économie mondiale.
Saviano a l’avantage, quand on ne consomme pas de cocaïne, de se tenir bien à distance. Assez confortable. Spectateur d’un monde auquel on ne peut pas grand chose.
Jean-Baptiste Malet ne nous offre pas ce luxe.

 

L'Empire de l'Or Rouge. Jean-Baptiste Malet. Fayard

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