Hulot, Rabhi : En finir avec le culte des idoles, on n’est plus dans les années 80 !

A lire uniquement si vous avez suivi les articles du Monde Diplo de cet été qui agitent la grande famille des écologistes français, si vous ne les avez pas lus, mon post de réflexions à voix haute va vous sembler très obscur… donc épargnez-vous ça ;-).

Hulot, Rabhi, pourquoi sommes-nous si blessés et heurtés lorsque nous faisons semblant de découvrir que les idoles d’un monde souhaitable sont des êtres humains ? Comme nous, faits de contradictions ?
Je m’étonne de la violence des réactions suite aux travaux journalistiques qui osent enquêter sur nos vaches sacrées de l’écologie. Et c’est un petit colibri qui l’écrit. J’ai toujours beaucoup aimé cette histoire pour enfant, et ça fait un grand moment que j’en ai fait mon chemin politique (même avant que ça s'appelle colibri ;-)). Faire sa part au lieu d’attendre des autres. Et je continue à penser que c’est ça qui peut, si ce n’est nous sauver collectivement, au moins nous sauver de l’indignité et névrose de ne rien pouvoir faire.
Les colibris mourront peut être d’épuisement, mais pas de honte.
Et oui, j’affirme que faire sa part est une arme politique. La seule qu’il nous reste pour nous tenir debout. Ce changement de posture individuel, s’il réussit à passer enfin à l’étape des actions collectives peut renverser la table. Il faudra encore un peu de temps. Nous sommes passé.e.s en peu d’années à des millénaires de lutte des classes, du « nous » de meutes, à celui du l’émergence du « je » singulier, forcément individualiste, mais qui a le grand mérite de générer des êtres politiques, certes isolés pour l'instant, mais qui avec un peu de travail de reliance va porter ses fruits. C’est un paysage politique inexploré qu’il reste à créer pour résister aux forces qui ont parié sur la destruction de la planète sur un tout autre modèle que ceux que nous avons toujours connus.

Revenons à nos récents psychodrames de famille.
Alors que nous applaudissons à tout rompre lorsque des enquêtes s’occupent des paradis fiscaux, du vrai coût du nucléaire, des ravages du plastique, des dessous abjects de l’industrie du textile, du harcèlement sexuel comme système de prédation, nous sommes tout d’un coup vent debout contre des enquêtes, qui au nom de quel principe ne seraient pas légitimes ?
Et oh ! C’est sain, nous en avons besoin !
Comme partout il y a des contradictions, dans chaque organisation, dans chaque être humain. Entre nous il ne devrait pas y avoir de tabous. Nous sommes toutes et tous susceptibles de partir en vrille, il est sain que des observateurs scrutent l'évolution des projets.

Donc tout va bien. On se calme.

Bien sûr il y a des différences entre les orga, des choix conscients ou inconscients, on a besoin de faire des distinctions pour mieux choisir.
Et oui la question d’où vient l’argent et où va l’argent est primordiale. Bien sûr ! Comment développer une autre vision d’un monde gangrené par la finance si on ne réfléchit pas aussi à ça ? Et oui il y a toujours des contradictions, c’est pas bien grave, il faut juste les assumer.
Les meilleurs projets sont ceux qui les assument et travaillent dessus, les moins bons sont ceux qui les planquent.
Publier ces informations sont une bonne base, que ce soit pour les entreprises, les ONG, les associations, etc, etc… A partir du moment où l’ont fait rentrer la « foule » ou des finances publiques, ça me parait évident de leur dire à quoi ils contribuent par leur adhésion ou leur achat ou encore leur impôt.

Par exemple, pour ma part, je préfère le modèle économique de Greenpeace par exemple à celui du WWF. L’indépendance financière de Greenpeace face au monde institutionnel (pas de subventions publiques) et des entreprises (pas de dons de multinationales) est pour moi une garantie du sérieux du travail et de l'intégrité de leurs propositions.
Et oui, ça me fait hurler quand le WWF international sert de caution à H&M ou à des banques ou à des assurances, etc…
Ce qui me semble important c’est que chacun trouve la manière de soutenir ce qui correspond à sa vision du monde. La démarche de Greenpeace me semble plus cohérente, mais je respecte que d’autres puissent trouver que celle du WWF leur convienne mieux.
Et en fait, au bout du chemin, peut être que les approches se complètent (pas super convaincue mais pourquoi pas ;-)).
Il me semble en revanche contre productif que de penser que nos belles paroles suffiraient à changer le monde, et je suis assez convaincue qu’il faut réaliser le monde que nous voulons concrètement plutôt que de le prôner.

Ma conviction profonde : tout ce qui constitue l’espace public doit être sujet à investigation. Rapprocher ce qui est dit (la communication) de la réalité des faits.

Aux actrices et acteurs de ce même espace public d’assumer les faits, les glorieux, comme les faiblesses.

