Coupes du monde, présidentielles : mêmes mécanismes générateurs d'impuissance

Que transmettons-nous à nos enfants en pleine Coupe du monde au pays de Poutine, à suivre celle du Qatar ? Nous, le public, étions, sommes, serons hors-jeu. Un an après la grand messe présidentielle, comme les précédentes, la situation est comparable, accroissant notre sentiment d'impuissance à trouver des prises sur le réel. Renoncerons-nous à cette posture de spectateurs.trices ?

Précision en introduction : j’aime beaucoup le foot. Lorsque que j’étais gosse je jouais en pupille à 7 dans un club en banlieue parisienne, et j’adorais ça (jusqu’à ce que l’assistant coach vienne me prendre la tête dans mon vestiaire où j’étais seule puisque j’étais l’unique fille de l’équipe)… C’est pas le sujet, mais me sentant menacée dans mon intégrité de mes 10 ans, j’ai arrêté le foot au club, et préféré taper la balle dans les cours d'écoles mieux surveillées. #MeToo n’était pas encore passé par là, ma mère et moi aurions sûrement réagi différemment aujourd’hui. Bref, des noms résonnent comme une fête d'année en année, Rocheteau, Bats, Waddle, Boli, Canto, Paille, Huard, Raï, mon voisin si cool ainsi que ses copains souvent fourrés chez lui, Valdo et Ricardo gentils, accessibles et simples (même si la dérive financière était déjà largement entamée).
J’ai des souvenirs d’enfance magnifiques de rires, de joies, de larmes où les matchs de foot à la télé représentaient de vrais moments de bonheur partagé. Une sorte de communion familiale mêlant les générations, où l’on faisait une pause dans les tensions et embrouilles familiales (bulletins de notes, etc, etc ;-)).
Plus tard, la communion nationale en 98, 2000 était partout, devenue étudiante puis adulte, dans la rue, les bistrots, les places avec les écrans géants, vibrer ensemble. Goûter de tomber dans les bras d’inconnu.e.s et faire la fête.
Bien avant avait déjà commencé la gruge (OM-VA m’avait sacrément marquée, et, il était temps, déniaisée), et puis se sont emballés les millions des nouveaux mercenaires, les mercato, les règles minables qui n’ont pas su protéger l’esprit sportif, bien faibles et pourtant sans cesse contournées, du fair play financier, indécentes, indignes de ce sport collectif, à l’instar de l’avancement de tant de sports avalés par le marché, la publicité, le soft power des puissances politiques et économiques mondiales, vendre, découper. Alors même que ce sport dans toutes les villes du monde, ce langage universel vit avec des enfants, des ados, des adultes qui tapent dans une balle sur des terrains en herbe ou des terrais vagues, et des millions de bénévoles qui repassent leurs maillots chaque week-end comme l’a si justement rappelé récemment Ruffin.

Les milliards engloutis en sponsoring par les Nike et Adidas pour acheter des hommes sandwich, en faisant travailler à des cadences infernales des femmes ouvrières du textile en Asie dans des conditions indignes, à les payer même pas au niveau du seuil de pauvreté pour des semaines de 60 heures. Ces mêmes hommes sandwich, payés des millions, qui tapent dans un ballon alors que nos médecins, soignant.e.s, nos vieux meurent à petits feux dans les hôpitaux et Ephad pour ne citer qu’un tout petit exemple du non sens absolu qui s’est emparé de la planète. Ces hommes sandwich qui font les stars eux-mêmes découpés en parts à vendre à des fonds de pension, qui s’illustrent parfois comme des champions de la fraude fiscale, etc, etc, etc… La honte en terme d’éducation de nos enfants. Bonjour la cohérence.

Bref, à nouveau, ce n’est pas le sujet de mon billet. Tout ça est largement documenté.

Mardi 15h. Aller chercher plus tôt les enfants à l’école sur le temps des activités périscolaires, pour voir ensemble le match France-Danemark sur la vieille télé qui ressort tous les 4 ans du garage. 16h, le match commence. 10 minutes passent, les deux petiots de 6 et 4 ans décrochent, se lèvent et entament une partie de foot de folie dans le salon (avec une balle en mousse ;-)).

Alors que je vois dans mes groupes What’sApp, Twitter une immense frustration monter au fur et à mesure que le match avance, je sens que mes enfants ont tout compris à la vie, qu’ils ne sont pas encore complètement bouffés (pour être polie) comme nous par la société du spectacle. Dans le ballon qui vole dans le salon, je sens qu'ils m’enseignent et me montrent un endroit que j'ai pas bien envie de regarder en face.

