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Billet de blog 8 juin 2021

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Impostures nationalistes françaises

Deux articles de la loi du 8 avril 2021 relative aux langues régionales ont été déclarés inconstitutionnels le 21 mai. Le fond du problème n'est, cependant, ni linguistique ni juridique. Il relève d’un nationalisme français « banal » — omniprésent et loin d'être inoffensif — et s’inscrit dans le prolongement d’une véritable chaîne d'impostures.

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Vendredi 21 mai 2021, le Conseil constitutionnel de la République française, saisi par soixante et un élus de la majorité (dont quatre ont demandé, postérieurement à la saisine, à ne pas être comptés parmi les signataires), a déclaré inconstitutionnels deux des principaux articles de la « loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion », qui avait été adoptée le 8 avril à l’initiative du député Paul Molac.

L’un des deux articles incriminés (l’article 9) autorisait le recours à des « signes diacritiques des langues régionales […] dans les actes d’état civil ». Il visait à permettre aux parents qui donnent des prénoms régionaux à leurs enfants de les faire orthographier en conformité avec les règles orthographiques des langues régionales. L’autre article (l’article 4) introduisait la possibilité de mettre en œuvre au sein de l’enseignement public « un enseignement immersif en langue régionale, sans préjudice de l’objectif d’une bonne connaissance de la langue française » (article 4). Il s’agissait de permettre aux enseignants d’établissements publics qui le souhaiteraient de pratiquer une pédagogie employée dans diverses écoles associatives et qui consiste à plonger les élèves dans un bain de langue régionale, en utilisant celle-ci comme langue d’enseignement et de communication et pas seulement comme objet d’étude. Destinée à amener au bilinguisme des élèves qui vivent toute l’année dans un univers exclusivement francophone, elle a fait ses preuves depuis plus de cinquante ans, sans affecter les capacités des élèves à pratiquer la langue française, bien au contraire : les résultats en français des élèves de l’enseignement immersif sont généralement supérieurs à ceux des monolingues francophones.

Les conséquences de la décision du Conseil constitutionnel, si celle-ci n’est pas contournée, seront triples. En prohibant dans les actes d’état civil le recours aux signes diacritiques propres aux langues régionales (par exemple le tilde), elle exercera un effet de domination symbolique car elle interdit aux parents de donner le prénom de leur choix à leurs enfants. En déclarant que l’enseignement immersif est contraire à la constitution, elle empêchera les enseignants des écoles publiques d’expérimenter une méthode qui donne de meilleurs résultats que l’enseignement bilingue à parité horaire. Enfin et surtout, elle rendra illégale une pratique pédagogique qui est mise en œuvre avec succès depuis 1969 par des établissements associatifs, tant au Pays basque qu’en Bretagne, en Occitanie, en Catalogne ou en Alsace.

Cette décision ne constitue cependant pas un incident : elle s’inscrit dans une longue chaîne d’impostures nationalistes françaises.

La première imposture consiste à affirmer que le nationalisme en France serait périphérique : il se résumerait aux mouvements indépendantistes, d’une part, et aux organisations d’extrême droite, d’autre part, mais épargnerait la majorité de la population française. Or, il n’en est rien. Le psychosociologue Michael Billig a montré, dans son célèbre ouvrage Banal nationalism, que le nationalisme le plus répandu dans le monde est le nationalisme « central », qui vise à perpétuer les États-nations. Il est si omniprésent qu’on ne le voit plus. Ainsi les Français sont-ils constamment exposés, sans même s’en rendre compte, à des signes (flagging) qui leur rappellent quotidiennement qu’ils sont Français ; notamment les déictiques : « nous » pour désigner les Français, « ici » pour la France, « la nation » pour la nation française, etc. Les travaux d’Annick Percheron dans les années 1980 puis de Katharine Throssell dans les années 2010 ont montré la précocité de ce nationalisme français chez les jeunes enfants et son lien avec un besoin primordial de sécurisation. La vision du monde ainsi intériorisée en famille et à l’école primaire est chargée en émotion et donc très difficile à mettre ultérieurement en cause par des adultes qui s’en trouvent inconsciemment imprégnés.

La deuxième imposture consiste à réduire le nationalisme français à l’héritage de Barrès, Maurras et de la droite catholique qui s’opposait à la République à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. En réalité, ce sont les révolutionnaires de 1789 qui, les premiers, ont donné une place centrale à la nation, conçue dans une double dimension : presque ethnique (la nation française) et politique (un nouveau régime, fondé sur la majorité du corps social). Quant au mot « nationalisme », c’est pour stigmatiser l’immoralité du « patriotisme jacobin » qu’il a été la première fois employé en français, en 1798, nous apprend Raoul Girardet. C’est donc la Révolution française qui constitue le moment fondateur du nationalisme français. Les révolutionnaires ont transféré la souveraineté de la personne du roi à la nation, tout en découvrant que cette dernière n’était en réalité qu’une abstraction qui n’existait pas de facto. Ils ont donc décidé de la bâtir, en anéantissant toutes les formes de diversité régionale, qu’elles fussent juridiques, historiques ou linguistiques.

