L’espoir du communalisme : renouer avec des victoires collectives

Sortir de l'impuissance, passer de la prise sur le réel individuelle à la transformation collective. Retour d'un voyage au pays du communalisme le 13 juin dernier.

Cette journée reliait des français.e.s de grandes métropoles comme de quartiers ou zones rurales, italien.ne.s, espagnol.e.s, canadien.ne.s autour de l' exposition "les voies de la démocratie" de Camille Dantec et Thomas Simon, formidable mise en lumière les aventures d'habitant.e.s d'Europe qui ont trouvé ensemble des prises sur le réel localement. Voici quelques réflexions personnelles sur ce que j'en ai compris et ce que j'y ai vu comme espoir.

Ce que ça implique comme changement de regard pour moi :

- faire le deuil de l’échelle étatique ou trans-étatique comme leviers de transformation civilisationnelle qui tendent vers la dignité humaine face aux forces multiples de destruction qui ont définitivement parié contre l’humanité et la planète qui l’héberge.
- ne pas céder à la tentation nauséabonde de se compter pour prendre le pouvoir et imposer de manière hiérarchique et autoritaire ce que nous voulons voir dans le monde.
- admettre nos échecs répétés et espoirs déçus dans l’utilisation des outils institutionnels qui ne permettent pas d’espérer pouvoir agir collectivement dans le cadre de la démocratie, nourrissant au contraire tous les attributs de l’autoritarisme qui semble à l’oeuvre partout sur le globe.

Quels sont à mes yeux les ingrédients nécessaires à la philosophie/vision du communalisme ?
- reconnaître et investir l’échelle locale de la commune comme espace de transformation sociale et écologique
- penser global, agir soi, puis localement. Conscient.e en permanence de l’interdépendance.
- organiser l’espace public par et autour des habitantes et habitants en lieu et place des pouvoirs verticaux
- décider pour soi, refuser d’imposer aux autres, construire avec les autres des réponses. La règle de la décision majoritaire est un faux ami. Trouver d'autres modalités pour faire création singulière et commune.
- tout ce qui ne sera pas fait avec sera considéré comme fait contre.
- cultiver plus que jamais, sans concession, la biodiversité des formes d’organisation et des approches : pas de règles pas de recette. Chaque femme et homme est unique et singulier, chaque action collective fondée sur ces forces l’est aussi par définition, chaque territoire, chaque lieu est unique.
réinvestissement des espaces publics : réunions ouvertes, annoncées publiquement ou chacune et chacun a sa place à la table commune, favoriser et cultiver l’épanouissement de chacune et chacun (refuser les prises de pouvoir), faire des désaccords le terrain fertile de création unique, source de fierté collective.
- documenter et créer des espaces de partage des expérimentations menées partout dans le monde comme source de possibles pour les un.e.s et les autres ailleurs sur la planète.
- rien ne se fera sans joie. Elle ne se décrète pas, elle se vit.

Ce que j’en espère :

- réconcilier les familles d’acteurs que la démocratie représentative nie, éloigne et fracture par ses règles du jeu : changer de jeu.
- Au lieu de nous épuiser dans les multiples et innombrables fronts, piège tendu par le pouvoir autoritaire, la commune peut être l’endroit de prise en main, dans le réel, sujet par sujet. Cela nous permettrait de sortir de la posture du commentaire à celle de la réalisation concrète et bien tangible.
des plus radicales aux plus légalistes, ces formes singulières de collectifs peuvent se reconnaître et s’inspirer mutuellement sur leurs méthodes, apprentissages et échecs.
- trouver enfin prise sur le réel individuellement et collectivement
- passer de l’acte individuel émancipateur d’expérience de sa puissance à la victoire collective (ce qu’il nous manque si cruellement aujourd’hui)
- ne plus subir, sortir de la paralysie devant les évènements mondiaux cataclysmiques, réaliser des désirs.
- passer de la première marche déjà réalisée, quelque soit le sujet, de colibris, première et grande victoire de l’être qui se libère, à l’oeuvre collective.