La transparence comme maître mot. Comme guide de notre libre arbitre. Et de meilleur garde fous d'éventuelles dérives.
Il n’est pas question de se fouetter, mais de dire la réalité. Ce qu’on n’ arrive pas à faire bien. Là où on a du mal à être cohérent avec ce qu’on dit, ce qu’on prêche. Ne pas laisser croire ce qui n’est pas. De toutes les façons, notre époque est de fait soumise à la transparence. Les informations sortent toujours, autant en faire une force plutôt que d’essayer de lutter contre ;-).

Revenons à Rabhi. Est-ce que les informations sur son parcours, ses financements vont changer le respect que je lui porte d’avoir réalisé son champ en Ardèche, sur des terres mortes, en agro-écologie et montré que c’était possible ?
Non. C’est un héritage précieux. En revanche, je précise avec des éléments, dont je n’avais pas connaissance, ce qui parfois pouvait me gêner du flou artistique entourant le porteur du message.
Je préfère savoir que ne pas savoir. Et choisir en conscience ce que je garde de son message, et ce que je laisse. Et oui ses influences comptent, son éducation, ce qui l'a construit politiquement, sa façon ou pas de s'émanciper de son passé. Exactement comme chacun d'entre nous !

Je remercie donc Jean Baptiste Malet pour son travail. Et vu qu’il s’en prend plein la tête, je le dis officiellement : j’ai beaucoup de respect pour ses investigations en général (En Amazonie, l’Empire de l’Or rouge, deux investigations absolument géniales et suffisamment rares pour en parler). Jean-baptiste Malet est dans la veines des grands journalistes d'aujourd'hui, des équipes de cash ou de Médiapart. Au nom de quoi j’applaudirais dans un cas où il s’attaque à décrypter factuellement les folies de notre époque, les dessous du capitalisme, et lorsqu’ il enquête sur Pierre Rabhi, je dénigrerais son boulot quand il va regarder là où ça ne me fait pas très plaisir qu’il regarde et où il me confronte aussi ?

Alors évidemment, si vous vous référez au teaser de 2 minutes qui circule sur internet, ça paraît un peu court. Mais avez-vous la même réaction sur les teaser de Cash Investigation ? Comme moi, vous êtes intelligents, donc vous allez creuser un peu non ? Plein d'articles sont sortis, sur france inter, chez Nicolino, chez Marie Monique Robin, dans le Média. Plein de nourriture pour se faire sa propre opinion.

De quoi avez-vous peur ?! Franchement ?

Ami.e.s écolo vous pétez les plombs et partez en mode complotiste quand vous parlez d’une main invisible (de méchants lobbyistes) qui dirigerait ce journaliste. "On veut faire taire Pierre Rabhi", Sérieusement ? A qui fait peur Pierre Rabhi ? Personne. Et ce fut un choc pour moi de le réaliser d'ailleurs.
Franchement, de vous lire, ça craint. Lisez-vous les uns les autres vous faîtes peur dans votre vénération sans limite de Pierre et votre façon de conspuer l’auteur de cette enquête qui est par nature inconfortable. Peut être parce que c'est la première. C'est d'ailleurs assez fou qu'il n'y en ait pas eu avant. C'est peut être pour cela que ça peut paraître douloureux.

Est-ce qu’on peut respecter à la fois l’apport de Pierre Rabhi pour ce qu’il est et celui de Jean Baptiste Malet pour ce qu’il est aussi ? Est-ce qu'on peut être en accord et en désaccord sur certains points avec l’un et l’autre ?
Sommes-nous obligés d’en faire un combat de personnes alors qu’on est dans la confrontation des idées, d'angles politiques, de perceptions de réalités ?
Pourquoi ne pas faire confiance à chacun.e d'entre nous pour se forger son avis éclairé à partir d’éléments factuels contradictoires ?

Les questions politiques que posent Jean Baptiste Malet sont légitimes :
- l’écologie est-elle soluble dans le capitalisme ?
- peut-on reconnaître la tension entre une écologie fondée sur la science et une autre sous tendue par la spiritualité ?

J’ajouterais bien, la personnification à outrance n’est-elle pas notre plus grand ennemi ?

Ca fait plusieurs fois qu’on me parle d’anthroposophie, ça m’intéresse d’en savoir plus. Est-ce que ça m’empêche de respecter profondément les actions de la banque la NEF ? Non. Ou les produits Weleda, ou ceux de Demeter ? Non.
En revanche, oui, je vais être plus vigilante. Car j'avoue que ce qui est à la fois organisé et caché m'intrigue par nature. Aux acteurs de clarifier leur posture. Et oui, bien sûr, je suis plus exigeante vis à vis d’eux car je les ai choisis en tant qu'acte politique. Donc je leur demande plus d’informations. Ca m’intéresse donc que des journalistes creusent la question.