Je pense aux mêmes mécanismes qui se répètent à chaque coupe du monde, et à chaque élection présidentielle. Les mêmes ferveurs, espoirs, attentes pour son « équipe », vaincre, dominer l’autre, mettre à genou le camp d’en face si possible. Le même mensonge qu’on se raconte qu’on joue quelque chose d’important, qu’on joue tout court alors qu’on éructe, qu’on hurle devant son écran de télé.. La même gueule de bois à la fin du match ou le lendemain de l’élection, la même frustration, alors que merde, on ne joue même pas ! La prise de pouvoir sur nos cerveaux se fait avec notre consentement. Les politiques peuvent encore faire les marioles "au nom de" puisqu'il y a encore des électeurs.trices (j'en suis), si l'abstention devenait majoritaire, pas de gloriole. Les joueurs valent des millions sur le marché car il y a un public mondial à toucher en achat d'espace publicitaire, pas de téléspectateurs", pas de cible marketing, pas de financiarisation. Nous faisons vraiment partie du problème ;-).


Nous vivons nos vies par procuration. Esclaves des star académies du foot, de la politique, des télé réalités musicales… Neymar, Nabila, Macron, Trump, même délire, même névrose (avec des degrés divers d’effets directs sur nos destins quand même, c’est le processus notre soumission volontaire dans la passivité que j’interroge ici).

Nous sommes des bandes d’idiot.e.s. Attendre que quelque chose se passe en dehors de nous. Nous sommes juste des putains de spectateurs, spectatrices d’un jeu qui se passe en dehors de nous. De pauvres petit.e.s commentateurs, commentatrices sur les réseaux sociaux, trop fiers de nos bons mots. Et en même temps, je nous trouve touchant.e.s Au bistrot on tchatche au comptoir, avant le match, la veille, le lendemain, ça nous change de la météo, ou de la politique. On aime tellement parler ensemble. Ca donnerait quoi si on se parlait de vraies histoires qu’on réalise ?

Mes enfants m’ont appris mardi dernier que je souhaite une seule et unique chose pour eux qu’ils vivent le foot, pas qu’ils le regardent. Qu’ils vivent la société, plutôt que de subir ce qu’une poignée de mecs en costard cravate, très fiers d’eux, décident pour eux.
Qu’ils créent des initiatives plutôt que de subir un jeu qui se joue sans eux, et même contre eux. Contre leur avenir et celui de leurs contemporain.e.s.
Eprouver, vibrer, se créer des fêtes et des projets où l’on se dépasse individuellement et collectivement. Se construire soi à travers les autres. S’épanouir, explorer des rôles, être solidaires, investir sa place dans une équipe, élaborer des stratégies, en baver, se prendre des obstacles, recommencer.

Enfants jouant au football en Corée du Sud © USAG Humphreys/Flickr - Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0) Enfants jouant au football en Corée du Sud © USAG Humphreys/Flickr - Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)

Allons-nous jouer pleinement le match de nos vies ?

Je sais bien au fond de moi que samedi à 16h, le meilleur cadeau que nous pourrions faire à nos enfants, c’est d’aller faire une super partie de foot ensemble, comme les dimanches matins, plutôt que de vivre un moment fake, que ce soit en cas de défaite ou même de victoire qui génère une illusion fugace et déceptive, d’avoir réussi quelque chose alors même que nous n’avons aucune prise sur cet instant.

Je ne me fais pas la leçon, je m’interroge sur ce que nous transmettons en tant que parents, en tant qu’adultes à nos jeunes. Et bien sûr si mes garçons ont envie de regarder le match, si j’en ai envie, si mon amoureux en a envie on le regardera. Mais je crois que je prendrai un moment pour poser ce cadre là, pour qualifier ce qu’on attend chacune et chacun de ce moment devant ce petit écran.

Recevoir oui, goûter oui, se nourrir, oui, un concert, une salle de cinéma, une exposition, oui, un stade oui (l’expérience du stade Vélodrome est extraordinaire en terme social), un spectacle de fin d’année à l’école, joie ! Sortir de la petite lucarne et de l’illusion de vivre à travers les réseaux sociaux la même communion, pour nous confronter à la beauté de ce qui existe, des cadeaux offerts par d’autres pour nous éclairer, nous donner à réfléchir, à nous réjouir, nous émerveiller.

Sortir du rôle de spectateur, de spectatrice, sentir le sablier de la vraie vie qui s'écoule de plus en plus vite, tandis que nous regardons nos écrans ... de fumée pour ne pas voir la réalité crue et notre promesse de devenir à l'intérieur d'elle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.