Ce qui empêcherait pour moi, l’essor de ce mouvement planétaire qui existe déjà et pas depuis hier ;-) :
- Bon évidemment, notamment en France jacobine, tous les échelons supérieurs à la commune entraveront cette libération des territoires. Peu importe. Ca ne nous appartient pas donc c’est comme ça.
- En revanche, ce qui nous appartient :
NO LOGO / NO ORGA : la tentation de se fédérer, de définir un centre, une méthodologie ou pire un label. L’exclure à tout jamais et toujours se méfier de nos bonnes intentions ;-)

Ce que l’amplification de ce mouvement planétaire nécessite comme changement de posture :

- réaliser que c’est déjà là et pas depuis hier ;-). Reconnaître dans toute leur diversité les femmes et les hommes qui nous ouvrent la voie : du Rojava, au Chiapas, aux Zad, à Saillans, à Bure, à Marinelada en Espagne, à Bruxelles, aux mouvements des Sans Terre du Brésil, à Reijavik, à Berlin, à Loos en Gohelle, au community organizing, à Tremargat, le mouvement des Villes en Transition, aux tables de quartiers, à Grenoble, à Commonspolis en Espagne, aux mouvements féministes intersectionnels, et même aux budgets participatifs (;-))…. NDA : donner plein d’exemples de plein d’endroits, si vous en avez, je les ajoute.
- reconnaître la légitimité de chacune et chacun comme actrice et acteur d’un destin commun (donc être capable de se dire : « je suis légitime », et si je le suis, je reconnais l’Autre comme légitime)
- reconnaître l’habitante et l’habitant premiers décideurs. Cesser de regarder en haut. Regardons-nous et voyons ce qu’on est capable d’impulser ou pas ensemble. #NousSommesCellesetCeuxqueNousAttendions.
- les femmes représentent pour moi l’avant garde de cette transformation : puisque nous avons toujours été de fait exclues ou niées par les pouvoirs qui ont tous été organisés sans nous (donc contre nous) : finance, chimie, politique, armement, capitalisme, justice, etc….

Femmes qui manifestent à Rio mai 2016 © Ellan Lustosa CitizenSide / AFP Femmes qui manifestent à Rio mai 2016 © Ellan Lustosa CitizenSide / AFP

- les organisations constituées deviennent centre de ressources mobilisables ou pas par les habitantes et habitants (ONG, entreprises, collectivités etc…) elles sont au service des arbitrages des gens
- travailler par petits pas, renouer avec des victoires de gradation successives.
la conquête du pouvoir local n’est pas un objectif en soi, seule la prise sur la réalité l’est. Ce qui l’entraverait peut ouvrir sur cette option, mais n’est pas indispensable.
- humilité de l’approche, expérimenter, expérimenter, expérimenter. Refuser tout dogme, recette ou croyance.
- se poser en amont et s’y tenir : quel temps puis-je accorder à ma citoyenneté de manière durable, récurrente et bénévole. Sur une année : un soir par mois ? Un week-end par trimestre, une soirée par semaine, un jour par semaine ? Si nous ne libérons pas du temps pour l’action collective, elle ne pourra pas naître.

Comme le dit si justement Edouard Snowden : la démocratie est un effort. Oui ça coûte, (en temps, en argent du coup, en confrontation aussi) mais c’est un chemin extraordinairement jouissif et apprenant, constitutif de ce que nous sommes et nous serons. Dans l’action collective, si nous donnons, nous recevons et nous nous déployons.

 

Illustrations concrètes :

L’exemple de la lutte pour les énergies renouvelables :

Ca fait 20 ans que le nucléaire représente pour moi un immense danger, mettant en péril l’ensemble de la planète. Merci Greenpeace et les Amis de la Terre de me l’avoir enseigné.
Assez naturellement il m’a donc paru évident de changer de fournisseur d’électricité, de passer d’EDF à Enercoop pour que 100% de mes dépenses en électricité financent du renouvelable.

Quand Fukushima est arrivé, je savais que j’avais fait le bon choix. Et de fournisseur et de banque puisque le Crédit Coop ne finance pas de centrale nucléaire en zone sismique par exemple.

