On n’attaque jamais les fondamentaux démocratiques en plein état d’urgence. Jamais

Nous avions déjà subi une tentative de révision constitutionnelle et l’inique déchéance de nationalité en plein état d’urgence sous Hollande, suite aux attentats terroristes du 13 novembre 2015. Résultat, une marque indélébile, une explosion de la majorité au gouvernement comme au parlement, on a vu le résultat.

Je croyais naïvement qu'on avait compris la leçon : on ne touche pas à la Constitution ou à nos principes fondamentaux quand on est sous la plus vive émotion, dans un état de sidération, de peur.  On ne fait que des conneries. On mélange tout, on trouve des solutions rapides, en surface, simplistes et électoralistes pour des problèmes complexes et profonds. La peur est la plus mauvaise des conseillères. On ne touche pas à notre constitution dans des moments dramatiques où nous sommes toutes et tous touché.e.s profondément. Elu.e.s, comme citoyen.ne.s.
Jamais.

Rebelote. 5 ans plus tard, sous le coup d'attaques terroristes, et de surcroît en pleine pandémie mondiale, en plein état d’urgence sanitaire, notre gouvernement choisit de faire de la politique politicienne, et pire, d’attaquer nos fondamentaux démocratiques avec la proposition de loi Sécurité Globale et le projet de loi Séparatisme, à venir.

Alors que le pays est entravé, que chaque citoyen consent à des mesures de privation de liberté historiques pour sauver notre système de santé et épargner des vies, où chaque famille est impactée d’une manière ou d’une autre, que ce soit en comptant ses morts, ses malades, ses contaminés, ses proches isolés, ses faillites, ses factures impayées, ses violences intra familiales, ses décrochages scolaires, ses pertes d'emploi et de perspectives, il était déjà fortement interpellant que le gouvernement se permette de continuer à faire de la politique politicienne : loi de programmation recherche, petite musique lancinante de remettre sur la table la loi de réforme des retraites, c’était sans compter le point de bascule des ppl. Sécurité globale et loi Séparatisme.

Le gouvernement est frustré de ne pas conduire ses réformes dans la dernière ligne droite de son quinquennat. Soit. Mais faut-il lui rappeler que personne n’a choisi de vivre cette pandémie ? Elle s’impose à nous. Chaque Française, chaque Français, enfant, jeune, moins jeune est frustré de vivre confiné, d’assister impuissant à une dégringolade sociale et économique, aux dommages psychologiques et psychiatriques. De voir, pour à minima un an, 3 générations, de 0 à 75 ans, faire des sacrifices inédits depuis la guerre. Une année. Où nos vies sont mises comme entre parenthèses.

Pourtant, les Françaises et les Français y consentent. Parce que nous sommes responsables. Parce que nous voyons bien que les hôpitaux vont s’effondrer et que l’issue consistant à trier ceux qui doivent vivre de ceux qui doivent mourir nous ferait basculer dans une société barbare.

Il y a tant à faire pour absorber et gérer le choc de cette pandémie. Comment le gouvernement peut-il passer une seule minute à penser à autre chose ?

Quand il y a un immense feu, on rassemble, on organise, on fédère toutes les forces possibles pour éteindre le feu, toutes affaires cessantes, jours et nuits, tant que chacun de ses foyers n’est pas éteint intégralement : hôpital, école, économie et emploi…

Ce que fait le gouvernement en continuant à faire de la politique politicienne, en réalité, c’est d’allumer d’autres feux au lieu de coordonner les efforts sur le spectaculaire incendie que nous vivons. Comment est-ce possible ?

Le gouvernement n’est pas responsable des abominables attaques terroristes, le gouvernement n’est pas responsable de la pandémie. Il gère comme il peut une situation inédite. Je suis très souvent en désaccord sur ses politiques, sa manière arrogante et humiliante de les imposer, mais j’éprouve pourtant une empathie quand surgissent les attaques ignobles et lorsqu’a surgi la pandémie car personne n’est préparé à vivre une telle époque, encore moins à diriger dans ces temps exceptionnels. D’autant que le cadre institutionnel que nous refusons depuis tant de temps de faire évoluer ne nous aide pas à instaurer coopération et confiance. (Note pour plus tard).

Le gouvernement en revanche est pleinement responsable d’introduire des articles dans cette PPL sécurité globale, pleinement responsable de présenter la loi Séparatisme à venir et de nous imposer un calendrier législatif qu’il déroule en plein état d’urgence.
L’irresponsabilité est du côté du gouvernement de ne pas s’astreindre à une pause législative, à continuer en plein confinement à faire de la politique politicienne, alors que tout le pays est sur pause.

On nous appelle à unir nos efforts, à affronter côte à côte cette pandémie et ses conséquences sanitaires, sociales, humaines, économiques, psychiques dramatiques. Nous ne sommes pas encore sortis de l’état d’urgence sanitaire, nous savons qu’il nous faudra des années pour nous relever collectivement du marasme généré par cette pandémie. Nous savons que des pans entiers de notre société sont en danger imminent de décrochage, nous savons aussi que dans ces moments-là surgissent les ombres et les monstres nés de nos divisions, de la peur de l’autre. Nous savons que nous allons devoir nous dépasser collectivement pour affronter ce qui nous attend demain.

Au lieu d’unir toutes les forces de ce pays vers un effort commun, que fait le gouvernement ? Il profite de ce moment exceptionnellement grave pour attaquer nos fondamentaux démocratiques.

On ne légifère pas en plein état d’urgence. On gère, on débat devant le parlement des choix possibles dans la gestion de la pandémie plutôt que de les confiner, eux aussi, au sein du très secret Conseil de défense. On légifère sur ce seul sujet, si c’est nécessaire. De manière démocratique et transparente. On s’assure d’embarquer tout le monde dans un combat qui requiert toutes les bonnes volontés.

On ne crée pas du chaos supplémentaire.

Nous avons besoin de calme, de sérénité, de cohésion, d’HUMANITE, ça n’est pas le moment d’allumer de nouveaux feux, de nous diviser, de nous monter les uns contre les autres.

L’époque inédite et tragique devrait convoquer notre hauteur de vue, notre exigence, qu’on soit dans la majorité, comme dans l’opposition.

Il faut retirer cette proposition de loi et celles à venir. Elles sont déloyales au vu du contexte. Elles représentent un recul de nos libertés historiques d’informer, de s’exprimer, de manifester, une menace réelle de nos droits fondamentaux.

Remettez-la en débat, messieurs, quand nous serons collectivement sortis de l’ornière vertigineuse dans laquelle nous nous trouvons, dès que nous pourrons accorder du temps à combattre vos idées, et vous à les porter, si la pandémie nous en laisse le temps dans la fin de votre mandat.
D’ici là, le gouvernement doit se concentrer sur la gestion démocratique de la pandémie et de ses conséquences. Point.

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