Si je me fous pour ma part des croyances spirituelles des uns des autres, chacun ses système de croyance, chacun ses moteurs, chacun ses réponses d'êtres humains devant la mort, hein, est-ce que c’est pire de croire à la biodynamie que de croire dans la bourse ou à la croissance, à un ou plusieurs dieux, à la réincarnation, ou au paradis, à la science ou à rien du tout, ce qui est rationnel et ne l’est pas, bien malin qui sait, franchement, je vois mal comment on pourrait juger ça, en revanche le circuit de l’argent et les imbrications financières sont cruciales à mes yeux. Elles ne sont pas malsaines par essence mais j’aime bien savoir quand elles existent et si elles existent.
Accepter nos parts d’ombres, celles de nos projets, faire avec elles, en les assumant, en travaillant dessus, c’est nous permettre de faire rayonner ces projets pour de vrai.

Au lieu de chercher la perfection de nos idoles ou de nos maîtres, à leur coller une pression insoutenable à la hauteur de nos propres démissions, pour qu’ils soient des dieux qui nous guident, à les fantasmer pour ce qu’ils ne peuvent être, ce qui est le plus grand mal qu’on puisse leur faire car nous les instrumentalisons, et ils nous instrumentalisent en retour, en nous laissant croire qu’ils pourraient l’être, attachons-nous à notre apport personnel et collectif au lieu de leur déléguer de résoudre les maux de ce monde à notre place, on gagnera du temps ;-).

Je m’érige en contre devant ces leurres que sont les quêtes des héros, des sauveurs, des « rôles modèles ».
Ca nous entrave, nous empêche de faire notre propre chemin. On se bloque comme des cons, tout seuls.
Je n’aime pas beaucoup ces injonctions à devenir nos propres héros aussi. « Le récit dont vous êtes le héros », comme quand on était gosses, réinventer le récit ? MAIS NON !!! Faire advenir d'autres réalités au lieu de raconter. On a encore besoin de fables, de berceuses ? Non, on a besoin de faire. De retrouver prise sur la réalité qui nous échappe. C’est ça notre problème, la réalité, pas les mythes !
(Et je ne parle pas ici de fictions qui sont très souvent de magnifiques ouvrages d'éducation politique, hein).
Et si au contraire de dresser des statues aux héros, nous cultivions le fait d’être profondément humain, profondément ordinaires.
Nous arrêterions d’être déçus par les autres, mais aussi de nous mêmes.
On ferait ce qu’on pourrait, on arrêterait d’attendre, de s’attendre, on se mettrait en chemin, c’est tout. On essaierait des trucs, on se planterait, on apprendrait. Et je suis sûre d’une chose, on pourrait enfin construire plus large entre femmes et hommes doué.e.s d’intelligence et résolument imparfaits.

Foutons la paix à nos idoles. Ils et elles font ce qu’elles peuvent. Arrêtons de les regarder pour leur représentation d’eux mêmes, idem pour les stars dont on rêve qu’elles s’engagent, par ce qu’elles sont connues, tel.le ou tel.le intellectuel.le, telle ou telle actrice, tel ou tel footballeur, tel ou tel patron qui pourrait sauver le monde. Ca suffit. Si nous étions toutes et tous adultes, quittant nos vêtements de commentateurs ou spectateurs, travaillant à nous libérer de nos propres mécanismes de domination ou de soumission, le monde aurait déjà changé !

Est-ce qu’on peut simplement reconnaître l’apport de l’Autre, lui dire merci pour l’inspiration que ça nous donne ? Le plus beau geste de remerciement c’est de réaliser à son tour, pas de rester les bras ballants en disant à sa nouvelle idole, à chaque fin de conférence : et alors, je fais quoi moi ?
Mais vas-y c’est toi qui sait ce que tu peux faire ! Tu voudrais pas une nounou qui t’aide à accoucher de ta vie non plus ? Tu crois qu’ils ont fait comment tous ceux qui ont créé des alternatives ? Ils ont commencé, comme toi, sans rien connaître à rien, mais en suivant leur inspiration, respecté leur ligne de vie. Ca a marché ou pas, en tous les cas, ils se sont lancés et ils ont essayé. Et appris. Et offert le fruit de leurs apprentissages.

Et si ça peut vous détendre, on est toutes et tous aussi perdu.e.s devant l’ampleur de la tâche. Star ou pas star. Personne ne détient les clés pour nous sauver de nous mêmes, de ce que nous avons laissé faire ou ce dont nous sommes complices.

Kiffons le labeur, kiffons d’essayer, kiffons la profondeur. Kiffons de faire ensemble, entre êtres ordinaires, bourré.e.s de talents et de contradictions. Il n’y a rien à faire d’autre. Personne ne décide jamais des synchronicités de l’Histoire.

Nous sommes celles et ceux que nous attendions.
Encore une fois.

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