Je peux dire à mes enfants qui ont eu connaissance de Fukushima que chez nous, à la maison, les machines à laver, les ordis, les lampes fonctionnent à l’air, au soleil et à l’eau. Et que oui, c’était un peu plus cher, mais que nous allions réduire notre consommation et faire attention.

Je me souviens du jour où c’est arrivé ce changement. J’étais soulagée, mon acte individuel me permettait d’être cohérente avec ma pensée politique. C’était ma part. Je cherche désormais à trouver le levier pour passer la marche d’après, et ressentir cette joie et fierté avec d’autre, de le faire exister, là, près de chez moi.

Et malheureusement, je me rends bien compte que si on cherche le levier étatique, c’est MORT. Ce qui n’empêche pas de batailler aux côtés des acteurs de plaidoyer, mais la bataille est trop rude, les rapports de forces sont immenses.

Alors je me dis que l’échelle locale elle est atteignable. Petit pas par petit pas.
Qu’est ce que ça donnerait si, en tant qu’habitante de mon quartier, je rentrai en contact avec les autres sociétaires d’Enercoop dans mon arrondissement ?

Pourrions-nous nous rencontrer ? Inviter des voisines et voisins pour partager avec elles et eux sur nos raisons personnelles d’avoir fait ce choix là ? Comment ça s’est passé et quels sont les bénéfices. Et puis ensuite, l’étape d’après, que pouvons-nous proposer à l’échelle locale ?
Pourrions-nous essayer de faire en sorte de réfléchir à décider une réalisation atteignable ensemble ? Je sais pas moi, par exemple : le gymnase du coin, ou l’école du quartier pourraient passer en 100 % renouvelable pour commencer ? Comment faire ? A qui proposer ? Qui aller voir à la mairie ? etc, etc, etc… Faire des réunions ouvertes à toutes et à tous, pour expliquer l’intérêt, le gain, se fédérer, organiser des concertations, inviter des ressources d’orga constituées à intervenir et co-construire l’action commune : sur la forme des réunions, l’Université du Nous pourrait aider ce collectif d’habitantes et habitants local à trouver ses propres outils de facilitation et d’action collective, sur le fond du sujet, on pourrait faire appel à des experts de ces sujets comme Greenpeace, le CLER, l’ASN, telle asso, tel acteurs énergétique. On pourrait aussi inviter tel personne de tel ville ou village de France ou à l’international, devenu autonome énergiquement pour bénéficier de leurs expériences. Car oui, il existe des millions d’histoires toutes plus singulières les unes que les autres qui prouvent que ça existe ! Que c’est possible !
Là encore, renouer par des victoires ! Inspirons-nous les un.e.s les autres !

La gradation peut se faire de manière thématique : on commence par un bâtiment, puis un quartier, puis la commune, en 100% renouvelable ou encore en installant des panneaux solaires et tendant au fur et à mesure à l’autonomie énergétique à chaque fois en évaluant collectivement les bénéfices et les limites, mais la gradation se faisant aussi possiblement en passant de thématiques en thématique : on commence par le renouvelable et on passe ensuite à l’alimentation bio, ou autre et inversement.

Le seul ennemi de tout ça et le seul préalable : si cette transformation est imposée, la transition est morte.
Là aussi, on réconcilie les familles d’acteurs et d’actrices et les approches qui semblerait être radicalement opposées : une ZAD et une ville comme Loos en Gohëlle.
2 choses comptent à mes yeux : le résultat réel et concret et donc partageable en terme de victoire et la manière. Cette réalité a t’elle été mise en oeuvre grâce à un travail collectif ou a t’elle été imposée à celles et ceux qui vivent sur place ?

Point sur la posture vis à vis du pouvoir local :
Le pouvoir local n’est en soi pas un ennemi ;-) tout dépend de sa capacité à accueillir celles et ceux qui souhaitent s’investir et mettre en oeuvre.