La troisième imposture nationaliste française consiste à laisser croire que la France serait le modèle de la nation « civique ». Issue de la philosophie des Lumières et de la Révolution de 1789, en effet, la conception française de la nation serait exclusivement subjective, reposant sur la volonté de vivre ensemble, conformément à la célèbre formule d’Ernest Renan : « l’existence d’une nation est […] un plébiscite de tous les jours ». La conception allemande, en revanche, serait « ethnique » car assise sur des critères culturels objectifs, en particulier la langue, qui constitue pour Fichte le fondement de l’unité nationale… Or, cette dichotomie relève d’un « mythe manichéen » (selon les mots de Rogers Brubaker). Elle n’est pas fondée en théorie, car les arguments des uns et des autres, assez similaires au départ, ont été caricaturés et figés dans le contexte des rivalités nationalistes des années 1870 et de la question de l’Alsace-Lorraine. Elle n’est pas, non plus, fondée en pratique. D’une part, parce que l’unité de la France, loin d’avoir été établie sur la volonté de vivre ensemble, est le fruit de « faits de violence », voire, selon Ernest Renan, « le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée ». D’autre part, parce que, à partir de la Terreur (1793-1794), le lien citoyen est apparu trop faible aux pouvoirs successifs pour cimenter la nation, au point qu’ils ont choisi d’éradiquer les langues régionales afin d’imposer aux Français non pas une langue commune mais une langue unique, vecteur de communion nationale.

La quatrième imposture réside dans le contenu même du premier alinéa de l’article 2 de la constitution de 1958 : « la langue de la République est le français ». En quoi le français serait-il « la langue de la République », en général ? Platon parlait-il français ? Aurait-il dû le parler ? Et quel rapport entre le français et les divers régimes tant démocratiques qu’autoritaires (voire dictatoriaux), qui ont été instaurés en des lieux et des époques variés sous le nom de « République » ? Aucun. Mais, bien sûr, la formule « langue de la République » désigne implicitement la République française. Or, même en ce cas, en quoi le français serait-il plus républicain qu’une autre langue de France ? S’il s’agissait, comme l’espéranto, d’une langue construite dans le cadre d’un projet humaniste dont il véhiculerait les valeurs, on comprendrait qu’on l’appelle « langue de la République »… Mais ce n’est, en somme, que le dialecte de la bourgeoisie d’Île-de-France, dont l’usage exclusif a été imposé dans les documents relatifs à la vie publique du royaume de France en 1539 par une ordonnance de l’État monarchique toujours en vigueur aujourd’hui. Qu’y a-t-il de « républicain » là-dedans ? En réalité, il s’agit de la langue de l’État ; qu’il soit monarchiste, impérial, républicain ou autre (c’était aussi la langue de Vichy).

La cinquième imposture nationaliste française consiste à affirmer qu’il n’y aurait pas de minorités en France. Or, cette allégation est dépourvue de fondement scientifique et la France compte sur son sol davantage de minorités que beaucoup de pays du monde. Toutefois, ce terme « minorité » est réfuté et la réalité sociologique est voilée par un discours idéologique bien rodé : au nom d’une prétendue égalité républicaine, l’État ne saurait en effet reconnaître que des citoyens indifférenciés. En quoi, cependant, la non-reconnaissance de la différence serait-elle une garantie d’égalité ? Ce n’est, en réalité, qu’une garantie d’uniformité. Et il s’agit là d’une discrimination. Car, comme l’écrit Charles Taylor, « la société prétendument généreuse et aveugle aux différences est non seulement inhumaine (parce qu’elle supprime les identités), mais aussi hautement discriminatoire par elle-même, d’une façon subtile et inconsciente ». Pas toujours de façon si inconsciente, d’ailleurs, car le refus de reconnaître l’existence de minorités permet à l’État, tout en s’affirmant « patrie des droits de l’homme », de s’abstenir de signer ou ratifier tout ou partie de nombreuses conventions internationales relatives aux droits humains des minorités.

C’est dans le cadre de cette chaîne d’impostures nationalistes françaises qu’il convient d’analyser la décision du Conseil constitutionnel du 21 mai 2021. Peut-être le pouvoir la contournera-t-il ? L’ire qu’elle suscite dans une partie de la population à la veille des élections pourrait, en effet, lui être défavorable. Le problème demeure néanmoins d’un nationalisme français bien plus répandu qu’on l’imagine généralement, parfois inconscient, et qui se sent menacé par l’altérité, pas seulement régionale.

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