Des journalistes au chevet du monde pour sortir de notre cécité

Au lendemain de l'enquête sur le coton assez exceptionnelle car ultra complexe à saisir et construite avec beaucoup de clarté, un reportage qui, passé la colère, nous enseigne et nous instruit, j'avais envie de rendre hommage aux journalistes, notamment sur la situation au Bangladesh, ou en Ethopie, Ouzbekistan ... dont nous sommes toutes et tous parties prenantes à travers les marques dont nous sommes clientes et clients. Un seul monde. Interdépendance.

Il y a une sorte de relais des journalistes d'investigation au chevet des femmes et des hommes tout en haut de la chaîne, soit disant à l'autre bout du monde, mais que nous pouvons toucher à travers les fringues de nos placards. Sans ces journalistes, nous sommes dans la cécité absolue. Au sens de José Saramago : un asile de fous sur la planète bleue. (l'Aveuglement)
Sans ces journalistes, le rapport de force des gens qui se battent là bas pour survivre et trouver de la dignité est vain et perdu d’avance.

Ces rares journalistes d'investigation font leur boulot dans le sens le plus noble du terme, prennent des risques importants pour soulever le voile de la réalité derrière la pub en papier glacé et les "éléments de langage" des industriels du textile, afin de nous ouvrir les yeux, de nous les réouvrir, et encore, et encore, sur notre lien avec ces femmes et ces hommes qui sont traité.e.s (en notre nom) de manière inhumaine et indigne.

Merci du fond du coeur à ces héros modernes que sont ces journalistes Marie Maurice et le cash investigation pré Rana Plaza, le monde selon H&M, Elise Darblay (cuir toxique), Anne Gintzburger (les damnés du low cost), Axelle de Russe, Sandrine Rigaud sur le cotton, Quentin Beaulier (étiquettes Auchan dans les décombres Rana Plaza), Marie Viennot (france culture), Elise Lucet, Premières Lignes, Chasseur d'étoile.... Pardon à celles et ceux que j'oublie et je pense aussi aux autres journalistes qui travaillent sur des sujets tout aussi cruciaux et qui composent le même système de la dissimulation (paradis fiscaux, en premier lieu Denis Robert), Edouard Perrin, Wandrille Lanos, Martin Boudot, l'ICIJ, Mediapart avec Fabrice Arfi entre autres, et l'enquête magnifique de Jean Baptiste Malet l'Empire de l'Or rouge. Ces analyses de la mondialisation sont notre éducation. Celle qu'on nous enseigne pas à l'école. Il est impossible d'agir si nous ne la comprenons pas. Et dans ce cas, quelle existence, si nous ne faisons que subir ?

Grâce à elles et à eux, ma colère continuelle d'hier face à l'omerta diminue, car l'impunité n'existe plus. Les industriels sont désormais comptables (malheureusement pas au regard de la loi, leurs lobbies empêchent les lois contraignantes et les politiques ne font pas le job (cf GPS au Bangladesh qui est une honte, BCI qui se fout du monde, etc... ) aux yeux de leurs client.e.s, et ça, ça change tout.
Ces enquêtes nous convoquent face à la réalité et mettent le pouvoir entre nos mains. Ainsi que dans celles des salarié.e.s qui en interne se débattent pour la transparence, à l'encontre de leurs actionnaires.
Ce sont des outils formidables pour reprendre de l'autonomie sur notre consommation, de choix sur le monde auquel nous voulons contribuer, quelle mondialisation nous survivra, mais aussi d'interpellation des marques directement sur les réseaux sociaux, de nous faire entendre d'elles, ça compte.

Je pense aussi avec admiration et tristesse aux femmes et aux hommes qui témoignent avec un courage qui nous oblige, dans ces enquêtes au péril de leur vie. Sans leurs témoignages, sans leurs combats, pas d'enquête. Ce sont des lanceurs.ses d'alerte et je m'inquiète pour leur intégrité physique. Que deviennent'ils.elles une fois la diffusion fracassante de ces émissions ?

Que pouvons-nous faire pour les soutenir, les supporter puisque les autres états n'ont pas l'intention de les protéger ? Peut être le travail du Collectif Ethique sur l'étiquette et la formidable Nayla Ajaltouni (hier soir sur le plateau et tout le temps ;-)) pourrait nous éclairer ?

Un petit mot enfin pour toutes les marques qui écrivent une autre histoire que ces dessous mortifères de l'industrie textile, ces émissions rendent justice à vos travaux. Heureusement que vous existez ! Contre vents et marées. Des David contre des Goliath sans foi ni loi. Sans vous pas d'espoir possible. Merci de rendre possible de nous vêtir en nous regardant dans la glace.
On devrait vous enseigner à l'école. C'est une autre question : comment transmettre tout en faisant. Bref...

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