Exemple de Saillans :

Dans l’extraordinaire aventure de Saillans, le point de départ se situe justement par l’attitude du maire qui se croit l’alpha et l’oméga de ce village de 1240 âmes. Il pense avoir été élu pour avoir les pleins pouvoirs et autorise donc l’ouverture sur la commune d’un supermarché, mettant en danger les rares commerces du village. Branle bas de combat des gens sur place, mobilisation contre l’ouverture du supermarché 800 signatures sur une pétition contre le projet. Le maire veut passer en force. Niant cet élan. Il aurait été intelligent, il aurait ouvert les portes. Il était très démocratie représentative, il a fini par perdre la mairie. Les habitantes et habitants ayant compris qu’il n’y avait pas d’espace pour eux dans leur destinée locale commune…

On voit bien dans cet exemple que le communalisme nécessite un changement de posture de toutes et de tous. Les habitantes et habitants de Saillans n’auraient pas pris la mairie si le maire avait reconnu et pas nié les raisons de leur colère. NE pas faire avec, c’est faire contre, exactement comme le cri bouleversant et si vrai de la Coordination Pas Sans nous, issue des quartiers. Autant à une échelle nationale cela semble vain, aujourd’hui, appliquer ce principe à l’échelle locale me semble à portée de main. Je pense qu’on jour, on pourra pas faire face et réengager le rapport de force aux 4 coins du monde aux transnationales avec ce type de méthode, si nous nous parlons, de zone libérée, en zone libérée, s’échangeant nos pratiques.

Pour finir sur l’exemple de Saillans, si on voit que l’étape de lever de boucliers a été un franc succès, la prise de pouvoir était là bas nécessaire, mais que la réalité ensuite de l’exécutif municipal est difficile. Enseignante mais épuisante. Ce n’est pas pressé. Quand ça s’impose, c’est une évidence, mais le tâtonnement et l’effort sont immenses. Si on pense devoir en passer par là, autant se nourrir des expériences des autres. Merci à celles et ceux qui ont essuyé les plâtres ! L’élection pour moi n’est en aucun cas un préalable.

et ainsi de suite pour de multiples et innombrables portes d’entrée terrain de jeu pour vivre le communalisme

Lutte contre les paradis fiscaux
Ultra fachée contre les banques, Clearstream, les subprimes, le financement de projets ultra polluants, etc.. j’ai changé de banque il y a 10 ans environ. Je suis passée de la Société Générale au Crédit Coopératif et à la NEF.
Ca m’a rendu heureuse de ne plus contribuer à ce système, même si je me rends bien compte que dans le cas du Crédit Coopératif, c’est un choix à minima. Ma dernière micro entreprise n’est pas chez eux car ils ont perdu le nord selon moi sur leurs critères, sont trop chers, et incapables d’être fidèles à leurs « valeurs » affichées. Je reste chez eux pour compte perso mais à la Banque Postale pour mon activité économique.

Nous sommes très nombreuses et nombreux à avoir fait ce chemin, ce qui en soit est une victoire.
Mais passé le sentiment, justifié, d’auto-satisfaction, comment établir la marche d’après, collective cette fois-ci ?

Le communalisme peut ici aussi nous offrir une perspective d’une transformation collective.

Il existe mille et une porte d'entrée à cet effort collectif. Autant de transformation que nous sommes prê.t.e.s à mettre en oeuvre individuellement puis collectivement.

Lutte pour une alimentation biologique : ces habitantes et habitants l’ont fait !! Ici, là, etc… (Amap, bio dans les cantines, etc...)

Accueil des migrant.e.s / Elles et ils l’ont fait !! Telle ville, tel village ici et ailleurs, etc, …

Jardins partagés, Elles et ils l'ont fait ici et là.... 

Maisons médicales en zones rurales, Elles et ils l'ont fait ici et là....

etc, etc, etc… A compléter, petit à petit

Exposition les Voies de la démocratie de Camille Dantec et Thomas Simon :

Femme qui prend la parole en Assemblée © Expo Les Voies de la démocratie de Camille Dantec et Thomas Simon Femme qui prend la parole en Assemblée © Expo Les Voies de la démocratie de Camille Dantec et Thomas Simon

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